Examen du potentiel de réinsertion sociale des délinquants autochtones
Raymond Sioui et Jacques Thibault1
Amiskou Groupe Conseil
Le Service correctionnel du Canada (SCC) examine les facteurs statiques et dynamiques à ladmission, avant loctroi dune mise en liberté sous condition, puis tous les six mois. Cet article a pour but dexaminer plus étroitement le caractère discriminatoire de lÉchelle de réévaluation du potentiel de réinsertion sociale (ERPRS) pour en valider lutilisation auprès des délinquants autochtones2
Différentes études du SCC ont mené à lélaboration de lERPRS, qui sest avérée un outil efficace de prédiction de la récidive3. LERPRS est utilisée pour favoriser la réinsertion sociale des délinquants tout en orientant les interventions de façon à mieux appuyer les délinquants dans leur cheminement de réinsertion. LERPRS na cependant fait lobjet daucune validation relativement à son utilisation auprès des délinquants autochtones, et certains se questionnent quant à son efficacité dans ce contexte culturel. De plus, des études ont souligné lexistence de différences importantes entre le profil des délinquants autochtones et celui des délinquants non autochtones4, soulignant ainsi limportance dévaluer cet outil quant à son utilisation auprès des délinquants autochtones.
En plus danalyser la pertinence de lERPRS pour lévaluation des délinquants autochtones, cet article traite des variables précises pouvant contribuer à la réinsertion sociale de ces derniers.
Méthodologie
Les analyses sont fondées sur des informations tirées de deux sources. La première est le Système de gestion des délinquants du SCC. Léchantillon se composait de 30 041 cas de délin-quants de sexe masculin mis en liberté (semi-liberté, libération conditionnelle totale ou libéra-tion doffice) entre janvier 1996 et juin 2002, soit 25 222 cas de mise en liberté pour les délinquants non autochtones (84 %) et 4 819 cas de mise en liberté pour les délinquants autochtones (16 %). Ces cas ont fait lobjet dun suivi pour une période dau plus trois ans afin dexaminer les réadmissi-ons dans les pénitenciers fédéraux.
Une recherche réalisée par Johnston5 a servi de seconde source de données. Cette recherche portait sur 518 délinquants autochtones choisis de façon aléatoire en 1996, lesquels représen-taient environ le tiers de tous les délinquants autochtones incarcérés.
Profil des délinquants
Les analyses effectuées ont permis de confirmer lexistence de différences statistiquement significatives entre le profil des délinquants autochtones et celui des délinquants non autochtones en milieu carcéral fédéral. Ainsi, les Autochtones, par rapport aux non-Autochtones :
Lien avec la récidive
Létude portait également sur le lien qui existe entre certaines variables et la récidive chez les délinquants autochtones et non autochtones6. Comme lindique le Tableau 1, 18 % des délin-quants autochtones ont été réadmis dans les pénitenciers fédéraux dans les six mois suivant leur mise en liberté contre 11 % pour les délin-quants non autochtones. Cet écart se maintient pour les périodes plus longues (33 % par rapport à 20 % après un an). On na toutefois noté aucune différence significative entre les délinquants autochtones et les délinquants non autochtones quant aux motifs de leur réadmission, que ce soit pour avoir enfreint les conditions de leur mise en liberté ou avoir commis de nouvelles infractions.
Tableau 1
Réadmissions dans un pénitencier fédéral après six mois |
||
| Type de mise en liberté | Autochtones |
Non Autochtones |
| Taux de récidive global | 18% |
11% |
| Semi-liberté | 14% |
7% |
| Libération conditionnelle totale | 21% |
9% |
| Libération d'office | 25% |
21% |
Si les délinquants autochtones sont réadmis plus souvent pour toutes les formes de mise en liberté, lécart le plus important a été enregistré chez les délinquants bénéficiant de la libération condition-nelle totale (soit 21 % par rapport à 9 %).
Il semble que lERPRS permette de prédire lissue de la surveillance dans la collectivité pour les délinquants autochtones. Comme le montre le Tableau 2, la proportion de récidivistes ayant été évalués comme présentant un risque et un besoin élevés sont semblables pour les deux catégories de délinquants. Or, il y aurait lieu daméliorer les enquêtes communautaires en ce qui concerne les délinquants autochtones à risque élevé et besoin faible ou à risque faible et besoin élevé, chez qui le taux de récidive était plus élevé (38 % contre 10 %; 37 % contre 12 %).
