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Les domaines de besoins du délinquant : « Orientation personnelle et affective »

Cet article examine la littérature empirique qui explique en détail le lien existant entre les facteurs liés aux besoins personnels et affectifs, d'une part, et le comportement criminel et la récidive, d'autre part. Pour chacune des composantes et sous-composantes principales du Système d'identification et d'analyse des besoins des détenus (SIABD), nous avons pu fournir certains éléments de preuve empiriques pour recommander de poursuivre leur utilisation ou de les éliminer. Là où les renseignements empiriques étaient limités, nous avons utilisé des appréciations théoriques pour formuler les recommandations sur l'utilisation future des concepts. D'après la littérature empirique et théorique, il faudrait continuer à utiliser les composantes principales de la connaissance et du comportement et éliminer les composantes principales du concept de soi, de la capacité mentale, de la santé mentale et de l'intervention. Voici quelques recommandations pour parvenir à un domaine de l'orientation personnelle et affectiveplus restreint.

Le domaine de l'orientation personnelle et affectivedu protocole d'évaluation du risque et des besoins du Service correctionnel du Canada, le SIABD, représente un vaste groupement de besoins criminogènes qui permettraient de prévoir la récidive. Les besoins criminogènes sont des facteurs de risque dynamiques associés à la diminution de la récidive à condition de faire l'objet d'un traitement approprié. Parmi les indicateurs, on trouve un grand nombre d'éléments qui servent à évaluer les déficiences cognitives comme la difficulté à résoudre problèmes et la rigidité de pensée, les problèmes de comportement tels l'impulsivité et le goût du risque et d'autres caractéristiques personnelles tels le névrosisme et les troubles mentaux.

En plus d'examiner le lien qui existe entre les facteurs liés aux besoins personnels et affectifs et la récidive criminelle, nous nous penchons sur deux autres questions. Premièrement, nous fournirons des renseignements qui aideront à déterminer si le regroupement peut ou non améliorer l'évaluation dans le domaine personnel et affectif. Deuxièmement, nous fournirons des lignes directrices pour grouper les éléments existants.

Méthodologie

Nous avons utilisé le logiciel bibliographique PsychLit pour trouver des études examinant les concepts rattachés au domaine à l'étude. Les recherches par mots-clés ont été axées sur des variations des termes employés pour désigner les indicateurs particuliers. Nous avons également limité nos recherches aux études qui portaient principalement sur des échantillons de populations criminelles, incluant à la fois des groupes de délinquants adultes et de délinquants juvéniles. Nous avons aussi utilisé la technique des renvois croisés pour réunir les écrits pertinents. Cette approche nous a permis de recenser plusieurs centaines de sources pertinentes.

En présence de plusieurs études produisant les mêmes résultats, nous avons choisi l'étude la plus caractéristique pour figurer dans l'examen. Nous avons aussi éliminé un certain nombre d'études qui n'étaient pas assez axées sur notre sujet ou qui répétaient tout simplement les résultats présentés dans des études comportant une méthode plus rigoureuse. L'examen qui suit représente notre meilleure appréciation sur les études fournissant les renseignements les plus pertinents sur les différents facteurs liés aux besoins personnels et affectifs. Lorsqu'un certain nombre d'études étaient disponibles, nous avons, en général, privilégié les études prévisionnelles récentes portant sur des délinquants adultes et basées sur un plan de recherche prospectif. Nous avons toutefois inclus des éléments de preuve provenant d'échantillons de jeunes lorsque la recherche sur des échantillons d'adultes était insuffisante.

Le domaine des besoins personnels et affectifs comporte sept composantes principales, 25 sous-composantes et 46 indicateurs. Afin de simplifier le processus d'examen, nous avons souvent combiné des sous-composantes et des indicateurs. Dans beaucoup de cas, les indicateurs de besoins particuliers étaient trop spécifiques pour fournir des renseignements décisifs sur les concepts. Notre examen de la recherche nous a amenés à rattacher certains indicateurs à d'autres composantes ou sous-composantes principales. Enfin, nous soutenons que les indicateurs de l'origine ethnique, de la religion, des liens familiaux et de l'affiliation à des gangs fournissent des renseignements redondants que d'autres domaines pourraient produire plus d'exactitude. Nous avons donc exclu ces sous-composantes de cet examen.

