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Les délinquants sexuels inuits : Caractéristiques relatives aux victimes, aux infractions et à la récidive

Christopher J. Rastin11
Direction de la recherche, Service correctionnel du Canada et Université d’Ottawa
Sara L. Johnson2
Programme des services correctionnels, Centre canadien de la statistique juridique

Les délinquants inuits incarcérés dans des établisse-ments correctionnels fédéraux ont plus tendance à purger des peines pour des infractions d’ordre sexuel que les autres délinquants autochtones ou non autochtones3. À l’heure actuelle, plus de 60 % des délinquants inuits sont incarcérés pour des infractions d’ordre sexuel4. Cependant, jusqu’à présent, très peu de recherches ont été effectuées sur le comportement sexuel délinquant des Inuits. Cet article a pour but d’établir un profil et d’étudier les schémas de récidive des délinquants sexuels inuits, par comparaison avec les délinquants sexuels non autochtones.

Étude actuelle

La présente étude établit une comparaison entre les profils des délinquants sexuels inuits (N = 37) et les délinquants sexuels non autochtones (N = 1 937). De plus, pendant 12 ans, un suivi a été effectué auprès de 37 délin-quants sexuels inuits et 37 délinquants sexuels non autochtones, afin d’étudier les schémas de récidive. On a comparé les délinquants sexuels inuits avec 37 délinquants sexuels non autochtones triés grâce à un échantillonnage aléatoire et stratifié5. Les données de l’étude proviennent du Système de gestion des délinquants (SGD)6 du Service correctionnel du Canada (SCC) et des résultats de l’Enquête nationale sur les délin-quants sexuels de l’année 19917.

Résultats

Dans l’ensemble, le profil des délinquants sexuels inuits et des délinquants sexuels non autochtones diffèrent sur plusieurs variables, notamment en ce qui concerne l’âge du délinquant, les types de victimes, le sexe des victimes, l’âge des victimes et le taux de récidive. Par exemple, à l’admission, les délinquants sexuels inuits sont en moyenne considérablement plus jeunes que le délinquants sexuels non autochtones (moyenne d’âge de 31 ans et 39 ans respectivement). Cet écart est similaire à la différence d’âge établie normalement entre les délinquants autochtones et les délinquants non autochtones8.

À l’heure actuelle, les délinquants sexuels inuits purgent des peines pour des infractions sexuelles différentes de celles des délinquants sexuels non autochtones. Le type d’infraction sexuelle le plus fréquent est le viol, qui correspond à environ la moitié des infractions commises par les délin-quants appartenant aux deux groupes dans cette catégorie (voir le Tableau 1). Toutefois, malgré le fait que la majorité des délinquants sexuels, tous groupes confondus, se classent parmi les violeurs, les délinquants sexuels inuits se classent plus souvent parmi les auteurs de différents crimes sexuels (on trouve des enfants et des adultes chez les victimes) que les délinquants non autochtones (16 % par rapport à 4 %).

Tableau 1

Types d'infractions sexuelles

 
Inuits
Non Autochtones
X2
(X)
 
%
(n)
%
(n)
 

Auteur d'un acte incestueux

(—)†
20
(331)
 
Agresseur d'enfants
(—)†
27
(455)
 
Auteur de différents
12,74**

(victimes : enfants/adultes)

16
(5)
4
(64)
 
Violeur
47
(15)
50
(840)
 
**p < 0,01; †quantité trop minime pour être exprimée.

Bien qu’il n’y ait pas de différence significative entre les délinquants sexuels inuits et les délin-quants sexuels non autochtones quant au nombre moyen de victimes, on note une différence entre ces deux groupes relativement au choix des victimes. Tel qu’illustré dans le Graphique 1, il n’y a pas de différence significative entre le pourcen-tage de délinquants sexuels inuits et le pourcen-tage de délinquants sexuels non autochtones dont les victimes sont les suivantes : hommes, adolescents, adolescentes et fillettes. Toutefois, on remarque qu’un pourcentage considérablement plus élevé de délinquants sexuels inuits agressent des femmes (68 % par rapport à 50 %) et que les délinquants sexuels inuits font très peu de victimes chez les garçons par rapport aux délinquants non autochtones (0 % versus 11 %). Il est important de noter que les délinquants sexuels inuits ne font pas de victimes de sexe masculin.

