Les maladies infectieuses dans les pénitenciers fédéraux canadiens (2000-2001)
Prithwish De1
Centre de prévention et de contrôle des maladies infectieuses, Santé Canada, et Services de santé du Service correctionnel du Canada
En janvier 2000, le Service correctionnel du Canada (SCC) a mis en uvre son système de surveillance des maladies infectieuses (SSMI-SCC) pour répondre au besoin grandis-sant de données plus complètes sur les maladies infectieuses dans les établissements carcéraux canadiens. Le SSMI-SCC témoigne dun effort continu du SCC pour améliorer la surveillance de la santé publique dans les prisons. Cet article se fonde sur un rapport plus exhaustif du SCC qui porte sur les données de surveillance de la santé et fait appel aux renseignements recueillis par le SSMI-SCC au cours des exercices 2000 et 2001.
Contexte
Les établissements correctionnels du Canada jouent un rôle de plus en plus important dans le contrôle des maladies infectieuses. Le taux élevé de ces maladies dans le milieu carcéral inquiète, car il signifie un risque accru pour les détenus non infectés ainsi que sur le plan de la santé publique en raison de la réinsertion de délinquants infectés dans la société. Le taux de maladies infectieuses est plus élevé chez les détenus que dans la collectivité, à cause de leurs antécédents de comportements risqués, comme linjection de drogues, le commerce du sexe et les relations sexuelles non protégées, qui les ont exposés aux maladies à diffusion hématogène et aux maladies transmises sexuellement (MTS)2 avant leur incarcération. De nombreux documents mentionnent également la transmission de la tuber-culose (TB) en milieu correctionnel3. Ainsi, le milieu correctionnel représente, sur le plan de la santé publique, lune des principales occasions de recenser les personnes infectées et de leur fournir des soins, un traitement et des conseils adéquats afin de les empêcher de transmettre la maladie.
Au Canada, les rapports indiquent que le nombre de cas signalés dinfection au virus de limmunodéficience humaine (VIH) et au virus de lhépatite C (VHC) dans les établissements correc-tionnels fédéraux a connu une augmentation soute-nue depuis le début des années 1990. On encourage tous les délinquants, lors de leur admission dans un établissement du SCC, à se soumettre volontaire-ment (c.-à-d. avec leur consentement) à un test de dépistage du VIH, de lhépatite B et C, des MTS et de la TB. Les détenus sous responsabilité fédérale peuvent, en tout temps au cours de leur peine, passer un test de dépistage. Ces tests peuvent être fournis nimporte quand à la demande du détenu ou à la recommandation du médecin de létablissement. Les tests sont suivis de séances de counseling ainsi que dun suivi et dun traitement appropriés.
Surveillance de la santé au SCC
La surveillance de la santé fait partie intégrante de la prévention et du contrôle des maladies. Le SSMI-SCC permet de recueillir les renseignements de santé pertinents sur les maladies infectieuses chez les détenus des pénitenciers canadiens. Ces informations peuvent servir à la prise de décisions judicieuses en matière daffectation des ressources pour les services de santé des établissements du SCC. Le rendement des programmes de prévention et de traitement peut, à son tour, être évalué selon les données de surveillance et orienter lamélioration des programmes en place et la création de nouvelles initiatives. En outre, la surveillance de la santé permet au SCC dexaminer les tendances des taux dinfections et, partant, de cibler les groupes qui courent plus de risques.
Toutes les cliniques de santé des établissements du SCC fournissent des rapports de surveillance mensuels au SSMI-SCC. Le personnel de Santé Canada, aidé des employés des Services de santé du SCC, recueille, vérifie et analyse les données de surveillance. Cet article fournit les taux dinfection au VIH et aux virus de lhépatite B et C, ainsi que le taux de MTS chez les détenus sous responsabilité fédérale.
Résultats
VIH
En 1999, la prévalence du VIH au sein de la population canadienne en général était évaluée à 0,1 %4. Par comparaison, le nombre de cas signalés de détenus infectés par le VIH à la fin de lexer-cice 2001 sétablissait à 223 (1,8 %), une hausse par rapport aux 214 cas (1,7 %) signalés en 2000 (voir le Tableau 1).
On a décelé 16 nouveaux cas de VIH chez les détenus dans les établissements du SCC en 2001, comparativement à 45 en 2000. Toujours en 2001, 69 % de tous les nouveaux cas de VIH ont été diagnostiqués au moment de ladmission; ce pourcentage était de 53 % en 2000. La fréquence plus élevée des tests de dépistage chez les détenus nouvellement admis a peut-être permis de mieux dépister les infections au sein de ce groupe que parmi la population carcérale dans son ensemble. Des tests de dépistage plus fréquents auprès des délinquantes ont également favorisé un meilleur dépistage chez elles que chez les délinquants. En 2001, la prévalence des cas signalés dinfection au VIH était de 4,7 % en ce qui concerne les délinquan-tes, et de 1,7 % pour les délinquants. Si lon compare avec les années précédentes, le taux savère plus faible chez les femmes (5 % en 2000), mais il est comparable chez les hommes (1,6 %).