Le concept de soi

Cette partie de l'examen a porté sur la possibilité d'inclure dans le SIABD l'indicateur de l'adresse physique et l'estime de soi. Même si l'on s'est intéressé jusqu'à un certain point au concept de la prestance et de la criminalité2, les mentions récentes de ce concept sont rares. Par conséquent, il n'y a pas de preuves empiriques qui justifient l'ajout dans le SIABD d'un indicateur lié à l'adresse physique.

L'estime de soi constitue souvent une cible d'intervention3. Toutefois, selon diverses études et des examens narratifs et quantitatifs, l'estime de soi n'est pas une variable importante pour prévoir les résultats après la mise en liberté et n'est peut-être pas utile comme indicateur du risque ou des besoins criminogènes.

La composante de la connaissance

Nous avons organisé notre examen des recherches autour des concepts suivants : l'impulsivité, la résolution de problèmes en général, les relations interpersonnelles et l'empathie. L'impulsivité est utilisée comme une catégorie plus large pour de nombreux indicateurs faisant partie des domaines cognitif et du comportement. Pour cette raison, nous avons inclus un certain nombre de sous-composantes et d'indicateurs connexes sous la rubrique de l'impulsivité. Ces sous-composantes et indicateurs comprennent la mauvaise gestion du temps, une maîtrise de soi insuffisante et un manque de conscience. Le lien entre l'impulsivité et la délinquance ne semble pas être contesté dans la littérature sur la délinquance4. En outre, diverses études basées sur des échantillons d'adultes ont produit des résultats semblables.

Il n'existe guère de recherches sur le lien entre l'aptitude à résoudre des problèmes en général et la criminalité chez les délinquants adultes. La plupart des recherches sont basées sur des sous-échantillons de délinquants; peu d'études ont examiné la relation entre la résolution de problèmes en général et la récidive. Par ailleurs, peu d'éléments de preuve semblent indiquer l'inopportunité d'évaluer l'aptitude à résoudre des problèmes en général en tant que besoin criminogène. Le lien entre la criminalité et la résolution de problèmes présente une grande validité apparente, comme le démontrent les nombreuses interventions qui sont conçues pour accroître les aptitudes des délinquants dans ce domaine. En outre, la littérature sur la délinquance révèle que l'aptitude à résoudre des problèmes aide à prévoir la probabilité de la récidive. La résolution de problèmes est aussi liée théoriquement à l'impulsivité. Même si nous avons besoin de données plus nombreuses pour évaluerla valeur dynamique et prédictive des aptitudes à résoudre des problèmes dans des échantillons d'adultes, ce concept devrait demeurer une composante importante du SIABD.

Malgré les nombreuses réalisations qui se sont produites dans le secteur des programmes et les nombreuses discussions théoriques, peu de recherches ont porté directement sur la relation entre les habiletés en relations interpersonnelles et le comportement criminel, particulièrement la récidive. Toutefois, étant donné le poids des arguments théoriques établissant le lien entre les lacunes au niveau des habiletés en relations interpersonnelles et le comportement criminel et le fait que le concept plus général des conflits interpersonnels a une capacité de prédiction de la récidive5, on devrait continuer d'évaluer les habiletés en relations interpersonnelles comme un besoin criminogène.

L'absence d'empathie a souvent été perçue comme un facteur important dans le développement du comportement criminel et dans la perpétration de certains types de crimes.

Dans les études portant sur des délinquants adultes, nous avons trouvé des éléments de preuve mitigés concernant l'existence d'un lien entre l'empathie et la récidive. Néanmoins, outre le poids des arguments théoriques, les éléments de preuve disponibles appuiyant l'existence d'un lien entre l'empathie et la récidive sont suffisamment convaincants pour recommander de conserver l'empathie. Il sera peut-être nécessaire d'élaborer certaines mesures pour aider ceux qui doivent évaluer l'empathie des délinquants.

La composante du comportement

La composante principale du comportement comprend un certain nombre de sous-composantes, notamment l'affirmation de soi, le névrosisme, l'agressivité, le goût du risque, la capacité de faire face aux situations et le comportement sexuel. Nous avons déjà fait état, en rapport avec la sous-composante de la connaissance, de certaines sous-composantes et de certains indicateurs préliminaires inclus dans le domaine du comportement. La difficulté à faire face, qui constituerait une déficience capitale chez les délinquants6, fait partie de l'aptitude à résoudre des problèmes.

