La promotion de la qualité de vie : le fondement de la réadaptation des délinquants ?
DJ Williams et William B. Strean1
Université de lAlberta
e plus en plus de preuves démontrent que les délin-Dquants peuvent améliorer leur conduite. En outre, de récentes études ont permis de cerner les éléments quont en commun les programmes de réadaptation efficaces2. Toujours est-il que les praticiens continuent déprouver de la difficulté à motiver les délinquants à participer activement au traitement, ce qui demeure un enjeu critique du domaine correctionnel. Cet article explique pourquoi les délinquants ont si peu de motivation intrinsèque lorsquils commencent un programme et de quelles façons ladoption dune approche de promotion de la qualité de vie permet daccroître leur motivation au début du traitement. La promotion de la qualité de vie est profondément ancrée dans les valeurs des professions dassistance à autrui et sinscrit dans les cadres théoriques actuellement employés pour expliquer la modification du comportement.
Pour diverses raisons, il est difficile de réadapter les délinquants. Dabord, nombre dentre eux semblent très peu motivés à changer. Ils ont souvent de la difficulté à renoncer aux «pensées erronées» qui se sont enracinées dans leurs perceptions. Dautres peuvent dire «les bonnes choses», mais leurs actes ne correspondent pas toujours à leurs paroles. De nombreux délinquants sont motivés à suivre la thérapie, non pas parce quils tiennent réellement à saméliorer ou à modifier leur conduite de façon durable, mais parce quils veulent sacquit-ter de leurs obligations en fait de programmes. En effet, entre ceux qui suivent passivement des théra-pies, et ceux qui sy appliquent et sy investissent, il y a un monde de différence. Or, si la thérapie doit permettre de réduire la récidive, nous devons aider les délinquants à rejoindre ce deuxième groupe.
Le praticien correctionnel doit aussi affronter la difficulté de travailler directement avec des person-nes qui ont transgressé les normes de la société. Certaines dentre elles ont commis des actes affreux, qui suscitent des émotions que le praticien sefforce tant bien que mal de contenir, mais qui peuvent compliquer sa communication avec le délinquant. Pour tenter de comprendre de tels actes troublants, les praticiens recourent souvent à lanalyse intellec-tuelle, mais la conscience de ces actes exerce néan-moins sur eux des influences subtiles. Ainsi, linte-raction interpersonnelle se compose déchanges tant conscients quinconscients. Lors de ces échanges, les êtres humains se transmettent certes des messages «substantiels», mais aussi des messages sur les rapports entre eux. Les échanges inconscients sont déterminés par tout ce que nous savons sur notre interlocuteur et nos opinions à son sujet. Par consé-quent, lors des échanges inconscients, nous trans-mettons à notre interlocuteur des messages non intentionnels sur nos rapports avec lui.
Ces difficultés renforcent la mentalité répandue dans les contextes de justice pénale qui consiste à ranger les acteurs en deux camps opposés : nous contre eux. Cette mentalité se trouve autant chez les délinquants, à légard des agents de programmes, que chez les agents de programmes, à légard des délinquants. Or, si nous voulons aider les délinquants à mieux se motiver et à retirer du coup des bienfaits durables du traitement, nous devons impérativement dissiper la mentalité de nous contre eux. Une façon dy voir consiste sans doute à appliquer constamment le concept de la qualité de vie. Sils ne partent pas dune base solidement fondée sur les éléments de la qualité de vie, sous une forme ou une autre, les délinquants demeureront réticents à sinvestir dans le traitement. Cette réticence vient compliquer le travail des agents de programmes, dont les efforts de réadaptation nauront que des effets limités, pour ce qui est daméliorer la conduite des délinquants de façon durable et de réduire la récidive.
