Réévaluation de la cote de sécurité des délinquants : Augmentation du potentiel de réinsertion sociale
Kelley Blanchette1
Direction de la recherche, Service correctionnel du Canada
La classification de la population carcérale est lune des tâches les plus importantes de tout organisme correctionnel. En tant quoutil de gestion, la classification appropriée des détenus permet de réduire le risque dinconduite et de violence dans les établissements, de limiter le risque dévasion et daffecter les ressources là où elles savèrent le plus nécessaires. La Loi sur le système correctionnel et la mise en liberté sous condition (LSCMLC)2 stipule que le Service correctionnel du Canada doit assigner à chaque détenu une cote de sécurité selon les catégories dites maximale, moyenne et minimale. Lun des principes qui guident le Service dans lexécution de son mandat est énoncé au paragraphe 4d de la LSCMLC : « les mesures nécessaires à la protection du public, des agents et des délinquants doivent être le moins restrictives possible ». Le Service a donc la responsabilité dassigner aux détenus la cote de sécurité la plus basse possible tout en gérant le risque quils présentent tant à lintérieur de létablissement quà lextérieur. Après la classification initiale dun détenu, le Service sacquitte de sa responsabilité en procédant régulièrement à lexamen et à la réévaluation de la cote de sécurité.
Lorsquils sont admis dans le système fédéral, tous les détenus se voient assigner une cote de sécurité dans le cadre du processus complet et intégré dÉvaluation initiale des délinquants (EID).3 La classification initiale des détenus selon le niveau de sécurité se fait en fonction de lÉchelle de classement par niveau de sécurité (ECNS),4 une mesure objective fondée sur le risque qui comporte deux sous-échelles cotées séparément : ladaptation au milieu carcéral (5 énoncés) et le risque pour la sécurité (7 questions). La fiabilité, la validité et lutilité pratique de lÉchelle de classement par niveau de sécurité ont été démontrées auprès déchantillons de délinquants, de délinquants autochtones et de délinquantes.5
La LSCMLC stipule que la cote de sécurité de chaque délinquant doit être examinée annuellement. De nombreux délinquants voient leur cote examinée plus fréquemment; en effet, selon la politique6 du Service correctionnel du Canada, il faut examiner la cote de sécurité dun délinquant avant de recommander une décision (p. ex., un transfert, une permission de sortir, un placement à lextérieur ou une libération conditionnelle). La politique prévoit aussi que lorsquon reçoit une nouvelle information qui a une portée sur le risque que représente un délinquant, il faut réviser immédiatement sa cote de sécurité. Cette révision peut mener au maintien de la cote de sécurité ou à une recommandation de la modifier.
Comme on peut le constater, la cote de sécurité dun délinquant nest pas fixe. Le processus de révision de la cote a pour objectif, conformément à la Mission du Service, de favoriser la réinsertion sociale du délinquant dans des conditions sûres et en temps opportun. Dans le cas des délinquants à qui lon a assigné une cote initiale élevée, le processus de réinsertion sociale devrait comporter des déclasse-ments successifs du niveau de sécurité jusquà la mise en liberté dans la collectivité. De plus, la réévaluation à un niveau moindre de la cote de sécurité dun délinquant et son transfert rapide dans un milieu « moins restrictif » améliorent les chances quon lui octroie une forme discrétionnaire de mise en liberté.
La recherche a montré une relation étroite entre la cote de sécurité assignée aux délinquants et loctroi dune forme discrétionnaire de mise en liberté, indépendamment du risqu.7 En effet, le taux de mise en liberté discrétionnaire pour les délinquants à faible risque qui se voient attribuer une cote de sécurité élevée est plus faible, et leurs périodes dincarcération sont plus longues que pour les délinquants à risque plus élevé qui ont une cote de sécurité moindre. On constate donc que cest la classification du délinquant, plutôt que le risque quil présente, qui favorise loctroi de la mise en liberté discrétionnaire. Bien que le déclassement du niveau de sécurité des délinquants aille dans le sens des efforts que déploie le Service pour réinsérer les délinquants dans la collectivité, il importe de se rappeler que cette mesure peut entraîner laugmentation du nombre dincidents et du taux dévasion.