Il semble que les délinquants aient de la difficulté à s'affirmer. Toutefois, aucune étude ne prouve l'existence d'un lien direct entre l'affirmation de soi et le comportement criminel. Même si l'affirmation de soi comme telle n'est peut-être pas étroitement liée au comportement criminel ou à la récidive, il se peut que la difficulté à s'affirmer favorise la récidive si elle est combinée à d'autres déficiences sur le plan des habiletés. Par conséquent, jusqu'à ce qu'on dispose d'éléments de preuve solides démontrant que l'affirmation de soi n'a pas de valeur prédictive, ce facteur devrait être conservé comme indicateur dans le domaine personnel et affectif.

Le névrosisme est un trait de la personnalité plus généralisé qui inclut notamment l'angoisse et l'inquiétude constantes, ainsi que l'insécurité, la nervosité et l'émotivité. La littérature, tant celle qui a trait aux jeunes que celle qui a trait aux adultes, ne fournit aucun élément de preuve montrant de façon convaincante que le névrosisme devrait être considéré comme un facteur important. En outre, le traitement du névrosisme ne semble pas être lié à la récidive. Par conséquent, il faudrait l'éliminer du domaine personnel et affectif.

Nous avons groupé les trois concepts de l'agressivité, de la colère et de l'hostilité à cause de leur chevauchement évident et de la similitude de leur description dans la littérature. Bien que l'agressivité apparaisse souvent comme un concept distinct dans de nombreuses études, la colère et l'hostilité sont souvent examinées ensemble. Depuis quelques années, le concept de la colère est utilisé plus souvent que celui de l'hostilité.

Il faut certes poursuivre les recherches sur la relation entre l'aptitude à maîtriser la colère et la récidive après la mise en liberté, mais l'abondance de preuves sur les différents niveaux du contrôle de la colère entre les populations criminelles et non criminelles montre qu'il s'agit là d'un concept important. L'incapacité à contrôler la colère est à l'origine de beaucoup de crimes violents dont sont responsables les récidivistes, particulièrement ceux qui sont enclins à adopter un comportement violent lorsqu'ils sont en colère. Pour cette raison, nous recommandons que les indicateurs de la colère soient incorporés au domaine des besoins personnels et affectifs. Il y a aussi amplement de preuves au sujet des délinquants ayant des tendances agressives et qui présentent un risque plus élevé de poursuivre leurs activités criminelles après leur mise en liberté que ceux qui n'ont pas ces tendances. Il semblerait également que les mesures de l'agressivité prises durant l'incarcération aident à prévoir la probabilité de la violence. L'agressivité devrait donc être conservée comme indicateur dans le domaine des besoins personnels et affectifs.

Le goût du risque désigne une préférence pour des activités comportant un risque ou un danger. En général, les données indiquent que le goût du risque devrait être inclus dans le domaine. De plus, même si les éléments de preuve sont restreints, la passion du jeu est vraisemblablement un besoin criminogène et un indicateur du comportement d'un individu qui a le goût du risque.

La plupart des recherches sur la capacité de prévoir le comportement criminel et la récidive à partir du comportement sexuel ont porté exclusivement sur des populations de délinquants sexuels. Les données examinées dans une récente méta-analyse justifient l'ajout des préférences et des attitudes sexuelles déviantes comme indicateurs de besoins criminogènes7. Étant donné la nature particulière de l'infraction sexuelle et l'intérêt que suscite la récidive sexuelle, on pourrait constituer un domaine distinct regroupant les éléments du comportement sexuel qui servent à prévoir la récidive. L'accent que le Service met sur les délinquants sexuels, en ce qui concerne l'établissement de ses politiques, justifie également l'utilisation d'un domaine d'évaluation distinct.

Capacité mentale, santé mentale et interventions

La capacité mentale en tant que variable prédictive de la délinquance, de la criminalité adulte et de la récidive a souvent été un sujet de controverse parmi les chercheurs. Il n'est pas clair que la déficience mentale aide à prévoir la récidive. De plus, les éléments de preuve ne justifient pas l'ajout de la déficience mentale aux besoins liés au comportement criminogènes dans le domaine des besoins personnels et affectifs.

