Les programmes conçus spécialement pour les délinquantes : Principes directeurs et pratiques
par Barbara Bloom1
Administration of Justice Department, San
Jose State University, San Jose, Californie
Dans le passé, les programmes correctionnels pour les délinquantes étaient fondés sur les hypothèses de la criminalité masculine ou sur le cheminement conduisant au crime. Les ouvrages de recherches qui traitent de « ce qui fonctionne » en termes de traitement correctionnel ont tendance à continuer de cibler les hommes. Lorsque nous examinons les programmes et lévaluation pour les femmes impliquées dans le système de justice pénale, nous ne pouvons pas prétendre que la connaissance acquise et les instruments élaborés pour les délinquants peuvent être appliqués aux délinquantes. Cet article traite de la pertinence de programmes conçus spécialement pour les délinquantes, des interventions et de lévaluation2.
Pourquoi cibler les programmes pour les délinquantes?
Le nombre de femmes qui se retrouvent dans le système de justice pénale augmente de plus en plus mais jusquà présent peu de programmes et de services ont été conçus pour répondre à leurs besoins spécifiques. Cela a incité les professionnels du milieu de justice pénale à réexaminer leurs façons de sanctionner et de superviser en fonction du sexe du délinquant. On connaît très peu au sujet des caractéristiques des programmes destinés aux femmes ou des critères et des éléments qui font que les programmes soient efficaces pour les délinquantes. Il est donc très important de documenter les caractéristiques des programmes qui peuvent aboutir à des résultats positifs pour cette population, pour que des modèles de programmes prometteurs puissent être présentés aux décideurs en matière de justice pénale et aux praticiens.
Qui sont ces femmes?
Pour concevoir des programmes de traitement efficaces qui répondent aux besoins des délinquantes, il est important de tenir compte des antécédents et de la démographie de cette population ainsi que des différents facteurs qui peuvent avoir un effet sur leur façon de commettre une infraction. Les délinquantes sont moins susceptibles davoir commis des infractions avec violence et plus susceptibles davoir été condamnées pour des infractions en matière de drogue ou contre les biens. Les infractions contre les biens sont le plus souvent commises pour des raisons économiques en raison de la pauvreté ou labus dalcool ou dautres drogues. Un grand nombre de femmes incarcérées pour des infractions avec violence ont commis leur crime envers leur conjoint. Il est très probable quelles déclarent le fait quelles aient été abusées physiquement ou sexuellement, le plus souvent par la personne quelles ont agressé3.
La plupart des femmes qui ont affaire avec le système de justice pénale des États-Unis sont des femmes appartenant à des groupes ethniques, pauvres, très peu éduquées et non qualifées4. Plusieurs de ces délinquantes répondent aux critères du DSM-III-R pour un ou plusieurs troubles psychiatriques à vie5. Être mère célibataire est un fait très courant parmi les délinquantes6. Les délinquantes ont tendance à avoir des antécédents complexes de traumatismes et de toxicomanie7. La plupart dentre elles sont non violentes et ne représentent aucun danger pour la collectivité. Les abus, la pauvreté et la toxicomanie sont les éléments les plus courants qui conduisent au crime8. Leurs plus grands besoins ont trait à un traitement complet de la toxicomanie et à un rétablissement suite à un traumatisme. Elles ont également des besoins dans les domaines de léducation, de la formation professionnelle et des compétences parentales.
Les théories liées aux programmes conçus selon le sexe
Il est important délaborer une approche théorique pour un traitement qui doit répondre aux réalités des femmes. Le profil des délinquantes indique quelles sont socialement et économiquement marginalisées et quelles sont souvent victimes de représailles de la part des membres de leur famille ou de leurs proches. Les études sur les délinquantes soulignent limportance des relations et le fait de simpliquer dans des activités criminelles provient souvent des relations avec les membres de la famille, les compagnons ou les amis9. Les délinquantes qui mentionnent labus de drogues comme moyen dautomédication disent souvent que les relations personnelles sont la cause de leur douleur. Des familles abusives et des relations impliquant des coups sont souvent des états de fait très importants dans leur vie10. Ceci a des implications significatives pour les interventions thérapeu-tiques qui tiennent compte de leffet de ces relations sur le comportement actuel et futur des femmes.
Les théories féministes examinent aussi la criminalité comme étant un reflet de la vie des femmes et des jeunes filles et leurs tentatives pour survivre11. Plusieurs femmes et jeunes filles en marge de la société et de léconomie se démènent pour survivre en dehors des entreprises légales, ce qui les amènent à entrer en contact avec le système de justice pénale.
