Tests phallométriques pour les délinquants sexuels qui ont agressé des femmes: Les limites de leur validité
Thèse de doctorat, Queens University1
Yolanda Fernandez2
Directeur de thèse : William L. Marshall
Membres du jury : Ronald Holden, Brian Butler et James Hillen et Philip Firestone3
Cet article constitue un résumé dune série détudes sur la fiabilité (cohérence interne et fiabilité de test-retest) et sur la validité des critères employés dans les tests phallométriques auxquels sont soumis les délinquants sexuels (délinquants coupables dinceste, agresseurs denfants extra-familiaux et violeurs) qui sen sont pris à des victimes de sexe féminin. Trois protocoles dévaluation ont été examinés : une évaluation fondée sur lâge et le sexe (évaluation âge-sexe) qui consistait à présenter des diapositives mettant en scène des adultes et des enfants; une évaluation de la violence sexuelle contre des femmes, dans laquelle on faisait jouer une bande sonore donnant la description de relations sexuelles avec des femmes consentantes et dautres non consentantes; et une évaluation de la violence sexuelle contre des enfants où on faisait jouer une bande sonore donnant des descriptions dabus sexuels commis par des adultes contre des enfants. En tout, quelque 280 auteurs dun acte incestueux, 138 agresseurs sexuels denfants extrafamiliaux et 139 violeurs ont été inclus dans les diverses analyses effectuées.
Introduction
Pour déterminer si la phallométrie constitue un test psychophysiologique adéquat, il faut établir les normes qui serviront à évaluer la procédure utilisée. La valeur dun test tient à sa normalisation et au fait que sa fiabilité et sa validité sont démontrables. À lheure actuelle, il existe trop peu de résultats de recherche sur la fiabilité des tests phallométriques destinés aux délinquants sexuels et le peu dont on dispose comporte beaucoup de problèmes. Ainsi, les normes utilisées pour établir les niveaux acceptables de fiabilité varient selon une gamme de facteurs et peu dauteurs sentendent sur ce qui constitue exactement des niveaux de fiabilité satisfaisants pour les tests phallométriques4.
Pour assurer la validité des critères, les écarts attendus dans les résultats phallométriques entre des groupes donnés doivent montrer une certaine cohérence. Ainsi, les agresseurs denfants qui choisissent leurs victimes à lextérieur du cercle familial ont, de façon constante, donné des résultats différents des non-délinquants dans les tests phallométriques. Toutefois, les conclusions concernant les violeurs et les délinquants coupables dinceste ne sont pas aussi claires. Bien que certaines études aient indiqué que la réaction des délinquants incestueux ressemble plus à celle des non-délinquants que celle des agresseurs denfants extra-familiaux, dautres recherches nont montré aucun écart dans les réactions des agresseurs denfants extra-familiaux et des auteurs dun acte incestueux5. En outre, même si on a établi une distinction dans les résultats entre les agresseurs denfants et les violeurs au moyen de stimuli mettant en cause des enfants, une seule étude6 a tenté détablir une distinction entre les agresseurs denfants et les violeurs en utilisant des stimuli mettant en scène des viols dadultes et elle na pas dégagé de différences entre les deux groupes. Les travaux de recherche qui porteront sur ces incohérences relevées dans la littérature auront des répercussions importantes sur linterprétation et lutilisation des procédures phallométriques pour évaluer et traiter les délinquants sexuels.
Définition
Le test phallométrique consiste à mesurer les réponses érectiles masculines (pléthysmographie pénienne) obtenues pendant la présentation de divers stimuli sexuels et non sexuels. Les stimuli sont choisis en fonction de catégories de comportements sexuels pouvant correspondre à divers schémas criminels. Ces stimuli sont classés soit comme déviants (ils mettent en scène des enfants, des adolescents ou des adultes contraints à avoir des relations sexuelles) ou appropriés (relations sexuelles entre adultes consentants) et lexcitation relative ressentie par lhomme qui est exposé à ces stimuli est mesurée. Dans la plupart des cas, on estime que lérection minimale du sujet doit correspondre à 10 % dune érection totale présumée, ou montrer un changement de volume du pénis de 3 mm pour que lon puisse faire une interprétation clinique des résultats. Une fois les résultats bruts convertis en écarts réduits normalisés, les différentiels de la déviance sont calculés et les diverses catégories de stimuli peuvent être comparées. Ce sont ces différentiels de déviance calculées entre les sujets examinés qui permettent de déterminer la présence de préférences ou dintérêts sexuels déplacés7.
