Gestion efficace des détenues purgeant une condamnation à perpétuité
par Craig Dowden et Kimberly Smallshaw1
Direction de la recherche, Service correctionnel du Canada
Depuis labolition de la peine de mort en 1976, une condamnation à perpétuité représente la peine la plus sévère qui puisse être imposée par le système de justice pénale du Canada. Les condamnés à perpétuité représentent des préoccupations et des défis particuliers aux administrateurs correctionnels et au personnel de première ligne en ce qui concerne les stratégies de gestion de cas appropriées. Cet article examine les questions liées au niveau de risque et aux besoins associés à cette population en mettant laccent sur les délinquantes condamnées à perpétuité. Une analyse suivra sur ce qui relie les résultats obtenus aux principales questions stratégiques que soulève cette population particulière de délinquantes.
Récemment, on a prêté beaucoup dattention aux questions entourant les détenus purgeant une peine de longue durée.2 Au Canada, ces derniers sont définis comme des individus purgeant une condamnation à perpétuité ou une peine dune durée indéterminée ou encore, dune durée déterminée de dix ans ou plus.3 Une étude récente4 a révélé quil y a actuellement 3 805 détenus incarcérés pour une longue période dans les institutions fédérales canadiennes. De ce nombre, 62 % purgent une peine demprisonnement à perpétuité.
Lintérêt accru que lon porte à létude de cette catégorie de détenus peut être perçu comme la conséquence directe de la proportion croissante de cette population au cours des dernières décennies5 et il semble bien que cette tendance se poursuive. En conséquence, la recherche a porté essentiellement sur les problèmes liés à la gestion de cas et létablissement de programmes destinés aux détenus incarcérés pour une longue période; sur laptitude de ces derniers à composer avec la situation et sur leurs capacités dadaptation ainsi que sur les répercussions plus générales de ce phénomène au niveau correctionnel.6
En dépit de laugmentation considérable des ressources affectées à létude des détenus purgeant une peine de longue durée, on relève un nombre insuffisant détudes consacrées aux délinquantes de cette catégorie.7 Cet article tentera de faire la lumière sur ce domaine relativement nouveau de la recherche scientifique.
Nous évaluerons si les condamnées à perpétuité présentent des problèmes de gestion uniques qui doivent être reconnus par le Service correctionnel du Canada. Pour ce faire, nous avons comparé un échantillon de condamnées à perpétuité à un échantillon de délinquantes non condamnées à perpétuité, en tenant compte de plusieurs variables importantes, notamment le niveau de risque et de besoins, et le risque potentiel de suicide. Au moyen de ces analyses, nous examinerons attentivement le cas des condamnées à perpétuité de même que les défis et les préoccupations particuliers auxquels doivent faire face les administrateurs correctionnels et le personnel de première ligne lorsquils traitent avec cette population.
Échantillon
Léchantillon utilisé pour cette étude a été tiré originellement du Système de gestion des détenus (SGD) du Service correctionnel du Canada, le 1er octobre 1997 et comportait 326 délinquantes. Les participantes à létude sont classées en deux catégories : les condamnées à perpétuité et les délinquantes non condamnées à perpétuité, selon linformation du SGD. On obtient avec cette classification un groupe de 59 condamnées à perpétuité et un groupe de 267 délinquantes non condamnées à perpétuité.
Données démographiques
Plusieurs analyses des variables démographiques ont été réalisées en comparant les données sur les condamnées à perpétuité et les délinquantes non condamnées à perpétuité en vue dexaminer les différences intergroupes. Il en est ressorti que lâge moyen des condamnées à perpétuité (38,8 ans, ET = 10,74) était sensiblement plus élevé que pour les personnes de lautre groupe (32,98 ans, ET =8,17), t(73,5) = 4,67, p< 0,001. Cependant, ce résultat nest pas surprenant dans la mesure où des recherches précédentes8 ont démontré que lâge moyen des détenus incarcérés pour une longue période au Canada est denviron 38 ans.
On a également comparé lappartenance ethnique et la situation de famille des deux groupes. Les résultats ont révélé quil y avait une proportion égale de délinquantes autochtones dans les deux groupes (20 %). Enfin, au regard de la situation de famille, bien que les délinquantes non condamnées à perpétuité affichent une proportion légèrement supérieure de délinquantes mariées ou vivant en union libre (32,1 %), comparativement à 28,3 % chez les personnes de lautre groupe, cet écart nest pas statistiquement significatif.