Tableau 1
VIH chez les détenus des pénitenciers fédéraux canadiens1, 20002001 |
||||
2001 |
2000 |
|||
n |
(%) |
n |
(%) |
|
Prélèvements pour dépistage anti-VIH |
||||
| Nouvelles admissions | 1 606 | (34,8) | 1 768 | (38,1) |
| Population carcérale générale | 2 412 | (19,0) | 2 770 | (21,7) |
| Total | 4 018 |
4 538 |
||
| Nouveaux cas de VIH signalés | ||||
| Nouvelles admissions | 11 |
(0,2) |
24 |
(0,5) |
| Population carcérale générale | 5 |
(0,04) |
21 |
(0,2) |
| Total | 16 |
45 |
||
Sexe |
||||
| Homme | 15 |
(93,8) |
43 |
(95,6) |
| Femme | 1 |
(6,2) |
2 |
(4,4) |
| Total | 16 |
45 |
||
Total des cas de VIH signalés2 |
||||
| Homme | 210 |
(1,7) |
201 |
(1,6) |
| Femme | 13 |
(4,7) |
13 |
(5,0) |
| Total | 223 |
(1,8) |
214 |
(1,7) |
Hépatite C
Le nombre des cas signalés dinfection au virus de lhépatite C (VHC) chez les détenus sous responsabi-lité fédérale est passé de 2 542 (20,1 %) en 2000 à 2 993 (23,6 %) en 2001 (voir le Tableau 2). Comparati-vement, le taux dinfection au VHC au sein de la population canadienne dans son ensemble (0,8 %) savérait de beaucoup inférieur à celui des détenus des pénitenciers fédéraux5.
Tableau 2
Hépatite C chez les détenus des pénitenciers fédéraux canadiens1, 20002001 |
||||
2001 |
2000 |
|||
n |
(%) |
n |
(%) |
|
Prélèvements pour dépistage anti-VHC |
||||
| Nouvelles admissions | 1 908 |
(41,1) |
1 583 |
(18,1) |
| Population carcérale générale | 2 512 |
(19,7) |
2 151 |
(17,0) |
| Total | 4 420 |
3 734 |
||
| Nouveaux cas signalés dhépatite C | ||||
| Nouvelles admissions | 195 |
(4,2) |
244 |
(5,3) |
| Population carcérale générale | 367 |
(2,9) |
289 |
(2,3) |
| Total | 562 |
533 |
||
Sexe |
||||
| Homme | 528 |
(94,0) |
500 |
(93,8) |
| Femme | 34 |
(6,0) |
33 |
(6,2) |
| Total | 562 |
533 |
||
Total reported Hepatitis C cases2 |
||||
| Homme | 2,879 |
(23,2) |
2,431 |
(19,7) |
| Femme | 114 |
(41,2) |
111 |
(42,4) |
| Total | 2 993 |
(23,6) |
2 542 |
(20,1) |
On a décelé 562 nouveaux cas dhépatite C dans les établissements du SCC en 2001, contre 533 en 2000. Contrairement à ce quon a observé pour linfection au VIH, plus de nouveaux cas dinfection au VHC ont été signalés dans la population carcérale générale (65 % en 2001, et 54 % en 2000) que parmi les détenus nouvellement admis. Ces résultats pourraient être attribuables au fait que le SCC a reconnu limpor-tance de lhépatite C et commencé à rendre accessibles les tests de dépistage de cette maladie il y a seulement trois ans.
Cependant, comme dans le cas du VIH, les femmes étaient plus susceptibles que les hommes dobtenir un diagnostic positif dinfection au VHC. À la fin de lexercice 2001, on a signalé chez les délinquantes 41,2 % de cas VHC, contre 23,2 % chez les délin-quants. Comparativement à lannée 2000, toutefois, le taux dinfection déclarée au sein de la population carcérale était supérieur chez les femmes (42,4 %) et inférieur chez les hommes (23,2 %).
Hépatite B et maladies transmises sexuellement
La prédominance du VIH et de lhépatite C chez les détenus fait souvent oublier limportance de maladies contagieuses moins souvent diagnostiquées telles que les MTS. En prison comme dans la collecti-vité, lhépatite B et les autres maladies transmises sexuellement sont le plus souvent décelées à lobser-vation de symptômes plutôt que lors dun dépistage volontaire.