Postulats du traitement
Les praticiens croient, parce quils en ont les preuves, que la thérapie produit des bienfaits susceptibles daméliorer considérablement la vie du sujet. Les cliniciens passent des années à acquérir le savoir et les compétences nécessaires afin daider autrui. Pour nous, cela semble parfaitement logique. Mais, est-ce que les délinquants partagent nos vues ? Pas nécessairement. Pour eux, ce qui compte, ce sont les nombreuses limites imposées à leur liberté. Certains dentre eux se voient comme des victimes. Ils croient que tout le système correctionnel est destiné à les punir. De leur point de vue, les programmes quon leur impose ne visent donc pas à les aider. Ils nont pas pour eux de valeur personnelle et ne représen-tent pas des possibilités de changement. Les programmes constituent pour eux un autre élément du châtiment. Bien avant quil nentreprenne une thérapie correctionnelle, le délinquant a donc des idées préconçues. De plus, il éprouve à cet égard des émotions bien précises. Les programmes de traite-ment et létablissement correctionnel où ils sont offerts suscitent un contexte de conditionnement classique, qui peut expliquer laffect défavorable et la forte résistance que de nombreux délinquants manifestent quand ils commencent une thérapie.
Qualité de vie et réadaptation des délinquants
Lapproche axée sur la qualité de vie peut être une bonne façon de contrer la perception selon laquelle le système correctionnel et le traitement sont destinés à punir. Lors de programmes correctionnels commu-nautaires3 fondés sur une telle approche, les participants ont été plus nombreux à mener à terme le traitement. Dans cette approche, avant de commencer le traitement, les délinquants rencontrent les agents de programmes lors dune séance dorienta-tion où tous, agents et délinquants, se présentent et où les agents expliquent les règles et lobjet du programme, qui consiste à donner aux participants des possibilités daméliorer leur qualité de vie. Ensuite, les agents invitent les délinquants à réfléchir aux choses qui leur importent le plus, à ce quils veulent accomplir dans la vie et aux manières dont ils veulent évoluer comme personne, puis à en discuter. Notons que ce sont ainsi les délinquants qui dirigent la discussion. Cela peut réduire leur perception dêtre dominés par le système et leur donner un sentiment de pouvoir personnel dès le début de la thérapie. Quand on leur pose ces questions liées à la qualité de vie, avec très peu dorientation de la part des agents, les délinquants tendent à donner les réponses qui figurent au Tableau 1.
Tableau 1
Que veulent les délinquants de la vie ? |
De bonnes relations avec leurs familles et amis |
Assez dargent |
Satisfaction professionnelle |
Santé |
Études |
Liberté |
Par ailleurs, les agents de programmes sont invités à préciser, eux aussi, les choses qui leur importent le plus. De façon générale, on constate que nous voulons tous les mêmes choses : relations étroites avec les parents et amis, assez dargent pour subve-nir à nos besoins, un emploi satisfaisant, la santé et un certain niveau de scolarité. Ces éléments sont jugés essentiels à la qualité de vie désirée, quil faut constamment sefforcer datteindre, dentretenir et de renforcer.
Le crime et ses conséquences réduisent les possibili-tés daméliorer ces éléments de la qualité de vie et concourent à déterminer la qualité de vie réelle. Si les chercheurs cliniciens proposent différentes défini-tions de la qualité de vie4, pour nos besoins, disons quil sagit «de la mesure dans laquelle nous avons les choses qui nous importent le plus dans la vie, et de la qualité de celles-ci». Pour atteindre la qualité de vie désirée, la personne sefforce sans cesse damé-liorer la qualité de ces choses, dont létat actuel correspond à la qualité de vie réelle. Partant de ces principes, il est possible de démontrer que les «pensées erronées», les actes de violence et le comportement criminel déterminent dans une large mesure la qualité de vie réelle et peuvent empêcher latteinte de la qualité de vie désirée. La réadaptation vise donc avant tout à donner aux délinquants des possibilités de combler lécart entre la qualité de vie réelle et désirée au moyen de programmes de traite-ment. À tous moments, les délinquants et les agents de programmes doivent absolument garder cet objectif à lesprit.