Niveau de besoins
On a également comparé les niveaux de besoins des deux groupes de délinquantes à laide de lInstrument de définition et danalyse des facteurs dynamiques (IDAFD) de lEID. Ces besoins sont groupés en sept catégories, chacune étant composée dindicateurs individuels multiples. Ces catégories ont trait aux fréquentations et interactions sociales (11 indicateurs), à lattitude (24 indicateurs), au comportement dans la collectivité (21 indicateurs), à lemploi (35 indicateurs), aux relations conjugales et familiales (31 indicateurs), à lorientation personnelle et affective (46 indicateurs) et la toxicomanie (29 indicateurs).
LIDAFD classe les délinquantes sur une échelle dévaluation de quatre points, les évaluations variant de « atout dans ladaptation à la collectivité »10à « une grande difficulté ».
Les agents de gestion des cas procèdent à lévaluation de chacune de ces variables à la suite dun examen minutieux de plusieurs sources dinformation.
Pour faciliter linterprétation des résultats, les évaluations peuvent être converties en variables dichotomiques. Plus précisément les évaluations «atout dans ladaptation à la collectivité » et «aucune difficulté » sont des catégories qui ne posent pas de problèmes tandis que les évaluations « une certaine difficulté » et « une grande difficulté » sont des catégories qui font état de problèmes chez la délinquante. Le pourcentage des condamnées à perpétuité et des délinquantes non condamnées à perpétuité pour lesquelles un problème était identifié dans lune des sept catégories concernées figure au Tableau 1.
Tableau 1
Évaluation globale des besoins des condamnées à perpétuité et des délinquantes non condamnées à perpétuité |
||
| Type de besoin | Condamnées à perpétuité( N = 58) |
Délinquantes non condamnées à perpétuité ( N = 261) |
| Emploi *** | 52,5% |
83,5% |
| Relations conjugales/ familiales* | 62,7% |
76,4% |
| Fréquentations | 50,8% |
82,0% |
| Toxicomanie | 50,8% |
61,4% |
| Comportement dans la collectivité** | 55,9% |
75,3% |
| Orientation personnelle et affective | 84,8% |
91,4% |
| Attitudes | 33,9% |
24,3% |
| * p< 0,05; ** p< 0,01; *** p< 0,001 | ||
Le Tableau 1 indique clairement quau moment de leur admission les deux groupes de délinquantes éprouvent des difficultés dans un grand nombre de catégories. Fait intéressant, le groupe des délinquantes non condamnées à perpétuité présente de manière significative davantage de problèmes dans quatre de ces catégories (fréquentations, comportement dans la collectivité, emploi et relations conjugales et familiales). On a également comparé les deux groupes à légard des besoins relevés au moment de lévaluation initiale à laide de lIDAFD. Les résultats ont révélé que le groupe des délinquantes non condamnées à perpétuité présentait de manière significative un niveau moyen de besoins (tel quil a été établi par lIDAFD), définis au moment de lévaluation initiale (3,59 besoins, ET= 4,4), qui était supérieur à celui de lautre groupe (2,67 besoins, ET = 1,38), t(286,7) = 2,80, p< 0,001. Il ressort par conséquent que les condamnées à perpétuité ont moins de catégories de besoins qui posent problème que lautre groupe.
Parallèlement, ces résultats soulèvent une question intéressante concernant laffectation appropriée des ressources du système correctionnel. Si les délinquantes non condamnées à perpétuité se heurtent à plus de difficultés, compte tenu de ces catégories cruciales, doit-on leur consacrer plus de ressources en termes de programmes de traitement correctionnel ?
Flanagan a noté que les détenus incarcérés pour une longue période se trouvent au bas de la liste des priorités, compte tenu de la rareté des ressources affectées aux programmes au sein des organismes correctionnels. À son avis, cette situation est attribuable au fait que les besoins des détenus incarcérés pour une longue période ne suscitent pas de préoccupations immédiates étant donné que leur mise en liberté naura lieu quà une période ultérieure. On peut donc reporter lutilisation de ces ressources à une date se rapprochant de celle de leur éventuelle mise en liberté. On explique aussi cette situation par le fait que les condamnées à perpétuité présentent un plus petit nombre de besoins que les délinquantes de lautre groupe.