En 2000 et en 2001, on a rapporté respectivement 13 et 43 cas dhépatite B parmi les détenus des établisse-ments du SCC. Par rapport à la population carcérale dans son ensemble, ces chiffres représentent un taux de 0,1 % pour 2000, et de 0,3 % pour 2001. Par comparaison, on a estimé que le taux au sein de la population canadienne en général se situait entre 0,5 % et 1 % en 2000.
En 2001, on a signalé 23 cas de chlamydiose génitale (0,18 % du SCC de la population carcérale), compa-rativement à 21 cas (0,17 %) en 2000. Le nombre de cas de gonorrhée a aussi augmenté légèrement pendant ces deux ans : 11 cas en 2000 (0,09 %), et 13 cas en 2001 (0,10 %). En 2001 également, on a évalué les taux de chlamydiose et de gonorrhée dans la population canadienne en général à 0,15 % et à 0,02 %, respectivement 6.
Analyse
Les données de surveillance ne donnent quune petite idée de la situation relative aux maladies infectieuses dans le milieu carcéral. Des recherches ciblées sont nécessaires pour compléter les données recueillies au cours de la surveillance régulière. Les données compi-lées par le SSMI-SCC en 2000 et en 2001 corroborent les résultats obtenus par les chercheurs canadiens au sujet des taux dinfection au VIH et au VHC chez les déte-nus7. Les études montrent que des antécédents de consommation de drogues injectables constituent le facteur de risque le plus courant au chapitre de linfection au VIH et au VHC chez les détenus sous responsabi-lité fédérale au Canada8. Plus particulièrement, précisons que cest le partage de seringues infectées entre détenus pour linjection de drogues illicites qui favorise la transmission des virus à diffusion hématogène.
Cette situation met en lumière le défi croissant qui se pose aux travailleurs de la santé du système correction-nel pour ce qui est de trouver des moyens novateurs et efficaces pour freiner la transmission des maladies infectieuses aux détenus non infectés par les détenus infectés. Les interventions visant à réduire le lourd fardeau associé aux infections doivent sinscrire dans des stratégies de réduction des méfaits et servir de complé-ment aux mesures habituelles de promotion de la santé par la sensibilisation des détenus. Outre le dépistage volontaire et confidentiel, le SCC a mis en uvre plusieurs initiatives destinées à prévenir la transmission des maladies infectieuses et à réduire les méfaits entraî-nés par les comportements à risque. Celles-ci prévoient : la production de matériel didactique et de programmes éducatifs à lintention des détenus et du personnel correctionnel; la distribution sur demande de condoms, de digues dentaires, de lubrifiants à base deau et deau de javel dans tous les établissements; la promotion de la vaccination contre lhépatite A et B; et la mise en uvre dun programme dentretien à la méthadone pour les détenus dépendants des opiacés. Des études ciblées sont nécessaires pour mieux quantifier le risque dinfection au sein du système correctionnel afin daméliorer les interventions.
Le dépistage précoce des infections liées au VIH, à lhépatite B et C, et aux MTS chez les détenus contribuera à réduire la morbidité associée à ces maladies ainsi que les coûts des traitements quelles nécessitent. Vu que lhépatite B, la chlamydiose et la gonorrhée se transmet-tent de la même façon que le VIH et que le VHC (par le sang et les contacts sexuels)9, que certaines MTS favori-sent la transmission du VIH10, et que les co-infections ont une incidence marquée sur la santé, il est impératif de prévenir la transmission de lhépatite B et des MTS. Bien que le SCC offre à tous les détenus la vaccination contre lhépatite B, on ne recueille aucune information sur le nombre de détenus qui reçoivent le vaccin. Le dépistage intensif des MTS pourrait également aider au contrôle de ces maladies. Il est justifié daccroître le taux de dépistage chez les détenus, en particulier à ladmission, étant donné le succès du dépistage précoce indiqué par les données fournies dans le rapport.
Les résultats figurant dans cet article doivent être interprétés avec prudence. Les données globales de surveillance présentent une limite : elles ne prennent pas en considération le fait quun détenu peut subir plu-sieurs tests. Par conséquent, les taux dinfection, actuelle-ment fondés sur le nombre de résultats positifs, pour-raient être en réalité plus élevés que ceux présentés ici. En outre, les taux de cas signalés ne tiennent compte que des personnes qui se soumettent volontairement au dépistage. Le caractère asymptomatique de nombreuses maladies infectieuses accentue la sous-estimation de la prévalence réelle de ces infections au sein de la population carcérale.