Lapproche axée sur la qualité de vie est en soi fort simple, mais peut se révéler très efficace. Dès le début du programme, elle donne au délinquant le sentiment de son pouvoir personnel. Elle montre que nous voulons tous les mêmes choses dans la vie. Le programme se doit de fournir les moyens de défaire les raisonnements criminogènes et daider les délinquants à remédier à leurs émotions négatives, à réparer les traumatismes passés et à adopter un mode de vie qui mène à lamélioration de la qualité de vie. En définitive, chacun est responsable de la qualité de sa vie. Cest donc le délinquant qui doit assumer la responsabilité de changer sur le plan personnel. Cette approche insiste aussi sur le fait que les efforts en vue du perfectionnement personnel ne doivent pas cesser à la fin du traitement, mais se poursuivre durant toute la vie. Le but nest pas de terminer le programme, mais de continuer dévoluer et de rechercher la satisfaction personnelle toute sa vie durant. Le programme se passe dans une atmos-phère somme toute favorable, si bien que les échan-ges entre acteurs et les messages quils véhiculent sur les rapports entre ceux-ci sont moins susceptibles de nuire au déroulement de la thérapie. De nom-breux délinquants délaissent la motivation extrinsè-que qui consiste à vouloir terminer le programme afin de saffranchir du système, pour adopter la motivation intrinsèque daméliorer leur qualité de vie et de changer leur comportement pour de bon.
Il est important que la notion de qualité de vie ne soit pas évoquée quune seule fois, puis délaissée par la suite. Les agents de programmes doivent cons-ciencieusement la cultiver tout au long du traite-ment. Les choses qui importent le plus cernées par chaque délinquant à la séance dorientation de-vraient être à la base des objectifs du programme et de la définition des progrès. Quand il formule les objectifs, le clinicien décide généralement quel type de thérapie se traduira par les meilleurs progrès. Les délinquants participants tiennent ensuite un journal ou produisent des rapports pour indiquer de quelles manières ils appliquent les acquis du traitement pour améliorer leur qualité de vie. Établis au moment de lorientation, les objectifs du traitement peuvent être assez généraux. Vers la fin de chaque traitement, des objectifs précis sont adoptés pour appliquer la matière de chaque séance qui tendent vers latteinte des objectifs de tout le traitement. Ainsi, la qualité de vie devient la trame qui par court tout le programme, le rendant applicable, compréhensible et désirable. Cette démarche crée aussi des occasions dencourager les participants et les agents de programmes, parce que les délinquants rendent compte périodiquement de leur application de la matière en vue des objectifs à long terme et de lamélioration de la qualité de vie. À la fin du traitement, il est recommandé au personnel de voir avec les délinquants comment ils se sont servis du traitement afin de rehausser la qualité de vie et de prévoir des façons de poursuivre les progrès en ce sens.
La promotion de la qualité de vie se fonde sur les principes et les valeurs à la base des professions dassistance à autrui. Comme approche, elle nous rappelle sans cesse la distinction à faire entre les êtres humains qui sont tous dotés de bonté et de valeur inhérentes et un ensemble de comportements qui, du moins dans le contexte de la justice pénale, sont souvent attribuables à une maladie clinique ou à des troubles précis. Sils veulent que les délinquants changent pour le mieux et pour de bon, les praticiens doivent les soigner en tant que «per-sonnes entières», au lieu de soccuper uniquement de laffection clinique. Lapproche axée sur la qualité de vie rejoint donc la perspective des forces5 et le paradigme axé sur les solutions récemment proposés afin de réadapter les délinquants.
