Abandon du comportement délinquant et rester dans le droit chemin : Cadre conceptuel relatif à la réinsertion sociale réussie des jeunes délinquants autochtones
Patti LaBoucane-Benson1
Evaluation and communication, Native Counselling Services of Alberta
L étude avait pour objet de permettre une meilleure compréhension du processus qui mène à une réinsertion sociale réussie chez les jeunes délinquants autochtones de sexe masculin, en particulier ceux qui ont eu des démêlés répétés avec le système de justice pour les adolescents. On voulait déterminer les principaux facteurs qui influent sur ladoption et le maintien dun comportement et dun mode de vie plus sains, élaborer un cadre conceptuel définissant le processus et formuler des recommandations relatives aux politiques et programmes visant les jeunes délinquants autochtones, recommandations fondées sur les résultats quant aux éléments susceptibles de favoriser une amélioration des programmes offerts à cette population.
Méthodologie
L' approche utilisee pour etudier le recit subjectif des expériences liées à la réinsertion chez les jeunes délinquants autochtones se fondait sur la théorie à base empirique; les résultats de létude reflètent donc linterpréta-tion de lauteure en ce qui concerne les com-mentaires des répondants relativement au succès de leur réinsertion sociale et aux rai-sons de ce dernier.
Graphique 1

Les participants (maintenant des adultes) ont entrepris une réflexion sur ce quils avaient vécu en tant que jeunes contrevenants et sur la démarche personnelle qui avait permis leur réinsertion sociale. Léchantillon se composait de six participants dorigine autochtone ayant des liens plus ou moins poussés avec leur culture traditionnelle et ayant tous passé leur vie en milieu urbain (à Edmonton, pour la plupart). Cinq dentre eux avaient vécu une assez longue période de placement sous garde quatre avaient fait lexpérience de la garde en milieu fermé et ouvert, et le cinquième navait connu que la garde en milieu fermé. Bien que récidiviste, le sixième avait fait lobjet dune sanction communautaire sans placement sous garde. Deux des participants avaient fait lobjet daccusations une fois adultes, mais navaient pas été condamnés ni incarcérés, alors quun autre avait fait un séjour dans un établissement correctionnel provincial.
Des entrevues semi-structurées faisant appel à des questions ouvertes ont été réalisées. Elles étaient centrées sur trois thèmes : le début des démêlés avec la justice, labandon du comportement criminel et les efforts pour rester dans le droit chemin. Les participants ont été encoura-gés à parler de leurs principales relations, de ce qui les avait amenés à apporter des change-ments dans leur vie et de ces changements eux-mêmes. Toutes les entrevues ont été enregistrées et transcrites par lauteur.
Constatations
Le cadre conceptuel établi pour la réinsertion sociale des jeunes délinquants autochtones sarticule autour du concept de la «mesure des conséquences». Dans les entrevues, les répon-dants ont mentionné à la fois les conséquences importantes dont la perspective les avait poussés à modifier radicalement leur mode de vie et celles qui navaient fait que renforcer leur comportement criminel. Le choix entre persister dans un comportement donné et changer ce dernier dépend donc du point de vue subjectif de lindividu et du fait quil soit prêt ou non à assumer les conséquences de son comportement. Le Graphique 1 illustre le cadre conceptuel.
Points tournants par opposition à conséquences acceptables
Chez les répondants, le fait de percevoir comme négatives les conséquences de leur comportement, alors quils étaient de jeunes délinquants pris dans le cycle de la criminalité, a provoqué des tournants décisifs, des moments charnières qui les ont amenés à réfléchir aux répercussions de leurs gestes dans leur vie. À leurs yeux, la conséquence la plus importante se situait sur le plan des relations. En effet, ils étaient unanimes à dire que, à partir de lâge de 10 ans et pendant toute leur adolescence, linfluence principale avait été leurs rapports avec les pairs (y compris les relations intimes ou amoureuses). À lépoque de leurs premiers démêlés avec la justice, la poursuite de leurs relations avec leurs pairs (dont linfluence était le plus souvent néfaste) revêtait plus dimportance que la crainte dêtre pris à commettre un acte quils savaient répré-hensible et que la possibilité dêtre emprisonnés. En fait, pour la plupart des répondants, la prison était alors une conséquence à laquelle un jeune pouvait bien faire face, un lieu où lon pouvait arriver à se sentir à laise.
