L'étonnante rareté de la violence contre le personnel dans les prisons
par Marc Ouimet, Ph. D.1
École de criminologie,
Centre international de criminologie comparée, Université de Montréal
On donne à la prison une variété de fonctions: punition, neutralisation, réhabilitation et dissuasion. Une des caractéristiques de la prison est quelle réunit des individus qui ont un potentiel de violence élevé. Ainsi, à première vue, on pourrait bien penser quil soit risqué ou dangereux de travailler dans une institution carcérale. Mais que sait-on au juste sur la violence dirigée contre le personnel des prisons? Bien peu de choses. À notre connaissance, aucune étude canadienne na porté spécifiquement sur la question de la violence contre le personnel dans les prisons provinciales. Cet article tente donc de mieux cerner cette question.
Quelques données
En 1982, une émeute ravage lÉtablissement de détention Archambault. Gardiens et détenus y trouvent la mort. Cet événement tragique doit cependant être situé dans un contexte plus global. de fonctions: le réseau des prisons provinciales du Québec, on ne retrouve aucun cas dhomicide de gardien dans neutralisation, cadre de ses fonctions à lintérieur réhabilitation des murs au cours des dix dernières années. Cependant, lassassinat et dissuasion. récent de deux employés du correctionnel, survenus à lextérieur des murs, vient nous rappeler la brutalité de suicide potentielle du milieu criminel. Des données 1994-1995, américaines montrent que 21 meurtres furent 76 suicides commis envers un agent correctionnel de survenus 1984 à 19892. Rappelons que la population taux de totale de personnes détenues aux États-Unis par 100,000 durant cette période était denviron un 10 fois million de personnes et le nombre dagents population correctionnels se situait à environ Light a 120 000 personnes3. Annuellement, dagression sil y a 3,5 meurtres dagents correctionnels membre (21 homicides/6 années), cela équivaut à un prisons taux dhomicide annuel est de 2,91 par 100 000. Aux États-Unis, le taux dhomicide annuel surviennent pour lensemble de la population est maximale, approximativement de 8 par 100 000 sécurité (soit 20 000 meurtres par an)4.
Les fragments dinformations disponibles sur lhomicide des agents correctionnels nous permettent de conclure que ce phénomène est rare. Ce constat est dautant plus frappant que la violence homicidaire est relativement fréquente entre les personnes incarcérées. Le Service correctionnel du Canada fait état de 28 homicides commis dans ses établissements de 1990-1991 à 1994-1995, soit sur une période de cinq ans5. Compte tenu que la population fédérale moyenne est denviron 13 500 durant cette période, on arrive à un taux dhomicide annuel de 41 par 100 000 incarcérés, ce qui est 13 fois supérieur à celui de la société civile, qui se situe à 3 par 100 000 habitants annuellement6. Il est intéressant de noter que les prisons provinciales de lensemble du Canada nont fait état que de six homicides durant les cinq années étudiées, ce qui donne un taux dhomicide de 6 par 100 000 incarcérés, ce qui est à peu près équivalent, sinon moindre, au taux pour une population civile comparable (en grande majorité des hommes âgés entre 18 et 40 ans). Limpression dinsécurité qui se dégage des prisons peut aussi être causée par le fort taux des incarcérés. De 1990-1991 à Statistiques Canada rapporte de détenus fédéraux et 97 suicides dans les prisons du Québec, soit des suicide de 113 et 100 respectivement incarcérés, ce qui est environ supérieur à la moyenne pour la générale.
Light a publié une étude sur les 694 cas survenus entre un détenu et un du personnel dans le réseau des de New York pour lannée 19857. que 82,3 % des agressions dans les prisons à sécurité contre 15,3 % dans des prisons à moyenne et 2,3 % dans les prisons à sécurité minimale. De plus, la majorité des agressions ne causèrent aucune blessure significative. Il y eut 101 cas de blessures modérées et 19 cas de blessures sérieuses (soit 2,8 % des agressions). Cette étude met en manquement lumière le fait que la violence grave dirigée procédure contre les employés dune prison est rare un (19 cas de violence grave pour le système 24 300 gardiens), et ce, dans un des systèmes carcéraux les plus durs au monde avec une population de détenus particulièrement agressive Ce serait la (en raison, entre autres, des tensions raciales).