Méthode et procédure
Les données ont été tirées des dossiers concernant des hommes qui purgent actuellement des peines de ressort fédéral pour des infractions commises contre des personnes de sexe féminin (femmes ou fillettes). Après un examen exhaustif des antécédents dinfractions sexuelles des délinquants, on a classé ceux-ci selon lâge de leurs victimes. Les hommes dont les victimes avaient 18 ans et plus étaient classés comme violeurs, tandis que ceux qui avaient choisi des victimes de moins de 14 ans étaient classés comme agresseurs denfants. Les agresseurs denfants étaient ensuite séparés en deux groupes : les auteurs dun acte incestueux et les agresseurs denfants extra-familiaux. Les agresseurs denfants étaient assimilés au groupe des auteurs dun acte incestueux sils avaient eu des contacts sexuels avec leur fille (biologique ou adoptée ou fille/père substitut). Dans les cas où lauteur dun acte incestueux avait fait plusieurs victimes, toutes les victimes devaient appartenir au noyau familial. Les agresseurs denfants qui sétaient rendus coupables dinceste et qui avaient également eu des victimes à lextérieur du cercle familial étaient exclus tout comme ceux qui avaient agressé des enfants et des adultes. On avait recommandé de fixer le seuil minimal acceptable du profil valide à 10 % dérection totale8. À partir de ce critère, les délinquants qui navaient pas présenté un profil de réponse valide étaient retirés du groupe danalyse. Les délinquants ont dabord été soumis à un test au moment de leur évaluation initiale effectuée à lUnité dévaluation de létablissement Millhaven; ils devaient ensuite subir un autre test plus tard au cours de leur incarcération avant dêtre traités à la clinique de comportement sexuel au pénitencier Warkworth ou au Centre de traitement régional (Ontario), situé au pénitencier de Kingston. Lintervalle moyen entre les deux tests a été de six mois (allant de 0,5 à 25 mois).
Les résultats phallométriques peuvent être présentés sous forme de scores bruts, exprimés en termes de changements en millimètres dans la circonférence du énis ou encore de changements dans la tension ou dans le volume. On peut également transformer les scores bruts en pourcentages dérection totale ou en écarts réduits. Dans la présente série détudes, les données phallométriques ont été recueillies sous forme de scores bruts et exprimées sous forme dextension en mm et de changements de tension, mais elles ont été converties en pourcentages dérection totale pour létude sur la cohérence interne et en écarts réduits pour les études de test-retest et les études sur la validité des critères. Les indices différentiels ont été calculés en soustrayant lécart réduit moyen appartenant à une catégorie inappropriée (p. ex., jeunes filles prépubères) de lécart réduit moyen appartenant à une catégorie appropriée (p. ex., les femmes adultes). On considérait que les indices différentiels supérieurs à 0,0 indiquaient une stimulation appropriée, et que les valeurs de 0,0 et moins indiquaient une stimulation inappropriée.
Résultats
Cohérence interne
Les résultats sur la cohérence interne sont résumés au Tableau 1. Les coefficients de cohérence interne pour les trois protocoles dévaluation (âge-sexe, violence sexuelle contre des enfants et violence sexuelle contre des femmes), lorsquils ont été évalués séparément par type dinfraction et par catégorie de stimuli, ont été principalement de niveau modéré, quelques catégories obtenant un niveau élevé de fiabilité. Les résultats applicables au groupe dagresseurs denfants extra-familiaux étaient un peu moins cohérents, trois catégories du test dévaluation de la violence sexuelle contre des enfants et une catégorie du test dévaluation de la violence sexuelle contre des femmes montrant des niveaux inacceptables de cohérence interne (voir le Tableau 1).