Un appui préliminaire à cette dernière interprétation se trouve dans la présente étude puisque les analyses ont démontré que les délinquantes non condamnées à perpétuité ont cumulé dans leurs antécédents criminels un nombre sensiblement plus élevé dinfractions (M = 12,8, ET = 23,4) par rapport aux condamnés à perpétuité (M = 4,3, ET = 7,2), t(293,3) = 4,95, p<0,001. Ce qui laisse supposer que les délinquantes non condamnées à perpétuité se sont peut-être davantage enfoncés dans des habitudes de vie à caractère criminel, affichant ainsi un plus grand nombre de besoins criminogènes.
Risque potentiel de suicide
Selon une étude récente réalisée par le Service correctionnel du Canada, les délinquants de sexe masculin sous responsabilité fédérale qui ont tenté de se suicider étaient plus susceptibles de purger une condamnation à perpétuité11 que ce nétait le cas de ceux nayant pas commis cet acte. Cependant, ces résultats ont été obtenus dun échantillon de délinquants de sexe masculin et donc nous voulions examiner si les délinquantes purgeant une condamnation à perpétuité comportaient plus dindividus présentant un risque potentiel de suicide supérieur à celui des autres délinquantes. Neuf indices distincts de risque potentiel de suicide sont évalués au cours du processus dévaluation initiale des délinquantes, à savoir :
Le Tableau 2 présente la proportion des délinquantes dans les deux groupes qui a avalisé chaque indice. Les analyses ont révélé deux écarts intergroupes significatifs, le groupe des condamnées à perpétuité éprouvant davantage de difficultés dans chaque cas. Fait non surprenant, les condamnées à perpétuité étaient, de façon significative, plus enclines à être très préoccupées par leurs problèmes (41,9 %) que ce nétait le cas des délinquantes de lautre groupe (10,0 %), c2 = 23,28, p<0,001. Cela se comprend intuitivement puisque ces données sont obtenues à ladmission, au moment où les délinquantes reconnaissent manifestement quelles seront incarcérées pendant une très longue période, ce qui semble transformer en défi de taille la prise de décisions cruciales.
Tableau 2
Confirmation des indices de suicide chez les condamnées à perpétuité et les délinquantes non condamnées à perpétuité |
||
| Domaine | Condamnées à perpétuité ( N = 30) |
Délinquantes non condamnées à perpétuité ( N = 232) |
| Tendances suicidaires | 12,9% |
6,9% |
| Tentatives de suicide antérieures* | 46,7% |
31,3% |
| Intervention récente sur le plan psychiatrique ou psychologique | 33,3% |
23,7% |
| Perte récente d’une relation ou décès récent d’un proche parent |
22,6% |
15,8% |
| Très préoccupée par des problèmes *** | 41,9% |
10,0% |
| Sous l’influence de l’alcool ou de la drogue ou montrant des signes de sevrage | 6,7% |
5,2% |
| Montre des signes de dépression* |
25,8% |
13,4% |
| A exprimé une intention d e se suicider** | 16,1% |
5,1% |
| Projette de se suicider | 3,2% |
1,3% |
| * p< 0,10; ** p< 0,05; *** p< 0,001 | ||
Un résultat plus troublant a été obtenu, à savoir que les condamnées à perpétuité ont exprimé plus fréquemment (16,1%) leur intention de se suicider que les délinquantes de lautre groupe (5,1%), X2 = 5,56, p<0 02. Cette donnée a des répercussions importantes au niveau de la gestion des délinquantes. Cela suggère en effet que les ressources devraient être plus concentrées au début de la période dincarcération, soit au moment où celles-ci sont nettement exposées aux problèmes dadaptation.
Plusieurs autres résultats sont également importants à noter. En particulier, par rapport aux autres délinquantes, il semble que les condamnées à perpétuité ont davantage fait de tentatives de suicide et présenté plus de symptômes de dépression au moment de ladmission. Toutefois, il faut prendre note que ces écarts intergroupes ne se sont pas révélés statistiquement significatifs. Encore une fois, ces résultats font ressortir limportance daffecter, à ladmission, des ressources adéquates à cette catégorie de délinquantes, en particulier en ce qui touche au domaine de la santé mentale.