Dans leur étude, McCorkle, Miethe et Drass examinent les membres du caractéristiques globales de personnel et les 371 prisons américaines et les relations quelles entretiennent détenus, de même avec le taux dagression contre que limplication les membres du personnel8. Les résultats dune analyse de des détenus dans régression multiple montrent que des programmes, les variables suivantes ne sont pas associées au taux dagression : taux doccupation, ratio gardien/détenu un climat de et importance de létablissement. Deux facteurs contribuent significativement à faire augmenterle taux de violence contre le personnel, soit le ratio blanc/noir chez les gardiens et le niveau de sécurité de l’établissement ( les établissements les plus sÈcuritaires ont plus de violence). Un facteur est associé à une baisse du niveau de violence contre les gardiens, soit le niveau d’implication des détenus dans des programmes. Aprés une analyse des resultats de recherche disponibles sur cette question, Cooke indique que le durcissement des mesures de sécurité d’un établissement peut avoir pour conséquence une augmentation des incidents de violence entre détenus et membres du personnel 9. Ce serait, pour Cooke, la qualité de la relation entre les membres du personnel et les détenus, de mÍme que l’implication des détenus dans des programmes, qui favoriserait un climat de relative sécurité pour tous.
Incidence de la violence dans les prisons du Québec en 1996
Au Service qualité de la relation entre les manquement disciplinaire qui fait 1'objet d'une procédure est automatiquement consignésur un formulaire standard. Il est ensuite saisi sur le systéme informatique DACOR. Nous avons consulté le système pour obtenir les renseignements sur l’ensemble des manquements disciplinaires informatisès de 1996 pour la totalitè des ètablissements de dètention du Quèbec. On peut s’interroger sur la validitè des indicateurs basès sur les rapports officiels de manquements disciplinaires. Reflétent- ils bien le comportement des dètenus ou si les rapports tèmoignent plutùt de l’acharnement des gardiens envers certains prisonniers rècalcitrants? Van Voorhis a ètudiè cette question dans une prison amèricaine et a montrè que les corrèlations entre divers indicateurs ( infractions, èvaluations des gardiens, questionnaire et entrevue avec les dètenus) ètaient suffisamment pour indiquer une bonne consistance entre les differentes mesures10. D’autre part, les infractions disciplinaires constituent l’indicateur le plus souvent utilisé en recherche pour estimer institutionnel des personnes incarcérées.
Table 1
Les manquements disciplinaires
au Québec en 1996
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Type de manquement
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Nombre
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Pourcentage
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Non-conformité au règlement |
2,634
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30,79%
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Entrave à la bonne marche de létablisssement |
1,920
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22,45%
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Possession dobjet prohibé |
1,166
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13,63%
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Langage menaçant ou injurieux |
1,137
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13,29%
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Usage de violence physique |
792
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9,26%
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Altérer les biens |
461
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5,39%
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Refus de participer |
297
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3,47%
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Don dobjet |
90
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1,05%
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| Actes obscènes | 57
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0,67%
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| Total | 8,554
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Les deux principaux types de clients du systéme correctionnel québécois sont les prévenus ( personnes en attente de procés) et les détenus (personnes condamnées). Une étude effectuée sur plus de 300 personnes incarcérées au Centre de détention de Sherbrooke11 a révélé que les prévenus recevaient moins de manquements disciplinaires que les détenus pour toutes les catégories, exception faite des dommages contre les biens. Létude a aussi démontré que le classement selon le niveau de risque des personnes incarcérées était supérieur au classement selon le statut juridique. Outre le statut juridique, il semble que lâge des incarcérés soit en relation inverse avec la probabilité de commettre un manquement disciplinaire. Les détenus les plus jeunes sont ceux qui enfreignent le plus souvent les règlements12. Le Tableau 1 présente le nombre de manquements connus en 1996 pour lensemble des prisons du Québec. On peut y voir quil y a eu 8 554 rapports de manquements disciplinaires et que lusage de violence physique compte pour 9,26 % du total des manquements inscrits au système. Nous avons ensuite isolé les cas de violence physique dont une personne autre quun incarcéré était la cible. Nous sommes arrivés à un total de 162 infractions dites de violence. Des 162 cas, on retrouve 154 gardiens, quatre membres du personnel médical, un commissaire de libération conditionnelle, un réparateur de téléphone, un aide cuisinier et un psychologue. À partir de la description textuelle des manquements, nous avons codifié la nature du geste posé par la personne incarcérée.