Tableau 1
Coefficients de la fiabilité de la cohérence interne applicables aux trois protocoles dévaluation par type dinfraction |
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Évaluation fondée sur lâge et le sexe |
|||||||
Type de sujet |
Femmes |
Hommes |
Neutre |
||||
|
Adulte |
Prépubère |
Pubère |
Adulte |
Prépubère |
Pubère |
||
Auteurs dun acte incestueux (N = 143) |
0,90 |
0,89 |
0,98 |
88 |
0,90 |
0,87 |
0,92 |
Agresseurs denfants extra-familiaux (N = 67) |
0,87 |
0,84 |
0,84 |
0,88 |
0,85 |
0,84 |
87 |
Évaluation de la violence sexuelle contre des enfants |
|||||||
Femmes Adulte |
Enfant Passif |
Coercitif |
Violence sex |
Violence non- sexuelle |
|||
Auteurs dun acte incestueux (N = 76) |
0,74 |
0,78 |
0,85 |
0,85 |
0,92 |
||
Agresseurs denfants extra-familiaux (N = 31) |
0,83 |
0,45 |
0,65 |
0,73 |
0,63 |
||
Hommes Adulte |
Enfant Passif |
Coercitif |
Violence sex |
Violence non- sexuelle |
|||
Auteurs dun acte incestueux (N = 76) |
0,92 |
0,94 |
0,91 |
0,75 |
0,75 |
||
Agresseurs denfants extra-familiaux (N = 31) |
0,98 |
0,76 |
0,43 |
0,70 |
0,40 |
||
Évaluation de la violence sexuelle contre des femmes |
|||||||
Partenaire con- sentante |
Narratrice con- sentante |
Viol sexuel |
Viol colère |
Violence Vol |
Violence Colère |
Neutre |
|
Auteurs dun acte incestueux (N = 61) |
0,62 |
0,86 |
0,67 |
0,68 |
0,61 |
0,84 |
0,75 |
Agresseurs denfants extra-familiaux (N = 40) |
0,78 |
0,79 |
0,52 |
0,85 |
0,90 |
0,80 |
0,85 |
Violeurs (N = 139) |
0,80 |
0,85 |
0,71 |
0,79 |
0,71 |
0,75 |
0,69 |
Fiabilité test-retest
Lorsque la fiabilité test-retest des évaluations âge-sexe et violence sexuelle contre des femmes a été calculée séparément pour les groupes de délinquants distincts, les coefficients de corrélation nétaient pas acceptables dans lensemble (voir le Tableau 2). Seulement deux des catégories de stimuli tirées de lévaluation âge-sexe (femmes et hommes adultes) ont obtenu des niveaux de fiabilité test-retest acceptables. De plus, seuls trois des indices de déviance différentiels, appartenant aux analyses de préférences quant au sexe tirées de lévaluation âge-sexe, ont atteint des niveaux de fiabilité minimaux acceptables. Aucune des catégories de stimuli et aucun des indices de déviance différentielle de lévaluation de la violence sexuelle contre des femmes na atteint des niveaux de fiabilité test-retest acceptables. Ces données nappuient donc pas la fiabilité test-retest daucun des protocoles dévaluation pour les deux types de sujets compris dans notre étude.
Tableau 2
|
Coefficients de la fiabilité test-retest des trois protocoles dévaluation par type dinfraction |
|||||||
Évaluation fondée sur lâge et le sexe |
|||||||
Type de sujet |
Femmes |
Hommes |
Neutre |
||||
|
Adulte |
Prépubère |
Pubère |
Adulte |
Prépubère |
Pubère |
||
Agresseurs denfants extrafamiliaux (N = 40) |
0,75 |
0,18 |
0,42 |
0,74 |
0,47 |
0,49 |
0,13 |
Indices de déviance différentiels |
|||||||
Femmes Hommes |
Femmes adultes Hommes adultes |
Fillette Garçon |
|||||
0,68 |
0,79 |
0,36 |
|||||
Femme adulte prépubère |
Femme adulte pubère |
Homme adulte pré- pubère |
Homme adulte pubère |
||||
0,56 |
0,59 |
0,74 |
0,55 |
||||
Évaluation de la violence sexuelle contre des femmes |
|||||||
|
Partenaire con- sentante |
Narratrice con- sentante |
Viol sexuel |
Viol colère |
Violence vol |
Violence colère |
Neutre |
Violeurs ( N = 51) |
0,48 |
0,22 |
0,32 |
0,35 |
-0,11 |
0,11 |
0,26 |
Indices de déviance différentiels |
|||||||
Con- sentement Viol |
Con- sentement Violence |
Violence Viol |
|||||
0,56 |
0,27 |
0,16 |
|||||
Validité des critères fondés sur des groupes contrastés
Comparaison entre les auteurs dun acte incestueux et les agresseurs denfants extra-familiaux
Les agresseurs denfants extrafamiliaux accusaient une déviance supérieure aux auteurs dun acte incestueux à lévaluation âge-sexe (voir le Graphique 1). Par contraste, les auteurs dun acte incestueux et les agresseurs denfants extra-familiaux ont obtenu des niveaux de réponse semblables à lévaluation de la violence sexuelle contre des enfants (voir le Graphique 2). Fait intéressant, toutefois, aucune des réponses de lévaluation âge-sexe ni aucune des réponses de lévaluation de la violence sexuelle contre des enfants na permis didentifier avec exactitude lappartenance des délinquants à lun des deux groupes. Bien que cela nait rien détonnant dans le cas de lévaluation de la violence sexuelle contre des enfants, les deux groupes montrant une déviance égale dans ce test, il est quelque peu surprenant que les réponses de lévaluation âge-sexe naient pas permis non plus didentifier à quel groupe appartenaient les sujets examinés.
