Programmes déducation pour les délinquants
par Dennis J. Stevens1
College of Public and Community Service, Université of Massachusetts
La répression du crime par léducation peut contribuer de façon efficace et économique à réduire les taux de récidive. En dautres termes, léducation peut permettre daccroître les possibilités de réinsertion sociale des délinquants. Cet article traite de léducation comme moyen de préparer le délinquant à réintégrer sa collectivité en ayant une meilleure estime de lui-même, en étant fier de ses réalisations et en comptant bien éviter le chômage, lun des facteurs qui peuvent mener à une activité criminelle.
Contexte
Les délinquants pris en charge par le Service correctionnel du Canada sont le plus souvent parmi les personnes les moins instruites. En effet, près de deux sur trois (64 %) nont pas terminé leurs études secondaires et quelque 30 % dentre eux nont même pas une huitième année détudes. En 1993-1994, 70 % des délinquants sous responsabilité fédérale nouvellement admis ont obtenu des résultats inférieurs aux aptitudes à la lecture et à lécriture équivalant à celles dune 8e année, tandis que plus de 4 sur 5 (86 %) se sont classés au-dessous de la 10e année.2
Les recherches indiquent que le concept de lincarcération, en tant que moyen punitif, ne prévient pas nécessairement lactivité criminelle dans la rue ou en prison.3 Les délinquants sans instruction qui retournent dans la collectivité peuvent représenter un risque accru pour la sécurité du public et faire augmenter les taux de récidive. Par contre, les délinquants participant à des programmes déducation qui retournent dans leur collectivité sont plus en mesure de sintégrer dans une société quils comprennent mieux.
Programmes déducation
À lheure actuelle, des programmes déducation et de formation professionnelle sont offerts dans la plupart des établissements correctionnels au Canada. Les programmes déducation offerts sont : la formation de base des adultes (de la 1re à la 10e année), lenseignement secondaire, la formation professionnelle et les programmes de niveau collégial et universitaire. Les prisonniers doivent généralement acquitter leurs frais de scolarité pour lenseignement postsecondaire, à moins quil ne soit établi que léducation répond à un besoin criminogène particulier. Grâce à des programmes de formation professionnelle dans des domaines tels que la plomberie, le soudage et la réparation des petits moteurs, les détenus peuvent suivre une formation correspondant aux possibilités demploi qui existent dans des établissements et dans la collectivité.
À cet égard, les programmes CORCAN comptent parmi les plus reconnus dans ce domaine. Répartis en cinq secteurs dactivité, soit lagroentreprise, la construction, la fabrication, les services et les textiles, ces programmes donnent aux délinquants une expérience de travail et une formation qui correspondent le plus possible aux milieux de travail du secteur privé. Les programmes de CORCAN, qui sont offerts dans 32 établissements dans lensemble du Canada, permettent de créer léquivalent de 2 000 postes de stagiaire à plein temps.
La mission de léducation en milieu correctionnel
Léducation en milieu correctionnel vise trois objectifs :
Ajoutons que léducation en milieu correctionnel peut également contribuer à :
La controverse
Léducation en milieu correctionnel favorise-t-elle une baisse de la récidive ? Certains auteurs soutiennent que rien ne prouve quil y a corrélation entre léducation en milieu correctionnel et une baisse de la récidive, tandis que dautres vont jusquà affirmer que rien ne peut modifier le comportement criminellement violent. Par exemple, Martinson5 prétend que, mises à part quelques exceptions isolées, les mesures de réhabilitation basées sur des études supérieures qui ont été décrites jusquà maintenant (1947-1967) nont pas contribué à faire baisser sensiblement la récidive. On a fréquemment associé linfluence de Martinson sur les services correctionnels à un virage de lorientation en faveur du traitement et de la réadaptation vers celle de la justice et du châtiment mérité.
Daprès les détracteurs de léducation en milieu correctionnel, les tendances criminelles apprises à lextérieur ne peuvent être « désapprises en dedans ». Ils ajoutent même que les délinquants ont renoncé à leurs droits à des commodités comme léducation lorsquils nont pas respecté les droits des autres.6
Par ailleurs, 97 articles publiés entre 1969 et 1993 ont été résumés par des chercheurs qui ont examiné le lien entre léducation en milieu correctionnel et les taux de récidive.7 Les auteurs font état de solides données démontrant une relation positive entre léducation en milieu correctionnel et une baisse de la récidive. Des 97 articles, 83 (85 %) présentaient des preuves documentaires dun contrôle de la récidive par léducation en milieu correctionnel, tandis que seulement 14 (15 %) de ces articles démontraient une relation négative entre léducation en milieu correctionnel et la baisse de la récidive.