Vous trouverez la nature des gestes de violence dans le Tableau 2 (deux cas dattouchements et trois cas de violence non spécifiée ne furent pas comptabilisés).
Table 2
La nature des gestes de violence
envers les fonctionnaires
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Nature des gestes posés
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Nombre
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Pourcentage
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| Utilisation de la force nécessaire pour contrôler la personne incarcérée | 29
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18,5%
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| Menaces, frapper un mur, être agressif, invitation à se battre | 29
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18,5%
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| Sest élancé pour , a tenté de | 25
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15,9%
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| Coups portés, action de nature à blesser, morsure, empoignade | 25
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15,9%
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| Pousser, bousculer, pousser un objet contre le fonctionnaire | 17
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10,8%
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| Lancer un objet sur ou en direction de | 15
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9,6%
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| Avoir craché sur un fonctionnaire | 11
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7,0%
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| Intervention dans une bagarre entre personnes incarcérées | 6
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3,8%
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| Empoignade entre personne incarcérée et fonctionnaire (ma sauté dessus ) | 5
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3,2%
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| Total | 162
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Les manquements inscrits sous la rubrique « Usage de violence » ne correspondent pas toujours à lidée que lon se fait de la violence physique. Dans bien des cas, un manquement de violence est émis parce quune personne incarcérée a dû être contrôlée physiquement pour obtempérer. Les données présentées montrent que les cas de violence physique qui pouvaient ressembler à des voies de fait se retrouvent dans les catégories : « Coups portés, action de nature à blesser, morsure, empoignade » et « Lancer un objet sur... », ce qui donne un total de Tableau 2 40 cas pour lannée 1996. Il ne faudrait pas conclure toutefois que les 40 cas faire lobjet dune plainte recevable à la police.
Voici quelques exemples tirés des rapports de manquements : « Monsieur X revenait du palais de justice. Jai procédé à la fouille de ce monsieur. Par la suite, je lui ai dit dentrer dans la salle et dattendre une escorte. Il a voulu ressortir. Je me suis placé devant lui pour lui couper le passage avec mes bras, il sest retourné et ma asséné un coup de poing au visage. Plusieurs gardiens ont dû intervenir pour le placer en réclusion ». Ou encore : « Lors de la distribution de médicaments, le sujet W a commencé à crier des injures au surveillant X. Il a menacé les gardiens Y et Z. Le chef dunité nous a dit de le placer en isolation. Le sujet a refusé, nous avons utilisé la force nécessaire. Le sujet a frappé X avec son poing. Le sujet a été maîtrisé, les contraintes ont été placées et le sujet a été placé au cachot en attendant ».