La production annuelle de données sur la prévalence ne permet pas de savoir si les changements dans les taux dinfection sont attribuables à la seule transmission au sein des établissements. Un pourcentage important de délinquants sont déjà infectés lorsquils arrivent en prison. Au cours des prochaines années, les responsables de la surveillance de la santé au SCC sefforceront dutiliser des méthodes plus rigoureuses pour dépister les maladies afin de faciliter la caractérisation des types dinfections parmi les cas signalés. De plus, le SCC réévaluera constamment ses stratégies en vue de trouver des façons efficaces de prévenir et de contrôler la maladie chez les détenus sous responsabilité fédérale.
2. VLAHOV, D., BREWER, T. F., CASTRO, K. G., NARKUNAS, J. P., SALIVE, M. E., ULLRICH, J. et MUNOZ, A. «Prevalence of antibody to HIV-1 among entrants to US correctional facilities», Journal of the American Medical Association, vol. 256, no9, 1991, p. 1129-1132. Voir aussi GORE, S. M., BIRD, A. G. et HUTCHISON, S. J. «Injector-inmates and anal sex with another man in prison», International Journal of STD/AIDS, vol. 9, no 12, 1998, p. 781.
3. MacINTYRE, C. R., KENDIG, N., KUMMER, L., BIRAGO, S., GRAHAM, N. M. et PLANT, A. J. «Unrecognised transmission of tuberculosis in prisons», European Journal of Epidemiology, vol. 15, no 8, 1999, p. 705-9. Voir aussi CHAVES, F., DRONDA, F., CAVE, M. D., ALONSO-SANZ, M., GONZALEZ-LOPEZ, A., EISENACH, K. D., ORTEGA, A., LOPEZ-CUBERO, L., FERNANDEZ-MARTIN, I., CATALAN, S. et BATES, J. H. «A longitudinal study of transmission of tuberculosis in a large prison population», American Journal of Respiratory and Critical Care Medicine, vol. 155, no 2, 1997, p. 719-25.
4. SANTÉ CANADA. Le VIH et le sida au Canada : Rapport de sureillance en date du 31 décembre 2001, Division de lépidémiologie et de la surveillance du VIH/sida, avril 2002.
5. SANTÉ CANADA. Système de surveillance améliorée pour les cas dhépatite B et C aigus, Division des infections acquises en milieu de soins de santé, Relevé des maladies transmissibles au Canada, 2001, 27S3, p.10-12.
6. SANTÉ CANADA. Comparaison des cas rapportés et des taux de MTS à déclaration obligatoire du 1er janvier au 31 mars 2002 et du 1er janvier au 31 mars 2001, Division de la promotion de la santé sexuelle et de la prévention et du contrôle des MTS, consulté le 1er juillet 2002 : http:// www.hc-sc.gc.ca/pphb-dgspsp/std-mts/stdcases-casmts/index_f.html
7. HANKINS, C., GENDRON, S., HANDLEY, M., ROUAH, F. et OSHAUGHNESSY, M. «Infection au VIH-1 chez des hommes incarcérés Québec», Rapport hebdomadaire des maladies au Canada, vol. 17, no 43, 1991, p. 233-235. Voir aussi FORD, P. M., WHITE, C., KAUFMANN, H., MacTAVISH, J., PEARSON, M., FORD, S., SANKAR-MISTRY, P. et CONNOP, P. «Voluntary anonymous linked study of the prevalence of HIV infection and hepatitis C among inmates in a Canadian federal penitentiary for women», Canadian Medical Association Journal, vol. 153, no 11, 1995, p. 1605-9.
8. FORD, P. M., PEARSON, M., SANKAR-MISTRY, P., STEVENSON, T., BELL, D. et AUSTIN, J. «HIV, hepatitis C and risk behaviour in a Canadian medium-security federal penitentiary: Queens University HIV Prison Study Group», Queens Journal of Medicine, vol. 93, no 2, 2000, p.113-9. Voir aussi DUFOUR, A., ALARY, M., POULIN, C., ALLARD, F., NOEL, L., TROTTIER, G., LEPINE, D. et HANKINS, C.«Prevalence and risk behaviours for HIV infection among inmates of a provincial prison in Quebec City», AIDS, vol. 10, no 9, 1996, p. 1009-15. Voir aussi PREFONTAINE, R. G., CHAUDHARY, R. K. et MATHIAS, R. G. «Analysis of risk factors associated with hepatitis B and C infection in correctional institutions in British Columbia»,
Canadian Journal of Infectious Disease, vol. 5, no 4, 1994, p. 153-6.
9. GILL, O. N., NOONE, A. et HEPTONSTALL, J. «Imprisonment, injecting drug use, and bloodborne viruses», British Medical Journal, vol. 310, no 6975, 1995, p. 275-6.
10. COHEN, M. S. «Sexually transmitted diseases enhance HIV transmission: no longer a hypothesis», Lancet Supplemental, vol. 3, 1998, p. 5-7.