Graphique 1
Réponses moyennes des auteurs dun acte incestueux
et des agresseurs denfants extra-familiaux à
lévaluation âge-sexe (stimuli mettant en
cause des femmes seulement)

Graphique 2
Réponses moyennes des auteurs dun acte incestueux
et des agresseurs denfants extra-familiaux à
lévaluation sur la violence sexuelle contre
des enfants (stimuli mettant en cause
des femmes seulement)

Les sujets du groupe des auteurs dun acte incestueux ont montré une plus forte excitation déviante lorsquils ont été soumis à des stimuli sonores (violence sexuelle contre des enfants) que lorsquils ont été exposés à des diapositives présentant des stimuli visuels (âge-sexe). En outre, plus dauteurs dun acte incestueux ont été classés comme déviants à lévaluation de la violence sexuelle contre des enfants quà lévaluation âge-sexe. Par opposition, il ny a pas eu de différence dans la fréquence à laquelle les agresseurs denfants extra-familiaux ont été classés comme déviants ou non déviants entre ces deux mêmes protocoles dévaluation. À la lumière des résultats obtenus aux deux tests, un nombre substantiel de ces sujets ont été évalués comme déviants (voir le Tableau 3).
Tableau 3
Comparaison du classement dans la catégorie de la déviance pour le groupe des auteurs dun acte incestueux et celui des agresseurs denfants extra-familiaux |
||
Évaluation Âge-sexe |
Évaluation Violence sexuelle contre les enfants |
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| Auteurs dun acte incestueux | n (%) |
n (%) |
| Déviant | 73(51) |
57(75) |
| Non déviant | 70(49) |
19(25) |
| Agresseurs denfants | Évaluation Âge-sexe |
Évaluation Violence sexuelle contre les enfants |
| extra-familiaux | n (%) |
n (%) |
| Deviant | 46(69) |
20(67) |
| Non-deviant | 21(31) |
10(33) |
Remarque : Les chiffres entre parenthèses représentent un pourcentage |
||
Comparaison entre les violeurs et les agresseurs denfants extra-familiaux
Étonnamment, les violeurs nont pas montré une déviance plus grande au test de la violence sexuelle contre des femmes que les membres des deux autres groupes (voir le Graphique 3). De plus, le test de la violence contre des femmes na pas permis didentifier le groupe dappartenance des sujets et les résultats qui en ont été tirés nont pas permis de classer dans la catégorie des déviants un plus grand nombre de violeurs que dauteurs dun acte incestueux et dagresseurs denfants extra-familiaux.
Graphique 3

Analyse
Jusquà maintenant, les recherches sur les propriétés psychométriques des tests phallométriques ont toujours été limitées et dispersées. Bien que les études antérieures sur la cohérence interne aient souvent donné des résultats montrant des coefficients de cohérence interne acceptables, certains ont critiqué ces études, affirmant que lon sétait servi déchantillons trop petits qui navaient pas permis de tenir compte avec exactitude des catégories de stimuli et des types de délinquants et qui avaient potentiellement exagéré les correlations9. Notre étude a, dans une certaine mesure, atténué ces critiques. Lexamen des niveaux de cohé-rence interne pour des catégories de stimuli et des types de délinquants distincts a mis au jour une cohérence interne satisfaisante jusquà un certain point. La cohérence interne acceptable pour chaque protocole dévaluation a été limitée à certains types de délinquants. Il convient dobserver, toutefois, que la présente étude na pas servi à examiner la cohérence interne pour un groupe dhommes dits normaux ou non délinquants et quen conséquence, il se peut que les niveaux de cohérence interne diffèrent pour ce groupe.