De plus, on a mené, sur une période de trois ans, une étude portant sur le taux de récidive de 60 détenus mis en liberté aux États-Unis.8 Selon cette étude, chaque participant avait obtenu un grade dassocié et/ou un baccalauréat pendant son incarcération dans une prison à sécurité élevée de la Caroline du Nord. Après avoir combiné ces données avec celles provenant dautres États, on a constaté que lobtention dun diplôme en prison réduisait sensiblement les taux de récidive tant chez les hommes que chez les femmes. Plus précisément, des 60 détenus libérés en Caroline du Nord, 5 % (3 délinquants ayant obtenu un grade dassocié) ont été réincarcérés pour avoir commis des infractions criminelles avec violence dans les 36 mois suivant leur mise en liberté. Les délinquants, hommes et femmes, qui ont obtenu un diplôme après quatre ans détudes nont pas été réincarcérés pendant les trois ans suivant leur mise en liberté, et tous, sauf un, ont trouvé du travail en rapport avec leur domaine détudes. Ces personnes touchaient un revenu plus élevé quavant leur incarcération, lorsquelles avaient été employées avant leur incarcération. Mais la plupart étaient sans travail au moment de leur arrestation et de leur condamnation subséquente. Ces constatations correspondent aux résultats dune étude qui montre que les détenus ayant suivi un programme déducation postsecondaire pendant leur incarcération ont un taux demploi beaucoup plus élevé (de 60 à 75%) que ceux qui ne participent pas aux programmes de niveau collégial (40 %).9
Favoriser léducation
On favorise léducation dans un pénitencier en offrant une partie (ou la totalité) des programmes déducation à linterne et une partie (ou la totalité) à lextérieur. Il importe donc dassurer luniformité des programmes. Ainsi, un étudiant peut suivre le même module ou programme dans de nombreux endroits au Canada. Ces programmes présentent des avantages intéressants. En effet, ils permettent de faire assurer la surveillance correctionnelle des délinquants qui suivent un programme déducation par des professeurs et dautres étudiants ainsi que datteindre les objectifs pédagogiques et de réduire les taux de récidive.
Méthodes denseignement
Les modules devraient comprendre différentes méthodes denseignement en classe par des professeurs compétents, combinées à des méthodes telles que lapprentissage assisté par ordinateur, lapprentissage à distance et/ou les programmes de télécommunication. Les méthodes dapprentissage à distance fonctionnent bien, mais elles nécessitent la participation dinstructeurs qualifiés à temps plein. En fait, ces instructeurs devraient être lélément principal du système. Toutefois, lenseignement de la technologie doit faire partie du programme détudes pour que les étudiants puissent réussir à obtenir des emplois stimulants.
Évaluation
Lorsque de nouveaux programmes déducation sont offerts, il faut établir des méthodes dévaluation pour en déterminer lefficacité. Il est donc important dutiliser des méthodes dévaluation non traditionnelles. Stecher, Rahn, Ruby, Alt et Robyn10 proposent que lon mette laccent sur la définition, la mise en uvre et ladministration des programmes; sur la qualité et la faisabilité de lévaluation ainsi que sur lutilité éventuelle de la méthode dévaluation pour les instructeurs.
Conclusion
Léducation est la pierre angulaire dune société en constante évolution et elle constitue un agent efficace de changement social. En offrant à des personnes sous surveillance correctionnelle un programme déducation supérieur axé sur létudiant, on pourra donner aux délinquants, qui souhaitent changer, la possibilité de progresser.
Voici quelques principes intéressants de réforme pédagogique que proposent Tyack et Cuban.11Aucun plan directeur visant la résolution de tous les problèmes ne sera accepté. Il ne faut pas chercher à élaborer demblée un programme déducation parfait, mais plutôt semployer à y apporter peu à peu des améliorations. Faire intervenir les professeurs, les parents et les administrateurs dans le processus de réforme et sassurer que les « réponses » correspondent aux questions posées par les personnes concernées. Ne pas brûler les étapes.
2. BOE, R. Étude de suivi après deux ans de liberté de délinquants sous responsabilité fédérale qui ont participé au programme de formation de base des adultes (FBA), Rapport de recherche R-60, 1998, Ottawa, ON, Service correctionnel du Canada.
3. STEVENS, D.J. « The impact of time-served and regime on prisoners anticipation of crime: Female prisonisation effects », The Howard Journal of Criminal Justice, vol. 37, no 2, 1998 (a), p. 188-205. Voir aussi « Linstruction des délinquants », Forum Recherche sur lactualité correctionnelle, vol. 10, no 1, 1998, p. 33-35. « Violence begets violence » Corrections Compendium: The National Journal for Corrections, American Correctional Association, vol. 22, no 12, 1997, p. 1-2, et « Prison regime and drugs » , The Howard Journal of Criminal Justice, vol. 36, no 1, 1997, p. 14-27.
4. REAGEN, M.V. et STOUGHTON, D.M. School behind bars: A descriptive overview of correctional education in the American prison system, Metuchen, NJ, Scarecrow Press, 1976, p.15.
5. MARTINSON, R. « What Works? Questions and answers about prison reform »,The Public Interest, printemps 1974, p. 22-50.
6. REAGEN et STOUGHTON, 1976.
7. RYAN, T.A. et MAULDIN, B.J. Correctional education and recidivism: An historical analysis. Rapport disponible auprès de lUniversité de la Caroline du Sud, College of Criminal Justice, Columbia (Caroline du Sud), 1994.
8. STEVENS, D.J. etWARD, C. « College education and recidivism: Educating criminals is meritorious », Journal of Correctional Education, vol. 48, no 3, 1997, p. 106-111.
9. Center on Crime, Communities & Culture. Education as crime prevention providing education to prisoners, 1998.
10. STECHER, B.M.,RAHN, M.L.,RUBY, A., ALT, M.N. etROBYN, A. Using alternative assessments in vocational education, RAND, 1997.
11. TYACK, D. et CUBAN, L. Tinkering toward utopia: A century of public school reform, Harvard, MS: Harvard University Press, 1995.