Les féministes contemporaines affirment également que les différences entre les hommes et les femmes devraient être perçues comme une source de force et non de faiblesse. Selon le Dr Jean Baker Miller, les femmes sépanouissent par lintermédiaire de liens et daffiliation avec autrui. Miller prône une nouvelle approche psychologique qui reconnaîtrait les différents tempéraments liés à lépanouissement de la femme une approche qui affirme que les relations, et non la séparation, sont le fondement de la croissance pour les femmes12.
Gilligan a exploré les questions relatives aux relations dans le contexte de lépanouissement et du raisonnement moral. Elle a expliqué les différences dans le raisonnement moral dune façon qui ne dévaluait pas le comportement des femmes ou des jeunes filles. Dans ses études sur le raisonnement moral, elle a entendu un différent « son de cloche » parmi les femmes qui mettaient lemphase sur les relations, lengagement et les soins13.
Les théories qui se concentrent sur lépanouissement et les relations qui sont mutuelles, attentives et réconfortantes peuvent être des outils fort utiles pour les programmes correctionnels destinés aux femmes et aux jeunes filles. Alors que lemphase sur les relations peut redonner des forces et aider à la croissance, il y a cependant des différences parmi les femmes (p. ex., la race, la classe, la culture et lorientation sexuelle) qui doivent être prises en considération dans toute théorie ou dans tout programme. Les méthodes de survie et de résistance à la race, la classe et loppression selon le sexe ont également besoin dêtre articulées dans les théories et les modèles de programmes.
Principes directeurs pour les programmes spécialement conçus selon le sexe
Les principes directeurs suivants devraient être pris en considération lors de lélaboration de programmes correctionnels et de la prestation de services pour les femmes et les jeunes filles :
Des pratiques et des programmes prometteurs
Pour approfondir ses connaissances dans ce domaine, il est important didentifier les programmes prometteurs et les pratiques liées à des résultats positifs pour les délinquantes. Dans une étude récente sur les programmes correctionnels prometteurs pour les délinquantes, Koons et al. ont identifié 67 programmes efficaces destinés aux délinquantes14. Parmi ceux-ci, il y avait seulement 12 programmes qui contenaient des mesures spécifiques liées aux résultats. La récidive ou la drogue était des mesures de résultat pour 6 programmes seulement. Aucun ne cherchait à savoir quels étaient les éléments du programme qui étaient liés à une mise en liberté réussie. Koons et al. ont remarqué que les prestataires de programmes attribuaient souvent les résultats positifs aux programmes qui visaient des besoins spécifiques ou multiples et qui offraient des soins sur une base continue. Aux dires des participants, les caractéristiques du personnel de programmes, lacquisition de compétences, limplication dans la prestation des programmes et linfluence dun réseau social ou de pairs sont des aspects importants pour un traitement réussi.
Dans une étude sur les stratégies utilisées auprès des délinquantes qui sont dans des établissements correctionnels communautaires, Austin et al. ont découvert que les programmes communautaires les plus prometteurs pour les délinquantes nutilisent pas le modèle correctionnel clinique de traitement. Les programmes efficaces permettent aux clients délargir la gamme de leurs réactions envers différents types de comportement et de besoins, améliorant ainsi leurs capacités à faire face à une situation et à prendre des décisions. Ces programmes utilisent un modèle de « pouvoir contrôler » les habiletés pour acquérir des compétences qui permettront aux femmes dobtenir leur indépendance. Les approches thérapeutiques efficaces sont multidimension-nelles et traitent de questions qui sont particulières aux femmes, y compris la dépendance à lalcool et aux drogues, la violence conjugale et familiale, les agressions sexuelles, la grossesse et comment élever un enfant, les relations et les préjugés liés au sexe15.
Quest-ce qui constitue un programme de traitement efficace?
Un programme de traitement conçu en fonction du sexe pourrait intégrer trois perspectives de théories la dépendance, lépanouissement de la femme et les traumatismes. Il ny a pas que le contenu du programme qui est important mais il y a aussi le contexte et lenvironnement. Selon Covington16, le concept du programme devrait inclure un environnement qui favorise la guérison et qui est caractérisé par la :
Les trois niveaux dintervention auprès des femmes et des jeunes filles comprennent des approches cognitives, affectives et comportementales. Au niveau cognitif, léducation peut aider les femmes et les jeunes filles à corriger leurs fausses perceptions et leur apprendre à penser de façon critique lors de la prise de décisions.