Idéalement, selon les critères de réévaluation de la cote de sécurité, on doit classer le délinquant dans le niveau de sécurité le moins restrictif, sans compromettre lexactitude des prévisions. Des directives guident le processus dexamen de la cote de sécurité, prescrivant trois aspects par rapport auxquels il faut évaluer les délinquants : risque dévasion, menace pour la sécurité du public en cas dévasion, et degré de contrôle et de surveillance nécessaire pour la gestion du délinquant à lintérieur du pénitencier. Bien que ces critères constituent un cadre pour le processus dexamen et de réévaluation de la cote de sécurité, on se fie également en partie au jugement professionnel des agents.
Il existe deux principales façons de recueillir des renseignements pour prendre une décision en matière de réévaluation de la cote de sécurité. La méthode clinique repose principalement sur le jugement des personnes, qui est fondé sur des techniques informelles et subjectives incluant parfois des conférences de cas. La méthode actuarielle ou mécanique fait appel à des procédés formels et objectifs, comme des équations statistiques, qui permettent dobtenir un score et de recommander une décision. Des recherches sétendant sur plus de 70 années montrent que les méthodes actuarielles donnent généralement de meilleurs résultats que les méthodes cliniques en ce qui concerne lexactitude des prévisions.8
Chose importante à noter, les outils objectifs sont souvent plus indulgents que les jugements professionnels. Dans le cas de la classification selon le niveau de sécurité, les outils actuariels ont tendance à attribuer aux délinquants une cote de sécurité sensiblement plus basse. On a déjà laissé entendre que lorsque le personnel se fie à son jugement pour classifier les délinquants, il agit avec prudence parce que le sous-classement entraîne des conséquences graves, comme la violence dans létablissement et les évasions. Bien que le surclassement entraîne aussi des conséquences, surtout pour les détenus visés, elles sont moins apparentes que celles qui sont causées par le sous-classement.9
Il y a donc des avantages évidents à utiliser des méthodes actuarielles pour la classification des délinquants : la recherche révèle quelles sont plus exactes et plus libérales que la classification clinique. Les méthodes mécaniques offrent aussi dautres avantages. Dans le système correctionnel fédéral du Canada, le recours à un outil statistique pour la classification des délinquants (comme lECNS) constitue une approche objective, rentable, équitable et standardisée à léchelle nationale. En outre, lutilisation doutils statistiques aide le personnel dans son travail en lui fournissant un cadre de responsabilité pour ses décisions. Les outils objectifs fournissent aux détenus des critères de comportement précis et leur indiquent comment ils peuvent se voir attribuer une cote de sécurité moins élevée. Enfin, les méthodes actuarielles ou mécaniques peuvent aider les gestionnaires à remanier les politiques dans le but de modifier la répartition des cotes de sécurité; à laide des méthodes mécaniques, on peut en effet simuler les effets des changements proposés aux politiques.
Jusquà récemment, le Service avait recours à une méthode de jugement professionnel structuré pour réévaluer la cote de sécurité des délinquants. En décembre 1998, il a mis en application lÉchelle de réévaluation de la cote de sécurité (ERCS)10 pour les délinquants de sexe masculin. Cette échelle a été validée et mise à lessai; les résultats montrent un degré élevé de validité concourante. Contrairement à lÉchelle de classement par niveau de sécurité, lERCS met laccent sur des critères dynamiques et le comportement récent du délinquant dans létablissement. Le nombre total de points est denviron 30, les scores plus élevés représentant un risque plus élevé et entraînant lassignation dune cote de sécurité plus élevée.
Grâce à lERCS, le processus dexamen et de réévaluation des cotes de sécurité est fondé sur des critères uniformes et clairement énoncés. Élément important, cet outil offre aussi aux agents la possibilité dutiliser leur jugement professionnel et de décider de ne pas tenir compte du score obtenu par le délinquant sur léchelle. Malgré cette possibilité, les dérogations ne sont pas fréquentes (environ dans 15 % des cas). En cas de dérogation, le personnel doit énoncer clairement les motifs qui sous-tendent la décision.