Lapplication de lapproche axée sur la qualité de vie au début du traitement correspond aussi à lun des impératifs du modèle transthéorique, qui veut que la modification du comportement procède par étapes successives de préparation au changement7. Les concepteurs de ce modèle observent que, dans de nombreux programmes de réadaptation, on sattend à ce que les délinquants manifestent par leurs actes des changements de comportement concrets, alors que bon nombre dentre eux nen sont quà létape de la précontemplation, et ne sont pas par conséquent motivés à changer. Par contre, si nous leur montrons que notre qualité de vie à tous dépend ni plus, ni moins des mêmes éléments, quil existe un écart entre la qualité de vie désirée et réelle et que le traite-ment vise à combler cet écart, les délinquants constateront sans doute que le traitement peut leur offrir des bienfaits. À partir de ce constat, ils peuvent entreprendre le processus du changement en délais-sant létape de la précontemplation, au profit dune étape plus près de laction concrète. Pour nombre deux, cest lexposition à la notion de qualité de vie qui les incite à faire le virage de la motivation extrinsèque à la motivation intrinsèque. Les change-ments qui suivent cette exposition sont donc plus susceptibles dêtre durables8.
Conclusion
Lutilité de mettre la notion de la qualité de vie au service de la réadaptation des délinquants peut sembler une évidence. Mais on aurait tort de minimi-ser limportance de cette approche. Si les agents de programmes ninsistent pas assez là-dessus au début du traitement, il leur sera difficile de gagner la confiance des délinquants. De même, ils auront du mal à contrer le conditionnement classique fortement ancré dans lesprit de certains délinquants qui associe prisons et traitements à punition. Cest pourquoi il est essentiel de promouvoir la notion de la qualité de vie auprès des délinquants. Dailleurs, pour bien des programmes, il faudra éventuellement donner plus de place au concept de la qualité de vie afin de bien motiver les clients à participer au traitement.
Nous proposons à ceux qui aident les délinquants à se réadapter de se pencher sur leurs visions de traitement et de lexécution de programmes afin de se demander si leurs clients partagent les mêmes visions. Si non, les praticiens pourraient se poser les questions suivantes : Quelle influence ces divergences de perceptions peuvent-elles avoir sur le déroule-ment du traitement ? et Que faire pour trouver avec les clients un terrain dentente (thérapeutique) ? Dans ce contexte, le principe longtemps admis en travail social qui consiste à partir du point de départ du client prend tout son sens. Et comme praticiens, nous devons partir des perceptions des clients. Il se peut que lintégration rigoureuse de la notion de la qualité de vie aux programmes soit la solution qui permette de trouver avec eux le terrain dentente thérapeutique.
Nous avons proposé ici des façons de mettre lappro-che axée sur la qualité de vie au service des efforts de réadaptation des délinquants. Cette notion peut sappliquer de différentes manières, mais nous soutenons que, dans chaque cas, pour être efficaces, les mesures de réadaptation doivent être profondé-ment et visiblement ancrées dans la promotion de la qualité de vie.
2. GENDREAU, P. «Offender rehabilitation: What we know and what needs to be done», Criminal Justice and Behavior, vol. 23, 1996, p.144-161.
3. WILLIAMS, DJ. «Quality of life recognition and promotion in offender rehabilitation», Corrections Compendium, vol. 24, no 10, 1999, p. 6-19.
4. GLADIS, M. M., GOSCH, E. A., DISHUK, N. M. et CRITS-CHRISTOPH, P. «Quality of life: Expanding the scope of clinical significance», Journal of Consulting and Clinical Psychology, vol. 67, 1999, p. 320-331.
5. VAN WORMER, K. «The strengths perspective: A paradigm for correctional counselling», Federal Probation, vol. 63, no 1, 1999, p.51-58.
6. CLARK, M. D. «Interviewing for solutions: A strength-based method for juvenile justice», Corrections Today, juin 1997, p.98-102.
7. PROCHASKA, J. O. et VELICER, W. F. «The transtheoretical model of health behavior change», American Journal of Health Promotion, vol. 12, no 1, 1997, p. 38-48.
8. DECI, E. L. et RYAN, R. M. Intrinsic motivation and self-determination in human behavior, New York, NY, Plenum, 1985.