Les domaines de besoins du délinquant : « Attitudes »
Cet article présente les résultats d'une méta-analyse de 32 études qui a porté sur le pouvoir de prédiction des attitudes criminelles et antisociales. L'examen gravitait autour des principaux indicateurs, composantes et sous-composantes qui constituent le domaine des attitudes dans le Système d'identification et d'analyse des besoins des détenus (SIABD). La méta-analyse a produit 112 corrélations avec la récidive et les inconduites. Elle a, dans l'ensemble, révélé l'existence d'une corrélation modérée entre la récidive et les composantes du SIABD relatives à la justice, à la violence et au style de vie. Par contre, la relation entre la composante de la société et la récidive était faible. Le pouvoir de prédiction de la composante relative aux biens était impossible à déterminer vu l'absence d'études sur la relation entre cette composante et un comportement criminel futur. L'indicateur le plus solide du SIABD était celui des attitudes de non-conformité, tandis que les plus faibles étaient les attitudes à l'égard de l'emploi et de l'école, des relations conjugales et familiales, des relations interpersonnelles, et de la stabilité personnelle et affective. Il est intéressant de noter que l'examen a révélé des neutralisations. Celles-ci consistent dans les moyens employés par les délinquants pour nier et minimiser la gravité et la nature de leur comportement criminel. La neutralisation est un concept établi dans la littérature mais qui ne ressort pas dans le SIABD comme étant un prédicteur significatif.
Définition et conceptsIl est difficile de fournir une seule définition de l'attitude étant donné que les définitions ont changé et évolué au fil des décennies. Celle que voici a toutefois bien résisté au passage du temps : &laqno; une attitude est un courant relativement stable de convictions, de sentiments et de tendances comportementales à l'égard d'un objet donné »2. Les attitudes sont aussi des entités apprises et malléables qui influent directement sur le comportement. Les recherches publiées dans plusieurs disciplines ont bien corroboré ces hypothèses.
Il y a près d'un siècle, on a reconnu l'importance des attitudes dans la réadaptation des délinquants. Depuis, au moins 168 études, y compris une récente méta-analyse, ont confirmé que les attitudes permettaient de prévoir le comportement criminel en fonction de l'adaptation tant à l'établissement qu'à la collectivité3. Les attitudes constituent également de bonnes cibles d'intervention, les changements opérés dans les valeurs et les convictions produisant de grandes transformations dans le comportement4.
En général, la littérature sur la prévision du comportement criminel (n = 168) n'a pas systématiquement employé les concepts liés aux attitudes, tant sociales qu'antisociales, comparativement à ceux liés à la mesure des facteurs de la personnalité (n = 621) et à la détresse psychologique (n = 226). Un aspect particulièrement déconcertant de cette constatation est le fait qu'il existe une relation plus forte entre le comportement criminel et les attitudes antisociales (r = 0,22) qu'entre ce comportement et l'une ou l'autre de ces deux variables (r = 0,21 etr = 0,08 respectivement)(5).
Malgré le manque d'intérêt empirique relatif, le concept des attitudes criminelles est fermement ancré dans plusieurs grandes théories du comportement criminel qui ont vu le jour au cours des 60 dernières années. Même les diverses théories criminologiques qui se font concurrence ou qui se contredisent directement, telles l'approche psychodynamique de Freud axée sur des mécanismes innés comme celui du &laqno; ça » et la thèse de l'association différentielle de Sutherland qui met en évidence l'apprentissage social, se rejoignent en ce qui concerne l'importance des attitudes, valeurs et convictions antisociales.
