Programme résidentiel pour les condamnés à perpétuité : Six facteurs de réussite
par Edward Graham1
Programme résidentiel, Maison Saint-Léonard
La Maison Saint-Léonard à Windsor, en Ontario, est le seul établissement à offrir le programme résidentiel Life Line (Option-Vie) au Canada. Ce programme est issu du désir de mieux répondre à laugmentation du nombre de condamnés à perpétuité dans nos établissements et en liberté conditionnelle dans nos collectivités. En 1976, la peine de mort a été abolie et remplacée par lemprisonnement à vie sans admissibilité à la libération conditionnelle pendant 10 à 25 ans.
Toutefois, comme tous ceux qui travaillent dans le milieu correctionnel le savent, du moins au Canada, une condamnation à perpétuité signifie rarement lemprisonnement durant toute une vie naturelle. Néanmoins, une peine à perpétuité est infinie, quelle soit purgée en prison ou en libération conditionnelle dans la collectivité. La peine indéterminée exige des décideurs et des professionnels dans les prisons et la collectivité quils fassent preuve de créativité. Les défis liés à la réintégration dun condamné à perpétuité sont nombreux, particulièrement celui a passé des dizaines dannées en établissement. Étant donné que près du tiers des 3 500 condamnés à perpétuité au Canada sont en liberté conditionnelle supervisée dans la collectivité, le Programme résidentiel de Saint-Léonard, qui vise ces condamnés, constitue une approche sensée pour répondre aux besoins de réintégration dans la collectivité dune population de condamnés à perpétuité de plus en plus nombreuse. Au fil de son expérience et de la consignation de données, la Maison Saint-Léonard a déterminé six facteurs clés ayant contribué au succès du programme destiné aux condamnés à perpétuité en liberté conditionnelle.
Compréhension, soutien et participation de la collectivité
Lacceptation des condamnés à perpétuité par la collectivité constitue la pierre angulaire dun programme résidentiel qui leur est destiné. Toutefois, lincitation des collectivités à relever le défi de la réintégration des meurtriers condamnés met réellement à lépreuve la tolérance de ces collectivités. Le 10 avril 1990, un quotidien titrait « Halfway House for Killers Coming Here » (Ouverture dune maison de transition pour meurtriers) pour informer les citoyens de Windsor que la Maison Saint-Léonard prévoyait ouvrir une maison de transition pour les condamnés à perpétuité.2 Un chroniqueur bien connu a probablement résumé la réaction du citoyen ordinaire : [traduction]
« Laspect le plus humiliant de ce projet dévastateur, cest que lidée est venue dici même, à Windsor. Lidée est bonne mais lemplacement na aucun sens. Je conseille à ses promoteurs de prendre le large ! »3
Au lieu de cela, les bénévoles du conseil des citoyens ont « pris la rue dassaut » et pendant plus de deux ans ont tenu des réunions dans les salles paroissiales, les salles de syndicats et à lHôtel de ville. Ils ont rencontré les habitants du quartier, les victimes de crimes violents, les comités de rédaction et la collectivité en général. Le projet, qui a été nommé Life Line, a résisté aux partisans du syndrome PDMC (Pas dans ma cour), aux consultations avec les groupes dintérêt et aux préoccupations de la collectivité. Comme la fait remarquer un éditorialiste, [traduction] « La Maison Saint-Léonard a réussi en transigeant avec la collectivité ».4 Le nombre de condamnés a été réduit à dix et les délinquants sexuels violents ont été exclus. Le programme résidentiel Life Line serait installé dans létablissement existant et un comité dadmission inclurait des représentants de la police, des victimes et des résidents du quartier.
Présélection et sélection intensives
De toute évidence, tout programme visant à aider les condamnés à perpétuité doit débuter en prison et cest pourquoi le programme In-Reach a été créé pour travailler avec les condamnés durant leur peine en prison. Le programme recrute des condamnés à perpétuité en libération conditionnelle qui sont devenus des membres productifs de la collectivité et qui retournent dans les établissements pour motiver les nouveaux condamnés à perpétuité et aider à leur réintégration ultérieure dans la collectivité.