Il n’y a pas de différence significative entre les délinquants inuits et non autochtones quant au nombre de blessures physiques infligées durant les agressions. Cependant, on remarque que les délinquants sexuels inuits ont davantage tendance à être sous l’influence de l’alcool et/ou d’autres drogues, au moment où ils commettent une infraction sexuelle, comparativement aux délin-quants sexuels non autochtones (88 % par rapport à 61 %).

Graphique 1
Types de victimes

* p < 0,05

En général, les délinquants sexuels inuits et non autochtones présentent un profil similaire en ce qui concerne certaines caractéristiques relatives aux infractions sexuelles, comme le nombre de victimes. Toutefois, d’autres variables permettent d’établir des différences entre les deux groupes étudiés, comme l’âge des délinquants ainsi que le sexe et l’âge des victimes. Certaines de ces diffé-rences peuvent avoir une incidence majeure sur le traitement des délinquants sexuels inuits en vue de réduire le risque de récidive.

Récidive

Une analyse de survie a été utilisée pour comparer le taux de récidive des 37 délinquants sexuels inuits avec un échantillon de 37 délinquants sexuels non autochtones, sur une période de 12 ans. Cette analyse tenait compte de toute réadmission dans un établissement correctionnel fédéral (récidive générale)9 et de toute réadmission à la suite d’une infraction avec violence ou infraction sexuelle.

Le Graphique 2 indique la proportion de délin-quants qui n’ont pas été réadmis dans des établis-sements correctionnels fédéraux. Donc, la proportion restante correspond au taux de récidive. D’après ces résultats, les délinquants sexuels inuits présentent un taux de récidive générale considéra-blement plus élevé que les délinquants sexuels non autochtones. Vers la septième année de l’étude, on note que 48 % des délinquants sexuels inuits ont été réadmis dans un établissement correctionnel fédéral, par rapport à un taux de 20 % chez les délinquants sexuels non autochtones. C’est au cours des trois premiè-res années de l’étude que le taux de récidive a été le plus élevé chez les délinquants sexuels autochtones. Chez les délinquants sexuels avant la septième année de l’étude que récidive est demeuré le plus élevé.

Graphique 2
Courbes de survie de la récidive générale :
délinquants sexuels inuits versus délinquants sexuels non autochtones

X2 (1) = 5,67, p < 0,01

En ce qui concerne le taux de récidive avec violence, il est à noter que même si le pourcentage de délinquants sexuels inuits qui ont été réadmis est supérieur au pourcentage de délinquants sexuels non autochtones, cet écart n’est pas statistique-ment significatif10. Vers la septième année de l’étude, environ 20 % des délinquants sexuels inuits ont été réadmis dans un établissement correctionnel fédéral, comparativement à 7 % des délinquants sexuels non autochtones (voir le Graphique 3).

Graphique 3
Courbes de survie de la récidive avec violence :
délinquants sexuels inuits versus délinquants sexuels non autochtones

.X2 ( 1) = 1, 64, ns

La différence entre les délinquants inuits et non autochtones en ce qui concerne le taux de récidive sexuelle était presque significative (p = 0,07), ce qui veut dire que le taux de récidive sexuelle chez les délinquants inuits est plus élevé que chez les délinquants non autochtones. Tout comme les taux de récidive générale et de récidive avec violence, c’est au cours des quatre premières années de l’étude que les taux de récidive sexuelle ont été les plus élevés. On note également que les taux de récidive n’ont pas fluctué, pour les deux groupes de délinquants, pendant les six dernières années de l’étude. Environ 22 % des délinquants sexuels inuits ont récidivé en commettant une infraction d’ordre sexuel, comparativement à 5 % des délinquants sexuels non autochtones (voir Graphique 4).