Chacun des indices de suicide susmentionnés a été évalué de façon dichotomique (absent ou présent). Afin dobtenir un examen complet du degré de risque potentiel de suicide pour cet échantillon de délinquantes, ces éléments ont été additionnés pour fournir une mesure composite avec un intervalle de variation potentielle sétendant de 0 à 9. En utilisant cette variable composite aux fins de la comparaison des condamnées à perpétuité et des autres délinquantes, il ressort que les détenues purgeant une condamnation à perpétuité présentent de manière significative un nombre moyen dindices de suicide (2,17 indices, ET = 2,35) qui est supérieur à celui de lautre groupe (1,02 indice, ET = 1,50), t(31,1) = 2,57, p<0,02. Ce résultat conforte davantage lidée dune affectation plus focalisée des ressources en santé mentale au moment où sont admises les délinquantes purgeant une condamnation à perpétuité.
Analyse
La présente étude a examiné si les condamnées à perpétuité posaient des problèmes de gestion de cas uniques par rapport à la situation des délinquantes non condamnées à perpétuité. Les résultats confirment clairement cette hypothèse, et cette différence entre les deux groupes a des répercussions importantes sur la prestation des services en santé mentale.
Pour le Service correctionnel, le résultat le plus important a été tiré de lanalyse des besoins et du risque potentiel de suicide. Plus précisément, bien que les condamnées à perpétuité ne se heurtent pas à autant de difficultés que les délinquantes de lautre groupe au niveau des besoins cruciaux, les catégories montrant un risque potentiel de suicide sont dune grande importance. Aussi, les ressources en santé mentale prévues pour les délinquantes devraient être affectées sur une base plus intensive dans ce domaine, et les délinquantes devraient être en mesure de pouvoir sen prévaloir dès leur admission sous responsabilité fédérale.
Il reste encore beaucoup à faire. Plus précisément, le degré dadaptation au milieu carcéral des condamnées à perpétuité nécessite une recherche plus approfondie. En conséquence, des études ultérieures pourraient se pencher sur laptitude à composer avec la situation et sur les capacités dadaptation dont font montre les condamnées à perpétuité, incarcérées pendant une longue durée. Ces capacités pourraient être développées dans le cadre dun programme dadaptation à lintention des nouvelles condamnées à perpétuité, pour faciliter leur transition en milieu carcéral. Cette suggestion a du mérite étant donné que dautres chercheurs ont fait valoir que les débuts de la période dincarcération sont particulièrement stressants pour les condamnées à perpétuité.12 Un programme conçu précisément pour aider les condamnées à perpétuité à faire face de manière efficace à leur environnement pourrait faciliter leur transition en milieu carcéral.
2. Flanagan, T. Long-Term Imprisonment: Policy, Science, and Correctional Practice, Thousand Oaks, CA: Sage Publications, 1998.
3. Weekes, J.R. « Les délinquants qui purgent une longue peine : Qui sont-ils et où se trouvent-ils ? », Forum Recherche sur lactualité correctionnelle », vol. 4, no 2, 1992, p. 3-13.
4. Motiuk, L.L. et M. Nafekh, « Profil des délinquants purgeant une peine de longue durée dans le système correctionnel fédéral »,
Forum Recherche sur lactualité correctionnelle, vol. 12, no 3, 2000, p. 12.
5. Flanagan, T. « Incarcération prolongée : Questions de science, de politiques et de pratique en milieu correctionnel », Forum Recherche sur lactualité correctionnelle, vol. 4, no 2, 1992, p. 19-24.
6. Flanagan, 1998.
7. MacKenzie, D., J. Robinson et C. Campbell « Long-Term Incarceration of Female Offenders », Long-Term Imprisonment: Policy, Science, and Correctional Practice, Ch.13, Thousand Oaks, CA: Sage Publications, 1998.
8. Weekes, 1992.
9. Motiuk, L.L. « Système de classification des programmes correctionnels : Processus dévaluation initiale des délinquants (EID) », Forum Recherche sur lactualité correctionnelle, vol. 9, no 1, 1997, p. 18-22.
10. Cette évaluation ne sapplique pas aux catégories touchant à la consommation de drogues ou au développement personnel ou à la vie affective.
11. Wichmann, C., R. Serin et L.L. Motiuk, La prévision des tentatives de suicide chez les délinquants dans les pénitenciers fédéraux, Rapport de recherche R-91, Ottawa, Direction de la recherche, Service correctionnel du Canada, 2000.
12. MacKenzie, Robinson et Campbell, 1998.