La relation de longue durée entre lintervenant accompagnateur et le détenu condamné à perpétuité permet une évaluation précise de la préparation de lindividu à la libération. Le gestionnaire du programme résidentiel, avec lintervenant accompagnateur, visite également le candidat ou la candidate durant sa peine afin de confirmer sil ou si elle peut suivre le programme Life Line. Le comité dadmission de la collectivité, qui comprend des représentants de la police, des victimes et des résidents du quartier, détermine le degré dappui que la collectivité peut offrir au condamné après avoir examiné les renseignements contenus dans le dossier fourni par le Service correctionnel du Canada et la Commission nationale des libérations conditionnelles.
La société convient que, pour certains condamnés à perpétuité, justice a été rendue par une longue période dincarcération. Toutefois, lacceptation de la collectivité ne sobtient pas facilement; elle est gagnée grâce à la démonstration de remords, lélimination des comportements qui ont entraîné la perte dune vie et la preuve éloquente quun changement est survenu.
Résidence de longue durée Conditions de logement progressives
Le temps a fait son uvre pour les peines de longue durée. Près dun quart de siècle sest écoulé depuis 1976, année de lintroduction de la condamnation à perpétuité accompagnée dun minimum de 25 ans dincarcération, et les premiers de cette nouvelle génération de condamnés à perpétuité sont évalués en vue de loctroi dune libération conditionnelle éventuelle. En raison de la nature de leur peine, les condamnés à perpétuité ont besoin dune longue période de réintégration et de décompression après une longue période derrière les barreaux. Le programme résidentiel est conçu pour les condamnés qui ont besoin dun encadrement solide et dune série dinterventions.
Le programme Life Line est fondé sur une période de résidence minimale dun an pouvant aller jusquà trois ans (période totale dadmissibilité à la semi-liberté). Pour la période de résidence prolongée, la Maison Saint-Léonard a prévu des conditions de logement progressives comportant une augmentation graduelle des responsabilités et de lindépendance. Le condamné débute dans un environnement de groupe très structuré, puis progresse vers une vie similaire à la vie en appartement et, lorsquil obtient la libération conditionnelle totale, passe à la vie indépendante dans la collectivité, avec le soutien dun service dassistance postpénale.
Stratégies de traitement individualisé
Lemprisonnement de longue durée a été décrit comme une « congélation du comportement ». Figé dans le temps, le condamné à perpétuité en liberté conditionnelle quitte létablissement dans le même état émotionnel quà son arrivée. Autrement dit, cest un adulte dâge moyen avec des besoins dadolescent et des attentes dadulte qui désire rattraper le temps perdu : tous les ingrédients dun échec. Frustré par les activités quotidiennes que nous tenons pour acquises, il est envahi par la peur et la confusion. Toutefois, malgré cette généralisation, nous avons constaté que certains condamnés à perpétuité font partie dun groupe hétérogène au chapitre du contexte social, des antécédents criminels et des compétences professionnelles. En conséquence, chaque condamné a besoin dune approche très réceptive et individualisée, axée sur lanticipation des questions personnelles liées à lestime de soi, aux relations, à la toxicomanie et à lemploi. Le programme Life Line nest pas un programme en soi, mais plutôt un processus graduel de réintégration sociale. Selon un ancien résident de la Maison,
« Life Line donne au résident la liberté de devenir un individu autonome. Jai le droit de prendre mes propres décisions, jy suis encouragé et je reçois le soutien de la Maison plus souvent quautrement. Grâce à cette option, japprends rapidement que mes choix ont des conséquences souvent imprévues. On sattend à ce que jassume la responsabilité de mes actions et on maccorde plus de liberté à mesure que je démontre que je la mérite. »
Interaction sociale supervisée
Le personnel affecté au programme résidentiel doit recevoir la formation nécessaire pour être sensible aux problèmes que vivent les condamnés à long terme : la peur de retourner en prison, la gestion de largent, les relations avec les femmes et leffet « Coney Island », soit une multitude de choix qui se présentent après une incarcération prolongée.