En général, les délinquants souffrant de troubles mentaux sont considérés comme un sous-groupe dangereux présentant un risque élevé de récidive après la mise en liberté, particulièrement de récidive avec violence. Toutefois, une récente méta-analyse8 a révélé que les délinquants souffrant de troubles mentaux étaient moins susceptibles de récidiver en général ou avec violence que les autres délinquants. Par conséquent, les indicateurs de la santé mentale devraient être éliminés du domaine à l'étude.

Enfin, nous préconisons l'exclusion des &laqno; interventions » comme indicateurs des besoins crimonogènes. La participation aux programmes, la consommation de médicaments sur ordonnance ou le fait de subir une évaluation portant sur les besoins personnels et affectifs ne sont probablement pas des prédicteurs fiables de la récidive. Des antécédents d'intervention peuvent aider à prévoir la récidive dans certains cas mais non pas dans d'autres. C'est ce qui se produirait par exemple si l'on prescrivait des interventions pour un délinquant ne manifestant pas de besoins élevés dans le domaine personnel et affectif, ou si un délinquant avait réduit sa probabilité de récidive en participant à des interventions.

Conclusions et recommandations

Il faudrait multiplier les recherches sur les facteurs liés aux besoins personnels et affectifs en tant que prédicteurs de la récidive, particulièrement les prédicteurs dynamiques de la récidive. La littérature actuelle fournit suffisamment d'éléments de preuve pour recommander l'élimination de quelques composantes principales actuelles du domaine des besoins personnels et affectifs, ainsi que pour appuyer une réorganisation des composantes principales du domaine et leur rationalisation basée sur une simplification et une réduction du nombre des sous-composantes. Il faut également s'efforcer de définir les sous-composantes en créant des indicateurs spécifiques pouvant être mesurés d'après les sources de gestion des cas disponibles.

Nous recommandons donc une réorganisation basée sur les principes suivants :

  • une concordance entre les facteurs des besoins liés à la récidive et les catégories existantes de la prestation de programmes au sein du Service;
  • un réalignement des indicateurs des sous-composantes qui ne sont plus considérées comme distinctes des autres sous-composantes;
  • une plus grande distinction conceptuelle entre les sous-composantes;
  • une diminution du chevauchement entre les composantes principales;
  • une plus grande insistance sur les facteurs des besoins dynamiques et liés à la récidive.

À notre avis, les quatre composantes principales suivantes représenteraient le mieux le domaine des besoins personnels et affectifs :

  1. la composante cognitive - aptitudes à résoudre des problèmes et modes de pensée;
  2. la composante de la maîtrise de soi - impulsivité et mauvaise planification de la vie;
  3. la composante interpersonnelle - résolution de problèmes interpersonnels et empathie;
  4. la composante de l'agressivité - tendance à l'agressivité et colère.

Nous recommandons également qu'on s'emploie à affiner les indicateurs existants et à créer d'autres indicateurs avec les instructions requises pour étayer la validité du domaine.


1. 159, rue Gilmour, Ottawa (Ontario) K2P 098.

2 . ANDREWS, D.A. et BONTA, J. The Psychology of Criminal Conduct, Anderson Publishing Co, Cincinnati, 1994.

3. BENNETT, L.A. &laqno; Self esteem and parole adjustment », Criminology, vol. 12, 1974, p. 346-363.

4. ROSS, R. R. et FABIANO, E.A. Time to Think: A Cognitive Model of Delinquency Prevention and Offender Rehabilitation, Johnson City, TN, Institute of Social Sciences and Arts Inc., 1985.

5. ZAMBLE, E. et PORPORINO, F. Coping, Behaviour, and Adaptation in Prison Inmates, New York, NY, Springer, 1988.

6. GENDREAU, P., LITTLE, T., et GOGGIN, C. &laqno; A meta-analysis of the predictors of adult offender recidivism: What works! » Criminology, vol. 34, 1996, p. 575-607.

7. HANSON, R.K. et BUSSIÈRE, M.T. &laqno; Predicting relapse: A meta-analysis of sexual offender recidivism studies », Journal of Consulting and Clinical Psychology, vol. 66, 1998, p. 348-362.

8. BONTA, J., LAW, M. et HANSON, K. &laqno; The prediction of criminal and violent recidivism among mentally disordered offenders: A meta-analysis », Psychological Bulletin, vol. 123, no 2, 1998, p.123-142.