Dans un cas plus grave, une personne incarcérée a coincé lauriculaire dun fonctionnaire entre deux pièces de métal. Ce dernier aurait été blessé. Dans un autre cas, un fonctionnaire a été mordu par une personne incarcérée disant avoir le SIDA. En 1996, dans un seul cas, un employé autre quun gardien a été la cible dune violence grave de la part dune personne incarcérée. Il sagit dun aide cuisinier qui a reçu un violent coup de tête de la part dun détenu travaillant à la cuisine de létablissement. On remarque des incidents reliés à lusage dun ton agressif ou menaçant envers un réparateur de téléphone, un commissaire de libération conditionnelle et en deux occasions envers un membre du personnel médical. On a lancé un objet dans la direction dun psychologue, on a bousculé un membre du personnel médical et on a craché en direction dun membre du personnel médical. Le règlement des services correctionnels du Québec prévoit que lorsquun crime est commis dans un établissement, il ny a pas nécessairement lieu de compléter un formulaire de manquement disciplinaire, mais plutôt dappeler la police qui viendra remplir un constat dinfraction et pourra faire suivre le dossier pour activer le processus de judiciarisation de laffaire. Ainsi, il y a peut-être eu en 1996 des cas de violence envers un fonctionnaire ou une autre personne qui échappent à la couverture du système DACOR. Pour lannée 1996, nous avons eu loccasion de consulter tous les dossiers dagression contre un fonctionnaire qui ont été soumis directement à la police. Nous avons identifié cinq cas de violence contre un fonctionnaire qui ont fait lobjet dune dénonciation à la police. Cependant, dans aucun de ces cinq cas il ny a mention de blessures sérieuses.
Analyse
Après avoir examiné les événements figurant dans le système DACOR et les événements qui ont donné lieu à une demande denquête à la police, il nous a été possible de formuler un certain nombre de constatations. Dabord, la violence physique dirigée contre les fonctionnaires nest pas très fréquente. En effet, nos prisons abritent quotidiennement plus de 3 000 personnes incarcérées et le nombre de gestes violents posés contre des fonctionnaires pour une année se situe à 50 environ. Dautre part, les employés des centres de détention autres que les agents correctionnels ne semblent pas être la cible de la violence des personnes incarcérées. Pour lannée 1996, il y aurait eu, tout au plus, une dizaine dactes perpétrés envers un membre du personnel autre quun gardien, qui ont été lobjet dun rapport disciplinaire ou dune plainte à la police (le plus souvent, pour des menaces ou lutilisation dun ton agressif).
Lemire indique quautrefois la violence dans les prisons était principalement celle que les gardiens faisaient subir aux détenus13. Tout affrontement dun détenu envers un gardien était sévèrement sanctionné. Au cours des dernières décennies, les choses ont changé. Les gardiens se sont professionnalisés et nutiliseraient plus la violence. La violence des prisons serait maintenant celle des détenus sur les détenus. Si le gardien représente toujours lennemi formel des détenus, ceux-ci consacrent une part importante de leur temps à se prémunir de la violence éventuelle des autres détenus. Dans son diagnostic, Lemire conclut que la violence des détenus envers les gardiens a augmenté récemment, mais que celle-ci reste marginale comparée à celle que les incarcérés se font subir les uns aux autres.
Il convient maintenant de se demander quelles sont les raisons qui expliqueraient pourquoi la violence dirigée envers le personnel est si peu fréquente dans nos établissements carcéraux. Lemire défend lidée que linterdiction de sen prendre physiquement aux gardiens fait partie du code de conduite informel des détenus. En effet, un tabou entourerait la violence envers le personnel, tabou justifié par la crainte dune détérioration des conditions de détention après des actes de violence (retrait de privilèges collectifs, durcissement des politiques, coercition).
Une seconde approche a été adoptée par Lusignan dans sa thèse de doctorat portant sur la victimisation des intervenants en criminologie14. Lusignan révèle que les gardiens de prison ont des taux de victimisation bien inférieurs à ceux des huissiers, policiers et travailleurs sociaux. Ils auraient de plus une mortalité professionnelle moins importante que les mineurs, camionneurs, ouvriers de la construction et policiers. Lusignan explique cette situation par le fait que les gardiens se rendent rarement vulnérables face aux détenus; dune part, ils savent bien se défendre à mains nues, et dautre part, ils sorganisent pour quun autre gardien ne soit jamais loin. En effet, les conditions nécessaires à loccurrence dun crime violent sont rarement réunies.
