Comprendre limportance de lemploi : Une étude prospective des facteurs déterminants de lemploi dans la collectivité chez les délinquants sous responsabilité fédérale
Thèse de doctorat, Carleton University1
Christa A. Gillis2
Directeur de thèse : Don Andrews
Membres du jury : Don Andrews, Adelle Forth, Larry Motiuk, Katherine Kelly, Michel Gaulin et Barbara Armstrong3
Depuis louverture des premiers établissements correctionnels, lemploi des délinquants joue un rôle décisif dans le processus correctionnel et a fait lobjet de nombreuses études théoriques et pratiques dans les domaines de la criminologie et des services correctionnels. Lemploi, qui est lun des huit facteurs déterminants de la récidive, est un domaine où lon peut offrir divers types dinterventions. Il sagit bien entendu dun outil de réadaptation important, mais nous en savons très peu sur les facteurs et les processus qui favorisent la stabilité demploi chez les délinquants. En effet, seules quelques études empiriques systématiques ont été effectuées sur le sujet. Par ailleurs, bien quon reconnaisse son importance pour la réinsertion sociale dun délinquant, on na pas pleinement intégré le concept de lemploi aux programmes de manière à refléter son caractère multidimensionnel. Dans le cadre de létude, nous avons adopté une approche prospective faisant appel à plusieurs méthodes pour évaluer les facteurs qui contribuent à lemploi des délinquants dans la collectivité. Ces facteurs sont intégrés au modèle du renforcement personnel, interpersonnel et communau-taire (RPIC), établi par Andrews, sur le comportement criminel. Dans la thèse, ce modèle a été appliqué dans le contexte de la théorie du comportement axé sur un objectif. Le modèle, qui est utilisé pour prédire le comportement criminel en se fondant sur les croyances, les attitudes, les normes subjectives, le contrôle comportemental perçu et lintention, a été adapté pour inclure dautres facteurs (p. ex., lattitude face au travail) dont on suppose quils influent sur lemployabilité dun délinquant. Cet article décrit le modèle, les résultats des études sur lemploi des délinquants pendant les six premiers mois suivant leur remise en liberté, et lapplication du modèle pour lélaboration et lamélioration des interventions en matière demploi pour les délinquants.
Le modèle du RPIC pour établir des prévisions relatives à lemploi
Nous avons appliqué le modèle du RPIC, élaboré pour tenir compte des facteurs qui favorisent la criminalité ou qui en réduisent le risque4, en nous inspirant de la théorie de laction raisonnée dAjzen et Fishbein et de la théorie du comportement axé sur un objectif dAjzen. Ces théories se fondent sur une perspective dappren-tissage social pour cerner linteraction entre différents groupes de facteurs : les facteurs qui dépendent de la volonté de la personne, qui comprennent principalement ses attitudes, ses valeurs, ses croyances et sa personnalité, et sur lesquels la personne exerce un contrôle, au moyen de lautodiscipline et de la cognition; les facteurs qui dépendent des relations interpersonnelles et qui se manifestent par linfluence dautrui, cest-à-dire linfluence des fréquentations et du milieu social de la personne, qui lui servent dexemples et qui approuvent sa conduite; et les facteurs qui, pour le délinquant, deviennent des récompenses immédiates en vertu de ses expériences antérieures. Ces facteurs immédiats, eux-mêmes en interaction avec des facteurs contextuels plus lointains, déterminent la perception qua le délinquant des conséquences et des récompenses du comportement criminel.
Nous avons appliqué le RPIC en nous fondant sur le cadre et les concepts utilisés pour prédire les résultats en matière demploi, selon la théorie du comportement axé sur un objectif. Nous avons retenu le cheminement établi par la théorie du comportement axé sur un objectif comme facteur déterminant du comportement, à savoir que les croyances influent sur les attitudes, qui, elles, influent sur les intentions. Par ailleurs, les diverses composantes du modèle ont été modifiées en fonction du cadre théorique du RPIC.
Aussi, pour prédire le statut demploi dans la collectivité dun groupe de délinquants en
liberté conditionnelle, nous avons tenu compte dattitudes professionnelles pertinentes dans le cadre du modèle
du RPIC. Nous avons étudié les facteurs qui pourraient influer sur la situation demploi (comme lindique
une étude approfondie de la documentation), ou ceux pour lesquels nous avons établi un lien empirique avec la
situation demploi ou la réduction de la récidive. Par conséquent, lors de lexamen des facteurs
pouvant avoir une incidence sur la situation demploi dans la collectivité, nous avons supposé que tant les
attitudes criminelles que les attitudes face au travail entraient en ligne de compte (voir le Graphique 1 )5.