Plus tard, dautres relations ont commencé à peser davantage dans la balance que les rapports quils avaient avec des pairs exerçant une influence nocive. Chez bon nombre de répondants, une petite amie qui nétait pas engagée dans la criminalité a provoqué un tournant décisif dans leur vie. La poursuite de cette relation a pris une importance plus grande que leurs rapports avec des pairs dont linfluence savérait néfaste, ce qui a entraîné chez eux un changement de comportement. En outre, nombreux étaient ceux qui allaient être bientôt pères ou avaient déjà des enfants. Leurs liens avec ces derniers sont devenus la chose centrale dans leur vie et les ont poussés à modifier leur comportement.
Les répondants ont également abordé dautres conséquences majeures qui ont suscité une réflexion, puis un changement dans leur vie. Parmi celles-ci, on trouve la perspective dune incarcération à lâge adulte (par opposition au placement sous garde en tant quadolescent), perçue comme une situation difficile à vivre, et les conséquences à long terme dun mode de vie malsain (séquelles permanentes de lusage de drogues, par exemple). Bien que ces conséquen-ces éventuelles aient joué un rôle moins crucial que celles qui touchaient les relations, elles ont quand même contribué à déclencher le proces-sus du changement.
Prise de conscience par opposition à renforcement du comportement
Au sujet des points tournants dans leur vie ou de la nécessité de réfléchir à leurs actes, les répondants ont invariablement expliqué quils avaient eu des prises de conscience et senti le besoin dun changement. Ces prises de conscience peuvent être classées en quatre catégories.
Dans la première catégorie, on trouve les situations où lindividu était arrivé à la croisée des chemins et sest dit «Trop, cest trop». En réflé-chissant lucidement aux circonstances dans lesquelles il se trouvait, il a décidé quil ne voulait plus jamais se mettre dans une telle position. Cette prise de conscience était souvent liée au fait den avoir assez de tout ce qui était associé au crime le sentiment que cela nétait plus amusant, une paranoïa suscitée par la perspective de se faire prendre, des remords suscités par les actes commis et le peu de satisfaction retiré du crime.
La deuxième catégorie englobe les cas où lindi-vidu sest aperçu que lusage des drogues et de lalcool mène au crime. À ce chapitre, les répon-dants établissaient un lien entre la toxicomanie et la probabilité de se remettre dans une situation risquée et dêtre emprisonné à nouveau. La plupart des répondants consommaient encore à ce stade des drogues ou de lalcool (ou les deux), mais tous voyaient le rapport entre cette consommation et la criminalité, et la plupart tentaient résolument dy mettre un terme. Dans la troisième catégorie, on trouve les expé-riences où lindividu est arrivé à la conclusion quil était temps de «mûrir». Au cur de cette prise de conscience se trouvait le désir de se comporter en adulte et dêtre considéré comme une personne responsable par son entourage. À ce sujet, les répondants estimaient que les crimes quils avaient commis découlaient de ce quils avaient vécu dans leur enfance et que, maintenant quils étaient arrivés à lâge adulte, ils devaient agir en conséquence.
Enfin, dans la quatrième catégorie, lindividu a senti quil devait se montrer responsable et répondre de ses actes. Cette prise de conscience est directement associée à la relation que lindi-vidu avait ou voulait avoir avec ses enfants. À cet égard, tous les répondants ont mentionné quils avaient voulu être de bons parents et ne pas répéter les erreurs de leurs propres parents. Ils avaient eu un vif désir dagir en bons pères et déviter à leurs enfants les expériences quils avaient eux-mêmes vécues dans leur jeunesse.
Changement de comportement par opposition à persistance du comportement
Tous les répondants ont indiqué que le change-ment de comportement sétait opéré lentement et quils avaient progressivement adopté des comportements acceptables pour la société en général. Cela ne sétait pas produit du jour au lendemain, lindividu ayant pour un temps persisté dans des comportements problémati-ques dans une sphère de sa vie, mais ayant opté pour des comportements plus positifs dans dautres. En effet, dans la plupart des cas, il avait continué à consommer des drogues ou de lalcool assez régulièrement, tout en sachant que cette consommation risquait de le mettre dans une position de vulnérabilité, laquelle pouvait le pousser à commettre des actes illégaux qui entraîneraient son arrestation.