Nous pouvons aussi penser que lagression dun employé par un détenu fera lobjet dune réaction certaine et immédiate de la part des autres employés. Lincarcéré a beaucoup à perdre sil sen prend à un gardien : il peut-être rudoyé, sera confiné à sa cellule un bon bout de temps, devra répondre au Comité de discipline et risque fort de voir sa date de sortie reportée. De plus, si lagression est suffisamment grave, il est fort possible que de nouvelles accusations soient portées et quen cas de condamnation, le juge soit indisposé par le geste posé et que la sentence soit sévère. On a souvent dit en criminologie que la certitude de la peine est un frein plus efficace à la conduite criminelle que la sévérité. Or, dans le cas des agressions envers les employés, la peine serait certaine et sévère.
1. B.P. 6128, succursale postale Centre Ville, Montréal (Québec) H3C 3J7
2. Sourcebook of Criminal Justice Statistics. Table 3.151: Prison Staff Killed by Inmates, 1990, p. 402. National Institute of Justice.
3. Sourcebook of Criminal Justice Statistics. Table 1.92: Correctional officers in adult correctional systems, 1990, p. 143. National Institute of Justice.
4. Entre 1967 et 1981, au Canada, 6 gardiens ont été tués par des détenus. Voir létude de Jayewardene C.H.S. et Doherty P. (1985). Individual violence in Canadian Penitentiaries, Revue Canadienne de Criminologie, vol. 27, no 4, p. 429-439.
5. Statistiques Canada. Services correctionnels pour adultes au Canada, 1994-1995. Ottawa. Catalogue 85-211, 1996.
6. Il ne faudrait pas conclure pour autant que le milieu carcéral agisse en tant que cause dans ce phénomène. En effet, il est impossible de comparer le taux dhomicide de la population générale à celui dun groupe particulièrement problématique de la population. Les incarcérés sont surtout des hommes, jeunes, avec de nombreux problèmes dadaptation et qui sont souvent mutuellement en conflit. Dailleurs, le Service Correctionnel fait état du meurtre de 20 libérés conditionnels durant cette même période (assassinés après leur remise en liberté).
7. LIGHT S.C. « Assaults on Prison Officers: Interactional Themes », Justice Quarterly, vol. 8, no 2, 1991.
8. McCORKLE, R.C., MIETHE, T. D. et DRASS, K.A. « The Roots of Prison Violence: A Test of the Deprivation, Management, and Not-So-Total Institution Models ». Crime and Delinquency, vol.41, no 3, 1995.
9. COOKE, D.J. « Violence in Prisons: The Influence of Regime Factors » The Howard Journal, vol. 30 no 2, 1991.
10. VAN VOORHIS, P. « Measuring Prison Disciplinary Problems: A multiple indicators approach to understanding prison adjustment ». Justice Quarterly, vol. 11, no 4, 1994, p. 679-708.
11. OUIMET, M. « Surveiller Qui? Une étude des infractions disciplinaires commises par les personnes incarcérées », Forum, Recherche sur lactualité correctionnelle, vol. 5, no 2, 1993, p. 40.
12. SIMON, L.M.J. « Prison Behavior and the victim-offender relationship among violent offenders ». Justice Quarterly, vol. 10, no 3, 1993, p. 489-506.
13. LEMIRE, G. Anatomie de la prison, Les Presses de lUniversité de Montréal, 1990.
14. LUSIGNAN, R. La victimisation des intervenants en criminologie: ses formes, son ampleur et ses conséquences sur la pratique clinique. Thèse de doctorat, École de criminologie, Université de Montréal, 1995.