Graphique 4
Courbes de survie de la récidive sexuelle :
délinquants sexuels inuits versus délinquants sexuels non autochtones

X2 (1) = 2,73, p < 0,10

Analyse

Durant les 12 années étudiées, le pourcentage de délinquants sexuels inuits qui ont été réadmis dans des établissements correctionnels fédéraux a été considérablement plus élevé que celui des délinquants sexuels non autochtones. En étudiant les différentes formes de récidive, on note que les différences entre les deux groupes sont presque significatives en ce qui concerne les infractions sexuelles, et que ces différences sont négligeables pour ce qui est des infractions avec violence. L’étude indique également que les délinquants sexuels inuits possèdent certaines caractéristiques habituellement liées à la récidive en matière de délinquance sexuelle (p. ex. : ils ne sont pas très âgés, ils ont commis différents crimes sexuels et possèdent de lourds antécédents criminels). Ces variables peuvent aider à expliquer les taux plus élevés de récidive chez les délinquants sexuels inuits.


1.   340, avenue Laurier Ouest, Ottawa (Ontario) K1A 0P9. Extrait de RASTIN, C. J. A profile and 12-year follow-up of Inuit sexual offenders, baccalauréat spécialisé en psychologie, Ottawa, ON, Université d’Ottawa, 2002.

2.  Immeuble R.H. Coats, 19e étage, Pré Tunney, Ottawa (Ontario) K1A 0T6.

3.  NAHANEE, T. Profil des délinquants sexuels autochtones sous responsabilité fédérale, Ottawa, ON, Service correctionnel du Canada, 1995. Voir également MOTIUK, L. et NAFEKH, M. «Profils des délinquants autochtones dans les services correc-tionnels fédéraux», Forum, Recherche sur l’actualité correctionnelle, vol. 12, no 1, 2000, p. 10-15.

4.  MOORE, J. P. A comparative profile of North American Indian, Métis and Inuit federal offenders, mémoire de maîtrise en criminologie, Ottawa, ON, Université d’Ottawa, 2001.

5.  L’échantillon a été trié au hasard grâce à SAS et stratifié pour assurer une correspondance entre le nombre de délinquants sexuels inuits dans la collectivité et en établissement au nombre de délinquants sexuels non autochtones dans la collectivité ou en établissement.

6.  Le Système de gestion des délinquants (SGD), qui date de 1992, a été conçu pour contrôler et suivre les délinquants sous la responsabilité du Service correctionnel du Canada.

7.  L’Enquête nationale sur les délinquants sexuels concernait tous les délinquants sexuels sous responsabilité fédérale en 1991 (tant en établissement que sous surveillance dans la collectivité). Tous ceux qui présentaient les critères suivants étaient classés parmi les délinquants sexuels : au moment de l’enquête, le délinquant purgeait une peine après avoir commis une infraction sexuelle; le délinquant a déjà été condamné pour agression sexuelle ou a déjà purgé une peine (au fédéral ou au provincial) pour de multiples agressions sexuelles; le délinquant a commis une infraction d’ordre sexuel mais ne purgeait pas de peine au moment de l’enquête; le délinquant a déjà commis une infraction sexuelle mais aucun jugement n’a été rendu.

8.  TREVETHAN, S., TREMBLAY, S. et CARTER, J. La surreprésentation des autochtones dans le système de justice, Ottawa, ON, Centre canadien de la statistique juridique, Statistique Canada, 2000.

9.  Le terme «récidive générale» comprend toute réadmission dans un établissement correctionnel fédéral à la suite d’une nouvelle infraction commise par le délinquant. La récidive avec violence comprend toute réadmission dans un établissement correction-nel fédéral à la suite d’une infraction avec violence (p. ex. : agression, tentative de meurtre ou toute autre manifestation de violence à l’égard d’une personne). La récidive sexuelle comprend toute réadmission dans un établissement correction-nel fédéral à la suite d’une infraction d’ordre sexuel (p. ex. : agression sexuelle, contacts sexuels, exploitation sexuelle, incitation à des contacts sexuels, indignité envers un cadavre humain).

10.  Bien qu’une différence substantielle ait pu être décelée entre la proportion de délinquants inuits et celle des délinquants non autochtones ayant récidivé avec violence, il n’a pas été possible d’en arriver à des résultats significatifs en raison du maigre échantillon.