Vue d'ensembleLa Stratégie correctionnelle de 1990 incorpore au régime de réadaptation des techniques d'évaluation basées sur des méthodes et des prédicteurs multiples ainsi que des réévaluations systématiques. Elle souligne notamment l'importance qu'il faut attacher aux besoins criminogènes des délinquants pour déterminer les programmes qu'il y a lieu de leur offrir pour assurer la meilleure adaptation postcarcérale possible. En 1994, le processus de l'Évaluation initiale des délinquants (EID) est mis en application à l'échelle du Service correctionnel du Canada. Il aboutit à une évaluation complète et systématique de chaque délinquant dès son admission dans le système de détention fédéral. De plus, l'EID produit une évaluation de base qui peut être utilisée pour les réévaluations courantes effectuées durant la réadaptation et oriente le traitement et les services pendant l'incarcération.
Cette méta-analyse offre une vue d'ensemble complète des recherches publiées sur la relation entre les indicateurs du comportement dans le SIABD et le comportement criminel. Nous examinerons également les attitudes qui ne sont pas actuellement évaluées dans le cadre du SIABD mais dont il est question dans les recherches.
MéthodologieAu moyen d'une méta-analyse quantitative de 32 des 645 études jugées initialement d'une utilité possible, on a évalué l'efficacité prédictive des indicateurs des attitudes inclus dans le SIABD. Dans la présente méta-analyse, 32 études ont produit 112 tailles d'effet en rapport avec la récidive. Celle-ci était définie d'une manière générale pour inclure les inconduites en prison, les manquements aux conditions de la mise en liberté sous condition, les arrestations, les accusations et les nouvelles condamnations. Nous n'avons inclus que les études basées sur une recherche longitudinale et comportant une période de suivi précise, fournissant suffisamment de renseignements statistiques pour se prêter à des calculs méta-analytiques et utilisant des échantillons de délinquants. De plus, un coefficient d'objectivité estimatif de 0,92 révélait un niveau acceptable de fiabilité de codage. Toutes les études ont été codées par deux personnes et dans 92 % des cas elles ont interprété et codé les études exactement de la même façon.
Nous avons également effectué une évaluation qualitative. Cette composante a produit un résumé narratif des études de classement psychométriques et des études de classement postérieures, c'est-à-dire de celles qui n'étaient pas de nature prédictive. Nous avons examiné ces études pour déterminer leur contribution éventuelle au domaine des attitudes du SIABD.
Constatations principalesLa méta-analyse a révélé l'existence de plusieurs conclusions descriptives. Premièrement, 84 % des tailles d'effet étaient basées exclusivement sur des délinquants. Deuxièmement, 60 % des études ont été menées au Canada, dont 64 % dans des établissements fédéraux. Troisièmement, la méthode d'évaluation la plus couramment utilisée était celle du questionnaire d'auto-évaluation papier-crayon (62 %). L'information relative à l'âge (59 %), à la situation quant à l'emploi (90 %), au niveau de scolarité (78 %), à l'origine ethnique (72 %) ou à la situation matrimoniale (90 %) n'était souvent pas indiquée.
La méta-analyse a clairement démontré que les attitudes en général étaient d'importants prédicteurs du comportement futur des délinquants. Les tailles d'effet moyennes pondérées et non pondérées pour chacun des principaux indicateurs, composantes et sous-composantes sont présentées au Tableau 1. Les tailles d'effet pondérées ont été calculées de manière à faire entrer en ligne de compte les différences d'ordre de grandeur attribuables à la taille de l'échantillon étudié. Dans l'ensemble, les composantes du SIABD liées à la justice, à la violence et au style de vie entretenaient une relation modérée avec la récidive, les tailles d'effet moyennes pondérées se situant entre 0,10 et 0,17. Par contre, la relation entre la composante de la société et la récidive était plutôt faible (taille d'effet moyenne pondérée = 0,06). Le pouvoir de prédiction de la composante des biens était impossible à déterminer vu l'absence d'études sur la relation entre cette composante et un comportement criminel futur. L'indicateur le plus solide du SIABD était celui des attitudes de non-conformité (taille d'effet moyenne pondérée = 0,21) tandis que les plus faibles (tailles d'effet moyennes pondérées < 0,10) étaient les attitudes à l'égard de l'emploi et de l'école, des relations conjugales et familiales, des relations interpersonnelles, et de la stabilité personnelle et affective. Il y avait une relation modérée entre les neutralisations et la récidive.