Le niveau affectif est un élément particulièrement important dans un programme de traitement destiné aux femmes. Il est courant davoir un manque de sentiments ou déprouver des sentiments très faibles au début de la guérison et laffect apparaît au fur et à mesure que la guérison progresse. Les femmes ont besoin dapprendre comment exprimer correctement leurs sentiments et les retenir de façon saine. Étant donné que les femmes deviennent fréquemment dépendantes des drogues pour obtenir un répit des émotions douloureuses, elles nécessitent, durant leur traitement, un environnement qui comprend leurs sentiments et les aide à passer au travers.
Un programme de traitement conçu selon le sexe des participants doit aussi comporter un élément lié au comportement. Les femmes et les jeunes filles ont besoin de faire des changements dans leur façon de consommer de lalcool ou des drogues et de tout autre comportement malsain tout en améliorant les niveaux de fonctionnement dans chacun des aspects de leur vie.
Évaluation du choix de sexe pour les programmes
Lévaluation est un outil important pour assortir les programmes aux besoins dun individu. Elle peut aider à déterminer quelles sont les meilleures ressources à utiliser. Comme il ny a souvent que quelques programmes et services de disponibles, on les impose aux femmes quils soient appropriés à leurs besoins ou non. Les programmes conçus selon le sexe des participants devraient offrir des services qui interviennent de façon holistique et constructive dans la vie des femmes. Pour pouvoir accomplir ceci, il faudrait se poser quelques questions sur les services appropriés pour les femmes et les jeunes filles :
Lorsquils se demandent si un programme est conçu selon le sexe du participant, les praticiens voudront peut-être répondre aux questions suivantes :
Mesurer lefficacité : Évaluation de programmes
Les bailleurs de fonds et les décideurs veulent de plus en plus savoir quelle est lefficacité des programmes. Les évaluations des résultats sont précieuses car elles décrivent les éléments de succès ou déchec dun programme. Elles examinent les effets à court et à long terme des interventions sur les participants. Certains exemples de résultats à court terme comportent la participation aux programmes, les violations des règlements, les abandons du programme, le remboursement du dédommagement et larrestation pour une nouvelle infraction criminelle. Les exemples des résultats à long terme comprennent la condamnation pour une nouvelle infraction, le retour en détention pour une inobservation des conditions de la libération conditionnelle ou une violation des conditions de la probation, et une rechute en toxicomanie. Idéalement, les mesures du résultat utilisées dans les évaluations devraient être liées à la mission, aux buts et aux objectifs du programme. Les mesures du résultat devraient aller au-delà des mesures de récidive « traditionnelles » pour évaluer limpact déléments spécifiques du programme. Les mesures de résultat à court et à long terme pour les programmes spécialement destinés aux femmes pourraient inclure :
Lenvironnement dans lequel le programme est administré est un facteur important dans lévaluation. Les évaluateurs du programme doivent être au courant de la « culture » particulière des programmes personnels (c.-à-d., les relations entre les membres du personnel et les délinquants et les relations entre délinquants, les règlements) pour déterminer comment ces facteurs pourraient avoir un impact sur le programme. Certains programmes correctionnels visent plus la sécurité de létablissement et la discipline que le traitement. Quel effet, si toutefois il peut y en avoir un, peut avoir cette emphase sur lefficacité du programme? Un facteur telle que la participation obligatoire par opposition à une participation volontaire à des programmes de traitement pourrait affecter lefficacité du programme et on devrait par conséquent en tenir compte au moment de la conception de lévaluation.
Les méthodes de recherches quantitatives et qualitatives devraient être utilisées dans lévaluation des programmes pour offrir une information plus complète au sujet des caractéristiques des programmes et des participants.
Conclusion
Les femmes qui sont impliquées dans le système de justice pénale ne présentent pas les mêmes critères et nont pas les mêmes besoins que leurs collègues masculins. Des programmes conçus selon le sexe du participant et des interventions efficaces doivent tenir compte de ce fait. Les facteurs tels que le racisme, le sexisme et loppression économique ne peuvent pas être ignorés dans les analyses des interventions efficaces pour les délinquantes. Bien que le fait de traiter des questions individuelles et dopter pour des approches thérapeutiques soit important, les questions sociales plus vastes traitant de la pauvreté, de la race et de linégalité sexuelle ont un profond impact sur la vie de ces femmes. Des interventions réussies doivent être liées aux réalités sociales des femmes. Elles doivent aussi être sensibles aux différences culturelles et aux attentes et, par conséquent, les approches thérapeutiques doivent refléter cette sensibilisa-tion. Nous apprenons de plus en plus comment traiter les délinquantes et créer des programmes en fonction de leurs besoins. Le défi principal est dutiliser des théories et des recherches qui soutiennent lélaboration et la mise en uvre de ces programmes fort importants.
