Évaluation des programmes de ressourcement autochtones Le succès par la négociation
par Allen Benson, Randy Sloan et Patti LaBoucane1
Native Counselling Services of Alberta
Le Service correctionnel du Canada, en collaboration avec les collectivités autochtones et certains organismes, multiplie sans cesse ses efforts pour offrir aux délinquants autochtones des programmes adaptés à leurs caractéristiques culturelles. Il faut maintenant élaborer un processus dévaluation adapté au contexte autochtone et aux programmes offerts. Lévaluation des programmes pour Autochtones est importante, car elle permet daméliorer la qualité des services et lefficacité des programmes et elle répond à lobligation de rendre compte.
Lévaluation formative est un moyen de « repérer les problèmes potentiels. Cest un processus qui sert à déterminer les domaines où un programme doit être amélioré, à décrire et contrôler les activités dun programme et à vérifier périodiquement les progrès réalisés ou les changements dattitude2. » Lévaluation doit être un processus continu, appliqué avant, pendant et après lexécution dun programme, dans le but dassurer un service de la plus haute qualité.
Évaluation fondée sur les principes traditionnels
Les principes sont à lorigine de lélaboration de tout programme ou projet de recherche. Ce sont des convictions qui nous animent et créent notre perspective. Dans le passé, les programmes offerts par le Service correctionnel du Canada sappuyaient sur des convictions issues de la culture dominante et étaient évalués selon la même perspective. Les programmes pour délinquants autochtones, dorigine plus récente, ont été conçus selon des principes différents, soit ceux qui sont issus de la culture autochtone traditionnelle et contemporaine.
Pour saisir limportance et le caractère unique des programmes conçus à lintention des Autochtones, il faut avant tout comprendre comment les principes en déterminent lexécution et lévaluation. Ces principes sous-jacents sont à la base du succès de tout programme conçu pour les délinquants autochtones. Pour créer un processus damélioration et dévaluation continu des programmes adaptés aux particularités culturelles, il faut aussi que linstrument dévaluation sappuie sur ces mêmes principes.
Les principes et les convictions ne sont pas tous les mêmes pour tous les Autochtones. Nous navons pas lintention dadopter ici la perspective simplificatrice qui présuppose que tous les Autochtones vivent les mêmes expériences et éprouvent les mêmes besoins. Il est plus réaliste et plus utile de considérer quil y a au Canada autant dinterprétations et de « modes » de la culture autochtone quil y a de collectivités autochtones. Il existe toutefois des valeurs, des coutumes et des convictions similaires qui sont plus ou moins communes aux différentes cultures autochtones des principes quon peut retrouver dans beaucoup de collectivités. Lholisme est un exemple de concept que partagent beaucoup de groupes et de collectivités autochtones du Canada. Cest une vision du monde qui reconnaît linterdépendance de tous les éléments de la vie : toutes les choses sont en relation entre elles. Lholisme est aussi un paradigme qui reconnaît lexistence des différents éléments constituants de chaque individu, mental, physique, affectif et spirituel, et linfluence que chaque partie de lêtre exerce sur ses autres parties.
Le concept de lholisme, lorsquon lapplique dans le contexte du ressourcement de lindividu, présuppose que ce ressourcement ne peut se faire dans une seule dimension; pour quun individu réalise un changement réel et durable en lui, il doit sengager dans un processus d« apprentissage authentique ». Il est écrit dans le Four Worlds Project : « On ne peut dire dune personne quelle a tout appris dune manière totale et équilibrée si les quatre dimensions de lêtre nont pas toutes été mises à contribution3. » Dans le paradigmeautochtone, le concept des quatre parties de lindividualité est souvent représenté par une roue. On le désigne aussi par dautres noms, comme la roue de médecine, un paradigme autochtone plus traditionnel. Certains Autochtones ne suivent plus cette voie traditionnelle, mais ils peuvent néanmoins considérer que la pensée holistique est logique ou appropriée.
Quant à la prestation des services, les principes de base des programmes devraient correspondre à la vision du monde des animateurs et des évaluateurs des programmes conçus pour les Autochtones. Les Autochtones qui font ce genre de travail apportent probablement une contribution qui correspond à lesprit du programme et sont plus déterminés à faire changer le comportement des délinquants par le biais de leur engagement et de leur connectivité avec eux, qui partagent la même vision du monde. Les évaluations fondées sur des convictions semblables à celles qui guident lélaboration et lexécution des programmes sont davantage susceptibles de fournir les données les plus riches et les plus exactes, qui vont permettre daméliorer la prestation des services.