Tableau 1
|
Résultats de la méta-analyse:
coefficients de corrélation moyens r de de
Pearson pondérés
(Mz+) et non pondérés (Mr) et
intervalles de confiance correspondants (IP) par
prédicteur
|
|||||
|
Predictor(k)
|
N
|
Mr
|
Cl
|
Mz'
|
Cl
|
|
Justice (35) Lois - attitudes négatives à leur égard (17) Application du la loi - Attitude négative envers la police (4) Systéme judiciaire - Attitude négative envers les tribunaux (2) Systéme correctionnel (12) Attitude négative envers - le systéme correctionnel (10) - la surveillance communautaire (0) - la réadaptation (3) |
4,873
3,472
706
464
2,099
2,210
0
524
|
0,18
0,18
0,18
0,14
0,16
0,14
-
0,27
|
0,12-0,22
0,16-0,25
-
-
0,05-0,22
0,05-0,22
-
-
|
0,12*
0,12*
0,17
0,11
0,10*
0,10*
-
0,13
|
0,09-0,15
0,09-0,15
-
-
0,06-0,14
0,06-0,14
-
-
|
|
Société (32)
Conventions (30)
L'emploi instruction est sans valeur* (3)
Relations conjugales et familiales sont sans
valeur(4)
Les relations interpersonnelles sont sans valeur
(16)
Valuer attachée à la consommation
de drogue (0)
Compétences psychosociales de base sont
sans valeur (2)
Ainés - les ainés sont valeur (0)
Femmes/hommes - Leurs rôles sont pas
inégaux (3)
Femmes/hommes - Leurs rôles sont
inégauxl (2)
Minorités (ethniques ou réligeuses,
personnes avec un déficience)(1) |
11,780
11,123
1,793
1,579
10,708
0
418
360
0
685
573
|
0,15
0,15
0,07
0,25
0,13
-
0,24
0,03
-
0,19
0,12
|
0,09-0,20 0,09-0,21 - - 0,06-0,20 - - - - - - |
0,06*
0,06*
0,02
0,06
0,05*
-
0,11
0,04
-
0,17
0,12
|
0,04-0,08
0,04-0,08
-
-
0,03-0,07
-
-
-
-
-
-
|
|
Biens (0) Personnels - Manque de respect à leur
égard (0)
Communautaires - manque de respect pour les biens
publics (0)
Commerciaux - Manque de respect à leur
égard (0) |
0
0
0
0
|
- - - - |
- - - - |
- - - - |
- - - - |
|
Violence (6) Familiale - Est en faveur (0)
Insrumentale - Est en faveur (6) |
1,025
0
1,025
|
0,15
-
0,15
|
0,04-0,26
-
0,04-0,26
|
0,17*
-
0,17*
|
0,11-0,23
-
0,11-0,23
|
|
Style de vie (39) Orientation vers des buts - Manque de direction
(7)
Conformité - Non-conformité (27)
Neutralisationse (5) |
7,394
3,585
5,001
1,012
|
0,16
0,12
0,20
0,14
|
0,13-0,19
0,05-0,20
0,15-0,25
-
|
0,16*
0,10*
0,21*
0,10
|
0,14-0,18
0,07-0,13
0,18-0,23
-
|
Des analyses additionnelles ont révélé l'absence de différences statistiquement significatives entre la capacité de prévoir l'adaptation à l'établissement à partir des attitudes et la capacité, à partir de celles-ci également, de prévoir l'adaptation à la collectivité. Le pouvoir de prédiction ne différait pas non plus selon qu'on employait des méthodes d'évaluation basées sur un seul indicateur ou des méthodes utilisant plusieurs indicateurs en même temps. Toutefois, les résultats n'ont pas révélé de différence statistiquement significative en faveur des méthodes basées sur des indicateurs multiples.