Compte tenu que létude est lune des premières études globales sur la situation demploi des délinquants, les analyses quelle présente sont de nature exploratoire et les hypothèses émises sont donc générales. Létude visait avant tout à mieux comprendre les facteurs qui influent sur la situation demploi des délinquants et à déterminer si le modèle pouvait être utile à cette fin.
Méthode
Nous avons demandé à des délinquants sous responsa-bilité fédérale qui ont été libérés récemment (entre les mois de décembre 1998 et septembre 1999) de cinq établissements (dans les régions de lAtlantique, de lOntario et des Prairies) de participer à une étude sur les facteurs qui favorisent lobtention dun emploi dans la collectivité. En tout, 302 délinquants ont accepté dy participer. Les profils de risques et de besoins des participants étaient similaires à ceux de lensemble des libérés sous condition; en effet, lors de lévaluation initiale, on a établi que plus de 80 % dentre eux présentaient des risques et avaient des besoins de moyens à élevés.
Les participants devaient répondre à un sondage, effectué par un adjoint de recherche, et remplir un questionnaire. Le sondage portait sur les antécédents en matière demploi avant et pendant la plus récente période dincarcération, ainsi que sur les tentatives de recherche demploi depuis la libération. Le questionnaire comportait des échelles normalisées explorant les divers concepts définis dans chaque composante du modèle. En plus du sondage et du questionnaire, nous avons utilisé des données extraites des systèmes automatisés de la Direction de la recherche, y compris le Système de gestion des délinquants (SGD) et les bases de données sur les infractions et les libérations. Lévaluation sest déroulée sur deux périodes, soit environ six semaines après la libération et six mois plus tard. Le sondage et le questionnaire utilisés dans le cadre de la première évaluation ont été repris pour la deuxième; des modifications ont toutefois été apportées à la liste de vérification pour refléter lactivité professionnelle depuis la mise en liberté. Seulement 106 délinquants ont participé à la deuxième évaluation; leur profil différait considérablement de celui des délinquants qui ont participé à la première évaluation seulement6, ce qui limite quelque peu les conclusions quon peut tirer des résultats obtenus.
Les données ont été recueillies en plusieurs vagues et sur un plan longitudinal; nous avons utilisé cette méthode pour évaluer lévolution dans le temps des variables prédictives (p. ex., les attitudes ou lauto-efficacité) et pour déterminer les changements dans la situation demploi pendant les six premiers mois suivant la libération. On a fait des analyses visant à évaluer les facteurs qui influent le plus sur la situation demploi après un mois (situation demploi, qualité de lemploi) et après six mois (situation demploi, qualité de lemploi et nombre de semaines travaillées).
Pour établir la situation demploi, on a simplement déterminé si le délinquant avait un emploi ou pas au moment des évaluations. Lors de la première évaluation, 44 % des délinquants de léchantillon avaient un emploi; six mois plus tard, 70 % des 106 délinquants évalués travaillaient. Dans les deux cas, nous avons utilisé les critères suivants pour évaluer la qualité de lemploi : type demploi (spécialisé/non spécialisé); salaire (adéquat ou non en fonction des besoins); satisfaction à légard du revenu (satisfait/insatisfait). Une note élevée indique une perception favorable de la qualité de lemploi.
Après six mois, nous avons déterminé le maintien en emploi en établissant le nombre de semaines travaillées depuis la libération. La deuxième évaluation a donc permis de connaître les nombreux changements demploi, indiqués par le délinquant. On peut penser que ces facteurs demploi ont permis de mesurer la stabilité de lemploi du délinquant, sans tenir compte de lévaluation dichotomique (employé/sans emploi), qui ne reflète pas nécessairement le changement dans la situation demploi. Ces indicateurs ont été obtenus au moyen de la liste de vérification de lemploi dans la collectivité, remplie par lassistant de recherche lors dun entretien avec le délinquant.
Résultats
Nous avons fait une série danalyses pour examiner les liens entre les variables prédictrices et les variables des résultats après un et six mois. Dabord, des analyses corrélationnelles ont permis de déterminer le lien entre chacune des composantes du modèle (p. ex., les facteurs distaux et les approches comportementales) et les résultats en matière demploi (situation, qualité et nombre de semaines travaillées). On a ensuite entré les variables qui étaient étroitement liées aux variables de résultats dans une équation de régression individuelle, et les variables qui présentaient les liens les plus étroits ont été entrées dans une équation de régression globale. En procédant ainsi, on a pu examiner limportance de chaque variable dans chacune des composantes du modèle théorique.