Un agent de libération conditionnelle, chargé spécialement de superviser tous les résidents du programme Life Line, est essentiel au concept de travail déquipe étant donné que la nature et lintensité de la supervision doivent correspondre au plan de prise en charge de lindividu. Ainsi, le partenariat et les communications établis entre la Maison Saint-Léonard et le Service Correctionnel du Canada, en collaboration avec un agent de libération conditionnelle, permettent dadopter une approche stable et cohérente en vue de réaliser cet objectif.
Le meilleur guide pour un condamné à perpétuité, surtout pendant ses premiers mois dans la collectivité, est un autre condamné à perpétuité. Ceux qui ont obtenu une libération conditionnelle totale et qui ont réussi à sintégrer dans la collectivité retournent à la Maison et font part de leur expérience. Ainsi le condamné nouvellement arrivé peut prévoir les difficultés à venir. Le nouvel arrivant, plein dangoisse, peut se confier à son pair sans crainte de sattirer des sanctions officielles ou dêtre un sujet de préoccupation. Parallèlement, jumeler un condamné à perpétuité avec un bénévole donne au premier la possibilité de mettre à lépreuve ses nouvelles compétences sociales dans un cadre plus normal.
Les habitudes carcérales, les masques protecteurs et la solitude gouvernent sa vie à lextérieur de la prison. Un condamné explique sa libération manquée :
« Il est difficile de faire confiance. Il faut laisser tomber la façade publique et communiquer afin de pouvoir faire confiance. La confiance et la communication sont semblables à une visite chez le dentiste. On sy résigne les dents serrées; on ne sen sert quen cas de besoin, lorsque tout le reste a échoué. »
La décision de faire confiance aux autres et de tenir compte des conseils autour de soi est déterminante pour le condamné à perpétuité et constitue un indicateur de la réussite éventuelle.
Services à la collectivité
Le concept de services aux autres est un élément important du programme Life Line. Les individus sont jumelés à des projets de services communautaires selon leur intérêt et leurs compétences. À ce jour, les résidents ont participé aux Jeux olympiques spéciaux, à un marathon de charité et à des projets de nettoyage communautaire, en plus de donner des présentations dans les écoles et les groupes communautaires. Jerry, un résident actuel, fait remarquer :
« Jai près de 50 ans et les deux tiers de ma vie sont passés. Je suis à la croisée des chemins dans ma vie, mais tourner la page est plus facile à dire quà faire. Jai appris quaider les autres améliore notre propre vie. Je veux tirer parti des années qui me restent, et pas seulement survivre. Jadmets quune partie de ma motivation vient de la culpabilité, mais cest un moyen de panser et de réparer les dommages causés à mon âme et à mon esprit. »
Que ce soit en mots ou en actions, les condamnés à perpétuité peuvent saider eux-mêmes et aider les autres. Il sagit de la situation optimale de réintégration. Le délinquant retrouve létat de citoyen responsable qui peut également contribuer à aider les autres.
Conclusion
Le programme résidentiel pour les condamnés à perpétuité a été mis à lessai à Windsor en vue dêtre appliqué dans dautres régions du pays. Plus dune collectivité doit surmonter les peurs collectives et lancer une corde de sauvetage à ces milliers dhommes et de femmes qui senfoncent dans locéan du temps. À Saint-Léonard, on croit que certains dentre eux, qui ont pris une vie, méritent davoir la possibilité den rendre une vie à la société, la leur!
2. The Windsor Star, 10 avril 1990.
3. The Windsor Star, 12 avril 1990.
4. The Windsor Star, 5 septembre 1992.