ConclusionL'examen a révélé qu'il existe un grand nombre de recherches exhaustives sur l'évaluation des attitudes des délinquants. Nous avons toutefois constaté l'absence d'études prédictives longitudinales pouvant nous convaincre que l'optimisme que traduisent les études psychométriques, corrélationnelles et transversales préliminaires est justifié.
Par ailleurs, la plupart des recherches n'ont pas examiné plusieurs indicateurs inclus dans le SIABD. Nous n'avons, par exemple, recensé aucune étude sur les attitudes à l'égard de la consommation de drogues et à l'égard des aînés, le manque de respect pour les biens et l'intolérance à l'égard des personnes avec une déficience et d'autres cultures. Nous avons malgré tout trouvé 112 tailles d'effet prédictives reliées à des indicateurs d'attitudes précis employés pour le SIABD, la plupart n'ayant qu'un pouvoir de prédiction modéré. Bref, on constate un soutien empirique pour la présence du domaine des attitudes dans le SIABD.
La force évidente de ce domaine vient du fait qu'il est multidimensionnel et qu'il englobe un vaste éventail de valeurs et de convictions. Toutefois, vu la pénurie de ressources et le manque de temps, il peut être préférable de se concentrer sur les attitudes qui entretiennent une corrélation au moins modérée avec la récidive. Une autre modification possible au SIABD serait de tenir compte des changements survenus dans les attitudes au fur et à mesure qu'un délinquant progresse dans le système. Parce que les attitudes sont de nature dynamique, on pourrait accroître leur pouvoir de prédiction en axant les ressources sur les changements pertinents. On pourrait aussi envisager d'ajouter d'autres indicateurs pour tenir compte des techniques de neutralisation, comme la tendance à nier les torts causés à la victime et la responsabilité. Enfin, il pourrait être utile d'inclure dans le protocole du SIABD de nouveaux concepts prometteurs au sujet des attitudes comme ceux que renferment l'Échelle de l'efficacité criminelle (Criminal Self-efficacy Scale)6 et l'Enquête sur les convictions au sujet de la violence (Violence Belief Survey)7. Ces modifications exigeraient toutefois une exploration plus poussée au cours de consultations sur le terrain.
1. 1125, Colonel By Drive, Ottawa (Ontario) K1S 5B6
2. ALLPORT, G.W. Attitudes,Handbook of Social Psychology, C. Murchison, Ed., Worchester, MA, Clark University, 1935.
3. GENDREAU, P., ANDEWS, D., GOGGIN, C. et CHANTELOUPE, T.Prediction of Criminal Behaviour: A Meta-analysis, document inédit, 1992, Université du Nouveau-Brunswick et université Carleton. Voir également GENDREAU, P., LITTLE, T. et GOGGIN, C. &laqno;A meta-analysis of predictors of adult offender recidivism: What works!», Criminology, Vol. 34, 1996, p. 401-433.
4. KROSMICK, J. Attitude importance and attitude change,Journal of Experimental Social Psychology, Vol. 24, no 3, 1988, p. 240-255. Voir également McCARTY, J.A., et SHRUM, L.J. The recycling of solid wastes: personal values, value orientations and attitudes about recycling as antecedent to recycling behaviour,Journal of Business Research, Vol. 30, no 1, 1994, p. 53-62.
5. GENDREAU, P., ANDREWS, D., GOGGIN, C. et CHANTELOUPE,Prediction of Criminal Behaviour: A Meta-analysis.
6. BROWN, S.L., ZAMBLE, E. et NUGENT, P.Criminal self-efficacy scale, test inédit, Université Queen's, Kingston (Ontario), 1998.
7. BETTMAN, M.The Violence Belief Survey, test inédit, Université Queen's, Kingston (Ontario) 1996.