Cependant, le facteur le plus important reste le fait davoir cessé de commettre des crimes pour obtenir de largent ou en tirer une certaine satisfaction, et davoir envisagé la possibilité de vivre dans la légalité au sein de la société. Par ailleurs, létude a permis de dégager une autre tendance en ce qui a trait au changement de comportement. En effet, tous les répondants ont mentionné que leur enfance avait été marquée par un manque de discipline et dencadrement de la part des adultes. Cette insuffisance de balises semble les avoir poussés vers la crimina-lité à un jeune âge et avoir engendré chez eux une difficulté à décider et à prendre des déci-sions éclairées. Une fois devenus de jeunes adultes, ils ont décidé de sen sortir en simpo-sant eux-mêmes des cadres, en devenant responsables de leurs actes et en apprenant à faire de meilleurs choix personnels.
Analyse
Il ressort que la meilleure façon de favoriser un changement de comportement chez les jeunes délinquants autochtones consiste à modifier la dynamique vécue au sein du groupe de pairs exerçant la plus forte influence sur eux ou de changer complètement ce groupe. Du point de vue de lenvironnement, si ce sont les pairs qui influent le plus sur lindividu, les fournisseurs de services destinés aux jeunes délinquants doivent induire des changements qui mèneront à ladoption de comportements plus positifs. Par conséquent, pour créer un milieu carcéral favorable, on doit surtout favoriser létablissement dun groupe de pairs exerçant une influence positive et moins se centrer sur les aspects punitifs de lincarcération.
Pour améliorer le milieu carcéral, les fournis-seurs de services peuvent offrir des programmes qui visent à encourager chez lindividu une réflexion sur sa vie et son comportement en vue de provoquer des prises de conscience sur les conséquences de ses actes. De tels changements ne sont possibles que si le fait de ne pas changer comporte pour lindividu des conséquences importantes.
À lheure actuelle, le milieu carcéral représente pour les jeunes un lieu propice à des interactions avec les pairs exerçant une influence négative, interactions qui entraînent peu de conséquences importantes et ne font pas lobjet dinterventions efficaces. Souvent, les jeunes garçons incarcérés ont un comportement répré-hensible à quelques égards seulement, et lincar-cération ne fait que les mettre en contact avec des pairs dont linfluence est négative, ce qui empire leur conduite. À la lumière des résultats de létude, il semble que lintervention la plus efficace consisterait à modifier la dynamique instaurée avec le groupe de pairs qui exerce une influence sur lindividu dans la collectivité et à écarter carrément lincarcération comme solution. Il existe en Amérique du Nord des programmes qui visent directement la famille, les pairs et le milieu scolaire des jeunes et qui tentent dapporter des changements sur ces plans en vue de modifier leur comportement.
Résumé
On peut décrire le cadre conceptuel relatif à la réinsertion sociale des jeunes délinquants autochtones comme un processus fondé sur la mesure des conséquences. Si une conséquence est importante (cest-à-dire quelle est perçue comme étant suffisamment grave), elle incite lindividu à opérer un virage dans sa vie, à prendre un tournant décisif. Il saperçoit quun changement simpose. Selon les résultats de létude, les changements sont motivés par le sentiment den avoir assez, par une prise de conscience quant à la consommation de drogues et dalcool, par lacceptation du fait quon est responsable de certains aspects de sa vie ou par un désir de mûrir et dagir en adulte. Si lindi-vidu pense que les conséquences de son comportement ne sont pas graves ou encore quelles sont négatives, mais acceptables, le comportement répréhensible sen trouvera renforcé et persistera.
Dans le cadre du processus qui mène à une vie exempte de crime, lindividu analyse constam-ment les conséquences de son comportement afin de choisir une ligne de conduite. Son évaluation se fait en fonction de ce quil juge important. Ce qui importe le plus pour lui, sa priorité dans la vie la poursuite de relations importantes dans le cas qui nous intéresse constitue lélément moteur ou la motivation des décisions quil prend quant à son comportement.