Les résultats indiquent quun certain nombre de variables influent sur la situation demploi et la qualité de lemploi après un mois. Comme on pouvait sy attendre, les taux de chômage étaient inversement proportionnels à la situation et à la qualité demploi, les taux de chômage et demplois de faible qualité étant plus élevés après un mois. De même, les résultats de lÉvaluation initiale des délinquants (EID), des besoins en matière demploi et de lévaluation globale des besoins sont inversement proportionnels à la situation demploi. Les délinquants qui faisaient état dun niveau dattachement élevé à lemploi étaient plus susceptibles de travailler. De même, les délinquants qui estimaient avoir de bonnes chances de trouver/conserver un emploi au cours des six mois suivants (les choix de réponse étant faibles, moyennes, bonnes) étaient plus susceptibles davoir un emploi un mois après leur libération. Des résultats pratiquement identiques ont été obtenus en ce qui a trait à la qualité de lemploi un mois après la libération : le taux de chômage, la possibilité de trouver/conserver un emploi et les besoins globaux ont été utilisés comme mesures prédictives. Aussi, il existe un lien entre les compé-tences et loccupation dun emploi spécialisé avant lincarcération dune part et un emploi de qualité dautre part. Enfin, limportance des fréquentations criminelles est inversement proportionnelle à la qualité de lemploi (plus les fréquentations criminelles sont importantes, plus la qualité de lemploi est faible).
Lors de la seconde évaluation, nous avons établi un lien entre le taux de chômage et la situation de lemploi, mais pas entre le chômage et la qualité de lemploi ou le nombre de semaines travaillées. Nous avons utilisé la perception du délinquant quant à ses chances de trouver/conserver un emploi comme principal prédicteur de la situation demploi et du nombre de semaines travaillées, tandis que les compétences du délinquant avant son incarcération étaient le plus important prédicteur de la qualité de lemploi lors de la seconde évaluation.
Enfin, les réponses obtenues au questionnaire lors de la seconde évaluation indiquent que, de manière générale, plus une évaluation est dynamique, plus elle permet de prédire la situation demploi six mois plus tard (voir la thèse pour une analyse détaillée des résultats).
Analyse et répercussions
Cette étude est une des premières à faire appel à un modèle théorique détaillé pour examiner la situation demploi des délinquants en liberté sous condition. Les résultats préliminaires indiquent que lintention (la probabilité de trouver un emploi) était le prédicteur le plus important et le plus constant de la situation demploi, ce qui appuie lutilisation du modèle compte tenu de son étroite corrélation avec le comportement. De plus, le soutien social (surtout lattachement à lemploi) est un élément important des résultats en matière demploi. Le modèle a permis détablir un cadre détude de lemploi et il fera lobjet dautres analyses en vue de déterminer les incidences relatives de chacune de ses composantes sur les résultats en matière demploi.
Par ailleurs, plutôt que de se fier uniquement aux facteurs de risque pour prédire les résultats négatifs (la récidive), nous avons évalué les compétences, attitudes, valeurs et croyances pertinentes pour déterminer les résultats en matière demploi. Les résultats de cette évaluation indiquent quil est utile de tenir compte des compétences du délinquant, au même titre que des facteurs liés au risque et aux besoins, lorsquon évalue la situation demploi, la qualité de lemploi et le maintien de lemploi.
Létude a permis de souligner lincidence des facteurs liés au risque et aux besoins sur lemploi des délinquants. À cet égard, les résultats obtenus valident lutilisation de lEID pour cibler les délinquants qui ont des besoins en matière demploi. Les besoins ainsi définis ont permis de prédire la situation demploi, les besoins en matière demploi étant inversement proportionnels aux résultats obtenus à cet égard (c.-à-d. que plus les délinquants avaient des besoins élevés en matière demploi, moins ils étaient susceptibles de trouver un emploi).
Les résultats des analyses de régression donnent à entendre quil faut cibler les interventions dans des secteurs précis. Nous avons notamment constaté limportance de lévaluation que fait le délinquant de ses chances de trouver et de maintenir un emploi pendant les six premiers mois suivant sa libération. Ces évaluations sont utiles en ce quelles indiquent que les résultats obtenus par un délinquant dépendent en grande partie de lintention de ce dernier de trouver ou de conserver un emploi, à partir de quoi on peut concevoir des interventions. Lintention est étroitement reliée à lexpérience demploi et au sentiment dauto-efficacité du délinquant; ainsi, il est possible dinfluer sur lintention dun délinquant en lui fournissant une formation et une expérience professionnelles qui favorisent le perfectionnement de ses compétences, et donc de modifier sa perception de ses capacités. Aussi, le perfectionnement des compétences qui découle de la formation professionnelle est important, compte tenu du lien qui existe entre un emploi spécialisé et la qualité de lemploi obtenu dans la collectivité.