Les études effectuées précédemment sur la fiabilité test-retest des tests phallométriques ont donné des résultats irréguliers; même si plusieurs études ont signalé des niveaux de fiabilité test-retest acceptables. Toutefois, ces études ont toujours servi à examiner la stabilité des tests phallométriques sur une période de temps relativement courte. Cette stratégie est acceptable lorsque la recherche à effectuer ne comporte pas de répétition de tests ou lorsque les tests sont répétés sur une courte période de temps. Cependant, ces résultats indiquent que la fiabilité test-retest dau moins deux protocoles dévaluation (âge-sexe et violence sexuelle contre des femmes) est tout à fait inacceptable lorsque les tests sont donnés sur une période couvrant plusieurs mois. Lorsque lon recherche la stabilité à long terme, les tests phallométriques ne rencontrent pas des critères acceptables. À lévidence, toutefois, les présentes conclusions doivent être répétées dans dautres travaux de recherche et il faudra y inclure le test de la violence contre les enfants, car celui-ci na pas été pris en considération dans cette série détudes.
La capacité des résultats des tests phallométriques détablir une distinction entre des groupes de délinquants sexuels est directement liée au rôle présumé de la motivation sexuelle dans les théories sur la délinquance sexuelle. Les premières perspectives théoriques laissaient entendre que les délinquants sexuels avaient adopté des comportements déviants parce quils avaient développé une excitation conditionnée pour les personnes ou les actes en cause dans leur déviance avant de sengager dans leur comportement déviant10. Ces théoriciens ont suggéré diverses façons au moyen desquelles ces préférences sexuelles déviantes ont été acquises (par exemple, lindividu a vu un enfant pendant quil était sexuellement excité ou pendant quil se masturbait), mais, dans tous les cas, la déviance aurait résulté de processus de conditionnement dans lesquels les stimuli avaient été associés à lexcitation sexuelle. Les premiers théoriciens semblaient croire que tous les délinquants sexuels étaient mus par ces préférences sexuelles acquises. Les théoriciens du conditionnement qui ont suivi, étaient toutefois davis que certains délinquants sexuels seulement avaient acquis leurs préférences déviantes11. Quoi quil en soit, les théories du conditionnement, et en fait la plupart des études étiologiques plus globales sur la délinquance sexuelle, portent à croire quun nombre substantiel de ces hommes montreront une excitation sexuelle déviante aux tests phallométriques. De plus, lutilisation courante actuelle de la phallométrie renforce une hypothèse, populaire dans les milieux cliniques, selon laquelle les préférences sexuelles sont un trait de caractère et quelles ne sont pas beaucoup influencées par les facteurs circonstanciels. Les auteurs dun acte incestueux semble faire exception à cette règle, car ils sont considérés dans lensemble comme étant opportunistes (ou régressant à des modes de réaction plus juvéniles) au lieu dêtre motivés par des préférences sexuelles pour les enfants.
Dans notre étude, les réponses des agresseurs denfants extra-familiaux aux diapositives mettant en scène des enfants non familiers laissent entendre que ce groupe pourrait nourrir un intérêt plus généralisé envers les enfants que les auteurs dun acte incestueux. Ce dernier groupe, toutefois, a eu une réaction plus déviante aux stimuli sonores. La notion généralement acceptée voulant que les auteurs dun acte incestueux sont opportunistes et non pas vraiment motivés par une attirance sexuelle envers les enfants est peut-être erronée. Il est possible que les auteurs dun acte incestueux naient pas une attirance sexuelle généralisée pour les enfants, mais quils soient plutôt attirés sexuellement par leurs victimes. Dans ce cas, les résultats semblent indiquer que les auteurs dun acte incestueux sont plus susceptibles de réagir à des enfants dans des circonstances précises (à la maison ou lorsquils sont en situation dautorité), mais quils ne sont pas susceptibles de se sentir attirés sexuellement par les enfants en général (par exemple, des enfants jouant dans un parc). Par contre, les agresseurs denfants extra-familiaux, qui, de façon typique, sen prennent à plusieurs enfants, devraient, selon la même logique, réagir, dans une grande proportion ou dans leur ensemble, à tous les enfants et on pourrait sattendre à ce quils montrent une excitation sexuelle envers les enfants peu importe les circonstances. Les résultats de cette série détudes portent à croire que les distinctions entre les agresseurs denfants extra-familiaux et les auteurs dun acte incestueux, quant à la motivation sexuelle des infractions commises, pourrait être erronée. Il y aurait peut-être lieu daxer les théories sur la délinquance sexuelle contre les enfants sur différentes caractéristiques propres aux délinquants et sur les circonstances qui conduisent au comportement délinquant.