Tableau 2
Pourcentage de récidivistes selon le facteur de |
||||||
| Niveau de risque | Autochtones |
Non Autochtones |
||||
Niveau de besoin |
Niveau de besoin |
|||||
Faible |
Moyen | Élevé | Faible |
Moyen | Élevé | |
| Faible |
1,7% |
2,5% |
37,5% |
0,8% |
5,1% |
12,4% |
| Moyen |
5,9% |
14,8% |
31,9% |
3,7% |
11,7% |
20,9% |
| Élevé |
38,2% |
15,2% |
25,4% |
9,6% |
10,6% |
26,2% |
Les résultats obtenus ont également permis de relever un certain nombre de différences statisti-quement significatives entre les délinquants autochtones et les délinquants non autochtones :
Validité et pertinence du potentiel de réinsertion sociale
Des analyses ayant un lien des plus directs avec lapplication même de lERPRS, notamment des analyses de validité discriminative et de validité prédictive, ont également révélé la présence de différences statistiquement significatives entre les deux groupes. Ces différences témoignent plus que toutes autres de limportance de tenir compte de la culture. À lexception des besoins concernant les relations sociales et lattitude, toutes les autres variables offrent une meilleure capacité de discrimination chez les non Autochtones.
Comme le montre le Tableau 3, le nombre de besoins élevés et le facteur global de besoin sont les deux meilleurs facteurs de prédiction de la récidive chez les délinquants autochtones et non autochtones. On note toutefois pour les autres variables des différences appréciables quant à lordre dimportance et au nombre des meilleurs prédicteurs.
Tableau 3
Meilleurs facteurs de prédiction de la récidive |
||||
| Prédicteurs | Autochtones |
Non Autochtones |
||
Ordre |
Ratio d'incidence |
Ordre |
Ratio d'incidence |
|
| Risque | 5 |
0,69 |
||
| Besoin | 2 |
1,14 |
2 |
1,58 |
| Emploi | 4 |
0,84 |
||
| Relations matrimoniales et amiliales Fréquentations et relations sociales |
3 |
0,88 |
5 |
0,69 |
| Toxicomanie | 6 |
0,62 |
3 |
0,84 |
Fonctionnement dans la collectivité |
6 |
0,62 |
||
Orientation personnelle et affective |
7 |
0,42 |
||
| Attitude générale |
4 |
0,82 |
||
| Nombre de besoins élevés | 1 |
1,45 |
1 |
2,13 |
Dautres conclusions importantes qui se dégagent de ces analyses sont :
Analyses sur des variables spécifiques à la réalité autochtone
Les données tirées de létude de Johnston ont permis danalyser un certain nombre de facteurs ayant peut-être un lien avec la récidive et la réinsertion sociale. Ces variables comprennent la fréquentation dun pensionnat, la participation à des activités culturelles ou spirituelles, le recours à des services autochtones traditionnels tels que les Aînés, lagent de liaison autochtone et le jumelage, et la participation à des programmes réservés ou non aux Autochtones.
Cependant, faute de données suffisantes pour procéder à des analyses plus complexes, seules des corrélations simples ont pu être calculées. Avant de conclure de façon définitive leur incidence sur la réintégration les résultats ci-dessous devront être confirmés par des études sappuyant sur un plus grand nombre de données. Les principales conclusions tirées des données sont les suivantes :
De façon générale, on peut conclure que certains services et programmes réservés aux Autochtones sont prometteurs à titre de prédicteurs potentiels de la récidive, mais aussi, ce qui est encore plus intéressant, comme moyens de favoriser la réinser-tion sociale. Ces programmes et services sinscri-vent très bien dans le cadre de la mission du SCC. Bien que laccès à ces programmes soit encore très limité, les résultats préliminaires en soutiennent fortement le développement, dautant plus quils répondent à la demande des groupes autochtones et sont appuyés par dautres études.
2. Pour de plus amples renseignements sur ce projet, voir SIOUI, R. et THIBAULT, J. Pertinence dune adaptation culturelle de lÉchelle de réévaluation du potentiel de réinsertion sociale (ERPRS) pour les Autochtones, Rapport de recherche R-109, Ottawa, ON, Service correctionnel du Canada, 2001.
3. MOTIUK, L. L. et BROWN, S. L. La validité du processus de détermination et danalyse des besoins des délinquants dans la collectivité. Rapport de recherche R-34, Ottawa, ON, Service correctionnel du Canada, 1993. Voir aussi MOTIUK, L. L. et PORPORINO, F. J. Évaluation combinée des besoins et risque chez les détenus : étude de mises en liberté sous condition. Rapport de recherche R-01, Ottawa, ON, Service correctionnel Canada, 1989.
4. TREVETHAN, S., CARRIÈRE, G., MACKILLOP, B., FINN, A., ROBINSON, D., PORPORINO, F. et MILLSON, W. Profil instantané dune journée des détenus dans les établissements correctionnels pour adultes du Canada. Ottawa, ON, Centre canadien de la statistique juridique, Statistique Canada, 1999. Voir aussi MOTIUK, L. et NAFEKH, M. «Profils des délinquants autochtones dans les services correctionnels fédéraux», Forum, Recherche sur lactualité correctionnelle vol. 12, no 1, 2000, p. 10-15.
5. JOHNSTON, C. Enquête sur les délinquants autochtones : Examen de dossiers et entrevues, Rapport de recherche n° R-61, Ottawa, ON, Service correctionnel Canada, 1998.
6. La récidive est fondée sur les réincarcérations dans un établisse-ment fédéral dans les six mois suivant la mise en liberté (y compris pour les nouvelles infractions et les manquements aux conditions).