Des partenariats complémentaires pour des évaluations efficaces
Négociation des résultats
Lune des grandes forces des programmes pour les Autochtones tient au caractère unique et spécifique de chaque programme. Comme les coutumes et les convictions des Autochtones varient selon les différentes régions du pays, chaque collectivité va présenter ses programmes dune manière adaptée à ses membres. Pour les gestionnaires de programmes, cette situation fort particulière peut être la cause de certains problèmes à léchelle nationale. Par exemple, ils peuvent avoir de la difficulté à uniformiser la fiabilité et la validité de ces programmes.
Or, dans le cas des programmes pour les Autochtones, il est préférable de considérer la question de la validité et de la fiabilité en fonction de chaque programme faisant lobjet dune évaluation au lieu de le comparer aux autres programmes (pour les Autochtones ou les non-Autochtones). La fiabilité, par exemple, ne peut être mesurée que dans le contexte de tel programme, exécuté dans telle région et à lintention dune population particulière. Toute modification à lune ou lautre de ces variables va modifier le processus dexécution dun programme, cest pourquoi chacun doit être évalué indépendamment de tous les autres.
Il est probablement plus efficace dévaluer les résultats dun programme que son processus dexécution. Il est donc impératif, au stade de lélaboration dun programme, den définir les objectifs au moyen dun processus consensuel auquel participent le Service correctionnel du Canada et lorganisme responsable de lexécution de ce programme. Ces objectifs serviront à déterminer lobjet de lévaluation, la manière dintégrer un processus dévaluation continue dans le programme et la marche à suivre pour effectuer cette évaluation. Létablissement dun partenariat entre lentrepreneur et lorganisme devra reposer sur la négociation, qui permettra de fixer des objectifs précis et réalisables en vue de la mise en place et de lexécution du programme.
Des équipes dévaluation efficaces
La mise en uvre dun mécanisme dévaluation valide et adapté aux particularités culturelles exige nécessairement la création dune équipe et dun instrument dévaluation approprié. La composition dune telle équipe, qui devrait être formée de personnes possédant des compétences et des expériences variées, devra être prise en considération au cours de lélaboration du programme. Idéalement, cette équipe devrait être composée de personnes qui possèdent une bonne connaissance de la politique, de personnes qui sont familières avec les valeurs et la culture autochtones traditionnelles et contemporaines, de spécialistes de la recherche quantitative et de spécialistes de la collecte et de lanalyse de données qualitatives, de membres du personnel responsable de lexécution du programme et de personnes de lextérieur. Grâce à ce processus participatif, les organismes et les collectivités autochtones disposeront des ressources nécessaires à la conception et à la mise en uvre du mécanisme dévaluation et pourront détecter et prévenir les problèmes inhérents à lexécution du programme. Léquipe dévaluation devrait aussi sefforcer de promouvoir les valeurs établies durant lélaboration du programme et adopter une méthode de travail efficace et respectueuse. Lune des principales caractéristiques de lévaluation dun programme pour les Autochtones doit être le respect dun protocole traditionnel lors de la collecte des données relatives aux composantes culturelles et spirituelles de ce programme. Ces protocoles servent de balises importantes dans lexécution et lévaluation des programmes ils sont un gage de respect et de relations saines dans le programme et ils devraient être appliqués pendant toute la durée de la planification, de la mise en uvre et de lévaluation.
Des solutions avant tout
Beaucoup de fournisseurs de programmes pour les Autochtones considèrent quune évaluation est en règle générale un processus antagoniste; ils peuvent voir les évaluateurs comme des vérificateurs dont la tâche principale consiste à découvrir les problèmes et à trouver qui doit en porter le blâme. En conséquence, la vérification des programmes peut donc être considérée comme un processus hostile, où la politique prend plus dimportance que le programme ou les individus. Ce genre de perception incite souvent le personnel du programme à refuser de collaborer et peut engendrer des préjugés ou de lincompréhension.
Par contre, la méthode dévaluation qui donne les meilleurs résultats avec les programmes pour les Autochtones est celle qui est axée sur la recherche de solutions. Selon cette perspective, lentrepreneur et lorganisme assument tous les problèmes qui peuvent se poser et cherchent ensemble des solutions réalistes et constructives qui vont permettre doffrir un meilleur service aux participants autochtones. Dans un tel climat de coopération et de confiance, les évaluateurs et le personnel du programme se concentrent sur la recherche de solutions aux problèmes, lamélioration des programmes, le perfectionnement du personnel et le renforcement des partenariats.
2. FITZ-GIBBON C.T. et MORRIS L.L. How to design a Program Evaluation, Beverly Hills (Californie) Sage Publications, 1978, p. 11.
3. Four Worlds Development Project, « The Sacred Tree », Lethbridge (Alberta) Lotus Lights Publications, 1985, p. 29.