Malheureusement, les données sur limportance de la motivation sexuelle pour les violeurs, tirées de lévaluation de la violence sexuelle contre les femmes, sont beaucoup moins convaincantes. En effet, les résultats de cette étude ont montré que les réponses au test sur la violence sexuelle contre des femmes nont pas fourni de renseignements propres aux violeurs. Ceux-ci et les agresseurs denfants ont eu une réaction semblable et aucun des deux groupes na montré de préférence pour les stimuli mettant en scène des actes de viol. Ces données nappuient donc pas la thèse de la préférence sexuelle, qui a été retenue dans les théories relatives aux violeurs. En conséquence, la question de lexcitation déviante des violeurs et les processus par lesquels ceux-ci acquièrent cette excitation déviante nexpliquent peut-être pas la motivation qui pousse les violeurs à passer aux actes (si on utilise la phallométrie comme indice de lexcitation déviante). Il est possible que les théoriciens doivent plutôt se pencher sur dautres facteurs que la motivation sexuelle, et tout particulièrement les préférences sexuelles, pour expliquer le viol.
En fait, selon plusieurs théories, le viol serait lexpression dabord et avant tout dun besoin dexercer un pouvoir sur les femmes et de les humilier12. Les théoriciens pourraient aussi se pencher sur la possibilité que les préférences sexuelles ne soient pas un trait de caractère, mais quelles dépendent de létat interne de lindividu (excitation élevée, humeurs négatives, intoxication) ou de la nouveauté des stimuli (jamais vus auparavant). Certains chercheurs ont déjà axé leurs efforts sur les effets de tels facteurs sur lexcitation sexuelle déviante évaluée au moyen de tests phallométriques.
Enfin, le fait quaucune excitation déviante na été relevée chez les violeurs et les conclusions concernant lexcitation pour les enfants ressentie par les délinquants incestueux et les abuseurs denfants extrafamiliaux (environ 50 % des auteurs dun acte incestueux et 70 % des agresseurs denfants extra-familiaux ont montré une excitation déviante au test âge-sexe) laissent planer des doutes sur la validité externe des tests phallométriques. À la lumière de ces résultats, il est difficile de lier les préférences sexuelles déviantes révélées dans les tests phallométriques aux antécédents de comportement déviant des individus. Même si les résultats actuels permettent de croire que cela est possible, seule une étude plus rigoureuse dans laquelle on examinera les réactions et les antécédents sexuels des délinquants identifiés à cette fin et ceux dhommes non délinquants permettra délucider cette question de façon satisfaisante.
2. 340, avenue Laurier Ouest, Ottawa, Ontario, K1A 0P9.
3. Philip Firestone, Université dOttawa, Ottawa, Ontario.
4. BARBAREE, H. E. «Stimulus control of sexual arousal» dans Handbook of sexual assault: Issues, theories, and treatment of the offender, p. 115-142, sous la direction de W. L. Marshall, D. R. Laws et H. E. Barbaree, New York, NY, Plenum Press, 1990.
5. LOOMAN, J. Sexual arousal in rapists and child molesters. Thèse de doctorat non publiée, Kingston, ON, Queens University, 2000.
6. MARSHALL, W. L. et ECCLES, A. «Issues in clinical practice with sex offenders», Journal of Interpersonal Violence, vol. 6, 1991, p. 68-93.
7. ODONOHUE, W. et LETOURNEAU, E. «The psychometric properties of the penile tumescence assessment of child molesters», Journal of Psychopathology and Behavioral Assessment, vol. 14, 1992, p. 123-174.
8. ABEL, G. G. et BLANCHARD, E. G. «The role of fantasy in the treatment of sexual deviation », Archives of General Psychiatry, vol. 30, 1974, p. 467-475.
9. LAWS, D. R. et MARSHALL, W. L. «A conditioning theory of the etiology and maintenance of deviant sexual preferences and behavior» dans Handbook of sexual assault: Issues, theories, and treatment of the offender, p. 209-229, sous la direction de W. L. Marshall, D. R. Laws et H. E. Barbaree, New York, NY, Plenum Press, 1990.
10. DARKE, J. L. «Sexual aggression: Achieving power through humiliation» dans Handbook of sexual assault: Issues, theories and treatment of the offender, p. 55-72, sous la direction de W. L. Marshall, D. R. Laws et H. E. Barbaree, New York, NY, Plenum Press, 1990.
11. RUSSELL, D. E. H. Sexual Exploitation: Rape, child sexual abuse and workplace harassment, Thousand Oaks, CA, Sage Publications, 1984.