De nombreuses implications peuvent découler de cette étude, par exemple, au chapitre de laffectation de ressources, pour aider les délinquants à trouver et à conserver un emploi. Dans un premier temps, on peut utiliser les connaissances acquises au sujet des facteurs qui influent sur la situation demploi, la qualité de lemploi et la durée de lemploi depuis la mise en liberté dans le cadre des évaluations en cours. Les agents de libération conditionnelle et les conseillers en emploi seront donc en mesure dévaluer systématique-ment le progrès réalisé par un délinquant en ce qui a trait aux facteurs dont on a établi quils ont une incidence négative et quils sont liés aux résultats en matière demploi. Sils sont mieux en mesure didentifier les personnes ayant des besoins en matière demploi, les agents de libération conditionnelle et les conseillers en emploi pourront suivre les progrès du délinquant et lui proposer les interventions appropriées en matière demploi (p. ex., recherche demploi et placement ou formation professionnelle des délinquants dont les besoins en matière demploi sont faibles, formation poussée pour ceux dont les besoins sont élevés).
Létude est aussi utile pour létablissement de programmes demploi. En 1980, J. Braithwaite disait ceci : [traduction] À première vue, la solution semble relativement simple il faut former les prisonniers pour quils puissent occuper un emploi rémunérateur et satisfaisant, de sorte que le comportement criminel sera pour eux une solution moins satisfaisante (p. 15)7. Malheureusement, dans les décennies qui ont suivi les importants travaux de Braithwaite, on a délaissé les interventions en matière demploi au profit dautres programmes (comme les programmes dapprentissage cognitif des compétences), de sorte que nous ne pouvons pas prétendre sans équivoque que les interventions en matière demploi entraînent systématiquement une réduction du taux de récidive. Il faut donc accorder au facteur «emploi» une plus grande importance dans lévaluation des besoins. Les conclusions de cette étude peuvent être utilisées avec les connaissances que nous possédons déjà sur lefficacité des programmes pour élaborer, exécuter et évaluer des stratégies dintervention efficaces (placement sur le marché du travail ou programmes demploi) pour les délinquants ayant des besoins en matière demploi. La réussite de la réinsertion sociale des délinquants dépend de lefficacité des programmes de perfectionnement et de lexpérience de travail que nous leur offrons (compte tenu de leurs besoins en matière demploi).
2. 340, avenue Laurier Ouest, Ottawa, Ontario, K1A 0P9.
3. Barbara Armstrong, Centre correctionnel de traitement Rideau, Merrickville, Ontario.
4. Le modèle du RPIC examine tant les facteurs propices à ladoption dun comportement antisocial (facteurs de risque), comme les antécédents de comportement criminel, que les facteurs inhibiteurs (les forces), comme les attitudes prosociales.
5. Ces facteurs, qui sont regroupés dans le modèle théorique, sont les suivants : croyances relatives aux résultats associés à lemploi et au crime, attachement au travail, éthique du travail, valeur accordée à lemploi; soutien social à légard du travail et de la criminalité (ressources/modèles et attachement à lemploi et à la criminalité);antécédents de travail (stabilité et niveau de compétence avant lincarcération, besoins en matière demploi) et antécédents criminels (cotes selon lÉchelle dISR, niveaux de risque/de besoin, et nombre dinfractions antérieures); auto-efficacité professionnelle et criminelle (la mesure dans laquelle les délinquants sestiment compétents dans les domaines de lemploi et de la criminalité); attitudes à légard de lemploi et de la criminalité; et intention de trouver un emploi (la probabilité de trouver/conserver un emploi au cours des six prochains mois).
6. Les délinquants qui ont participé aux deux évaluations étaient plus âgés que le premier groupe, présentaient moins de risques selon léchelle dISR révisée, étaient plus stables sur le plan professionnel et avaient commis moins dinfractions avant la condamnation visée.
7. BRAITHWAITE, J. Prisons, education and work: Towards a national employment strategy for prisoners, Queensland, Australie, Australian Institute of Criminology, 1980.