1. P.O. Box 866, Petaluma, CA 94953. Courrier électronique : bbloom@email.sjsu.edu
2. Pour une analyse complète sur les programmes conçus selon le sexe des participants, voir BLOOM, B. et COVINGTON, S., Gender-specific Programming for Female Offenders: What Is It and Why Is It Important? Document présenté au 50thAnnual Meeting of the American Society of Criminology, Washington, DC, 1998.
3. BROWNE, A. When Battered Women Kill, New York, Free Press, 1987. Voir aussi SNELL, T., Women in Prison: Survey of State Prison Inmates, Washington, DC, U.S. Department of Justice, 1994. Voir également BLOOM et al., Women in California Prisons: Hidden Victims of the War on Drugs, San Francisco, CA, Center on Juvenile and Criminal Justice, 1994.
4. COLLINS, W. et COLLINS, A. Women in Jail: Legal Issues, Washington, DC, National Institute of Corrections, 1996. Voir
également BLOOM, B., CHESNEY-LIND, et OWEN, B.,
Women in California Prisons: Hidden Victims of the War on Drugs, San Francisco, CA, Center on Juvenile and Criminal Justice,
1994.
5. TEPLIN, L., ABRAM, K. et McCLELLAND, G. « Prevalence of Psychiatric Disorders among Incarcerated Women », Archives of General Psychiatry, vol. 53, 1996, p. 505512.
6. Bureau of Justice Statistics, Women in Prison Special Report, Washington, DC, U.S. Department of Justice, 1991. Voir également BLOOM, B. et STEINHART, D., Why Punish the Children: A Reappraisal of the Children of Incarcerated Mothers in America, San Francisco, CA, National Council on Crime and Delinquency, 1993.
7. Center for Substance Abuse Treatment, Substance Abuse Treatment for Incarcerated Offenders: Guide to Promising Practices, Rockville, MD, Department of Health and Human Services, 1997. Voir également Bloom et al., Women in California Prisons: Hidden Victims of the War on Drugs.
8. CHESNEY-LIND, M. et BLOOM, B. « Feminist Criminology: Thinking about Women and Crime », Thinking Critically About Crime, eds. B. MacLean et D. Milovanovic, Vancouver, CB, Collective Press, 1997.
9. CHESNEY-LIND, M. The Female Offender: Girls, Women and Crime, Thousand Oaks, CA, Sage Publications, 1997. Voir également OWEN, B. et BLOOM, B., « Profiling Women Prisoners: Findings from National Surveys and a California Sample », The Prison Journal, vol. 75, 1995, p. 165185.
10. Counseling Women in Prison, Thousand Oaks, CA, Sage Publications, 1998 et M. Chesney-Lind, The Female Offender: Girls, Women and Crime, Thousand Oaks, CA, Sage Publications, 1997.
11. Voir par exemple, R. Arnold « Women of Color: Processes of Victimization and Criminalization of Black Women », Social Justice, vol. 17, no 3, 1990, p. 153156.
12. MILLER, J.B. Toward a New Psychology of Women, Boston, MA, Beacon Press, 1976.
13. GILLIGAN, C. In a Different Voice, Cambridge, MA, Harvard University Press, 1983.
14. KOONS, B., BURROW, J., MORASH, M. et BYNUM, T. « Expert and Offender Perceptions of Program Elements Linked to Successful Outcomes for Incarcerated Women », Crime and Delinquency, vol. 43, no 4, 1997, p. 512532.
15. T. Female Offenders in the Community: An Analysis of Innovative Strategies and Programs, Washington, DC, National Institute of Corrections, 1992.
16. Recover: A Program for Treating Substance Abuse, San Francisco, CA, Jossey-Bass, 1999 et « The Relational Theory of Womens Psychological Development: Implications for the Criminal Justice System », Female Offenders: Critical Perspectives and Effective Interventions, ed. R. Zaplin, Gaithersburg, MD, Aspen Publishers, 1998.