Après un examen opérationnel de lERCS, des modifications mineures ont été suggérées et seront mises en application à léchelle nationale. Léchelle révisée sera plus libérale que loutil actuel, appuyant ainsi le principe des « mesures le moins restrictives possible » et favorisant le processus de réinsertion sociale sans compromettre la sécurité dans létablissement ou la sécurité du public.
Pendant quon élaborait lERCS, quon la validait et la mettait à lessai auprès de délinquants de sexe masculin, on a entrepris un processus parallèle pour élaborer un protocole de réévaluation de la cote de sécurité des délinquantes. LÉchelle de réévaluation du niveau de sécurité des délinquantes (ERNSD)11 est actuellement mise à lessai. Semblable à lERCS, léchelle destinée aux délinquantes prévoit aussi un total de 30 points, les scores plus élevés représentant un risque plus élevé et entraînant lattribution dune cote de sécurité plus élevée.
La validité prédictive de la méthode clinique structurée (évaluation professionnelle de trois domaines de risque) que lon utilise actuellement pour les femmes a été démontrée.12 Toutefois, la recherche laisse entrevoir que lERNSD aura une validité prédictive semblable. De plus, les résultats danalyses de données préliminaires donnent à penser que cette échelle recommandera lattribution de la cote de sécurité minimale à un plus grand nombre de femmes, et de la cote de sécurité maximale à un moins grand nombre.
Fondamentalement, un outil objectif de réévaluation de la cote de sécurité reflète la politique de prise de risque de lorganisme. Lutilisation de mesures actuarielles objectives permet aux gestionnaires de justifier la politique du Service; de même, les employés peuvent sappuyer sur ces mesures pour appliquer la politique à chaque détenu. Les outils objectifs comme lERCS et lERNSD appuient le processus, puisquils permettent de placer les délinquants dans le milieu le moins restrictif, de maintenir lexactitude prédictive et de gérer le risque. Ainsi, le Service maximise le potentiel de réinsertion sociale au moyen du processus de réévaluation de la cote de sécurité.
2. Loi sur le système correctionnel et la mise en liberté sous condition (ch. 20), 1992.
3. MOTIUK, L. L. « Système de classification des programmes correctionnels : Processus dévaluation initiale des délinquants », Forum, Recherche sur lactualité correctionnelle, vol. 9, no 1, 1997, p. 18 à 22.
4. SOLLICITEUR GÉNÉRAL DU CANADA. Development of a Security Classification Model for Canadian Federal Offenders, Ottawa, ON, Service correctionnel du Canada, 1987.
5. LUCIANI, F. P., MOTIUK, L. L. et NAFEKH, M. Examen opérationnel de la fiabilité, de la validité et de lutilité pratique de léchelle de classement par niveau de sécurité, Rapport de recherche R-47, Ottawa, ON, Division de la recherche, Service correctionnel du Canada, 1996.
6. Voir Instructions permanentes 700-14.
7. Op. cit. LUCIANI, MOTIUK et NAFEKH, 1996.
8. GROVE, W. M. et MEEHL, P. E. « Comparative efficiency of informal (subjective, impressionistic) and formal (mechanical, algorithmic) prediction procedures: The clinical-statistical controversy », Psychology, Public Policy, and Law, vol. 2, no 2, 1996, p. 293 à 323.
9. ALEXANDER, J. « Classification objectives and practices », Crime and Delinquency, vol. 32, no 3, 1986, p. 323 à 338.
10. LUCIANI, F. P. « An operational review of the Security Reclassification Scale: Findings and recommendations for improving the protocol ». Rapport de recherche provisoire, Ottawa, ON, Service correctionnel du Canada (sous presse).
11. Données non publiées (Blanchette et Wichmann), Ottawa, ON, Direction de la recherche, Service correctionnel du Canada.
12. VERBRUGGE, P. et WICHMANN, C. A. Comparison of security classification decisions between Aboriginal and non-Aboriginal women offenders, Ottawa, ON, Direction de la recherche, Service correctionnel du Canada (non publié, en cours de révision).