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Le Programme de suivi dans la communauté : Une nouvelle stratégie pour effectuer le suivi des traitements

Reyhan Yazar1
Programmes de réinsertion sociale, Service correctionnel du Canada

Historique

Au cours de la dernière décennie, les programmes de réinsertion sociale du Service correctionnel du Canada (SCC) ont visé deux principaux objectifs: la normalisation et l’accréditation. L’objectif de la normalisation est de faire en sorte que tous les délinquants aient accès aux mêmes mesures d’inter-vention pour les mêmes facteurs de risque criminogènes partout au pays. L’accréditation vise à ce que les traitements offerts répondent à des critères théoriques et empiriques, ce qui, par le fait même, garantit leur efficacité.

La première génération de programmes norma-lisés ou nationaux, comme les programmes d’apprentissage cognitif des compétences (désormais appelé Raisonnement et réadapta-tion), de maîtrise de la colère et des émotions de même que le programme pour toxicomanes, a été établie pour traiter de facteurs criminogènes précis comme la résolution de problèmes, la maîtrise de la colère et de l’excitation de même que la toxicomanie, et ce, en tenant soigneuse-ment compte des domaines et des indicateurs cibles relevés dans le cadre de l’Évaluation initiale. Ces programmes sont recommandés à tous les délinquants chez qui le manque de compétences est considéré comme un facteur criminogène.

La génération actuelle de programmes normali-sés suit une autre approche. Des programmes comme ceux de prévention de la violence en général ou de la violence familiale tentent de traiter d’un certain nombre de facteurs criminogènes ou de lacunes en matière de compétences que l’on croit liées au comportement dangereux. Ces programmes sont recom-mandés aux délinquants qui sont reconnus coupables de certains types précis d’infractions. Les traitements à l’intention des délinquants sexuels ont toujours suivi cette approche, tandis que le Programme intensif de traitement de la toxicomanie est une combinaison des deux. Bien qu’il ne vise pas particulièrement un certain type d’infraction, il traite d’un certain nombre de lacunes en matière de compétences, comme la résolution de problèmes, les déformations cognitives, les réactions aux émotions désagréa-bles, le manque d’aptitudes sociales et la résolu-tion de conflits, lacunes qui sont associées au comportement déviant.

En théorie, le principal avantage des programmes portant sur un type précis d’infractions en traitant d’un certain nombre de facteurs criminogènes est l’occasion d’appliquer les compétences acquises directement au comportement déviant qui a mené à l’infraction. On y arrive généralement en suivant un modèle de prévention de la rechute ou un modèle de maîtrise de soi.

Stratégie de suivi

Au cours des cinq dernières années, les responsables de l’élaboration des programmes au SCC se sont de plus en plus rendu compte que les compétences acquises pendant des programmes de traitement sont plus susceptibles d’être maintenues par le perfectionnement et le renfor-cement dans le cadre du suivi. En outre, il est probable que les compétences acquises dans l’environnement restreint qu’est le milieu carcéral se généraliseront avec succès dans la collectivité au moment de la libération grâce à l’assistance postpénale. Les responsables sont de plus en plus conscients de la nécessité d’offrir des programmes de suivi, surtout dans la collectivité. Ainsi, tous les programmes normali-sés comprennent désormais un volet de suivi.

La multiplication rapide des programmes de suivi a eu certaines conséquences imprévues. Ainsi, il existe maintenant une multitude de programmes de suivi auxquels les délinquants doivent assister une fois dans la collectivité. Compte tenu des programmes auxquels il a participé précédemment, un délinquant pourrait être invité à suivre plusieurs programmes de suivi. Des problèmes peuvent alors surgir puisque les délinquants sont souvent peu motivés à suivre des programmes dans la collectivité. Ils sont donc encore moins motivés à en suivre plusieurs. Les principaux problèmes, toutefois, concernent la disponibilité et l’accès. Il est coûteux, sur les plans financier et pratique, d’offrir la gamme complète des programmes de suivi à tous les bureaux de libération condition-nelle. Puisque les délinquants sont dispersés dans la collectivité, il est difficile de rassembler le nombre de délinquants nécessaires pour former un groupe de traitement, sauf dans les grands centres urbains. De plus, un nombre faible mais considérable de délinquants retour-nent dans des collectivités éloignées et sont surveillés à distance. Cette situation a pour effet que la plupart des délinquants doivent attendre de longues périodes avant de pouvoir s’inscrire à un programme de suivi. Pour nombre de délinquants, les rapports avec leur agent de libération conditionnelle sont en fait le seul type d’intervention auquel ils peuvent s’attendre une fois libérés.

L’initiative sur l’approche correctionnelle judicieuse a été l’une des façons par lesquelles on a réagi aux préoccupations relatives à l’acces-sibilité et à la disponibilité des programmes dans la collectivité. Lors d’une réunion d’inter-venants en matière de libération conditionnelle et de programmes tenue à Ottawa en 2001, on a convenu d’élaborer un programme de suivi dans la communauté qui remédierait à certains de ces problèmes. Le comité consultatif a pres-crit les lignes directrices suivantes quant à l’élaboration du nouveau programme:

  • Il devrait être fondé sur un modèle de traitement axé sur la prévention de la re-chute ou sur la maîtrise de soi.
  • Il devrait s’agir d’un programme de suivi visant à maintenir les compétences acquises plutôt qu’à développer de nouvelles compé-tences.
  • Il devrait viser à appliquer les compétences aux problèmes auxquels les délinquants sont confrontés quotidiennement.
  • Il devrait être rédigé et offert dans un style simple et non technique.
  • Il devrait être facilement compréhensible et utilisable par les délinquants qui ont ter-miné les différents programmes y menant.
  • Les admissions devraient se faire de façon continue pour que les délinquants puissent s’inscrire rapidement, voire immédiatement, lorsqu’ils sont libérés dans la collectivité.
  • Dans un souci d’accessibilité presque uni-verselle, le programme devrait pouvoir être offert individuellement ou en groupe.
  • Il devrait reconnaître l’importance des principes du risque et des besoins de Andrews2: les interventions devraient cibler les délinquants qui présentent un risque de récidive moyen ou élevé, alors que les traitements devraient cibler les facteurs criminogènes.

On a également convenu des limites du programme. D’abord, puisqu’il n’était pas possible de répondre aux besoins de tous les délinquants dans la collectivité, on a convenu que les délin-quantes et les délinquants autochtones devraient participer à des programmes qui tiennent compte des facteurs de risque, de besoin et de réceptivité qui leur sont propres. Aussi, on a considéré qu’il n’était pas possible de répondre aux besoins des délinquants qui n’avaient participé à aucun traitement dans le même cadre de programme.

Contexte de l’élaboration

La prévention de la rechute (PR) est une technique de traitement cognitivo-comportementale élaborée à l’origine par Marlatt et ses collègues3 pour maintenir les acquis et de prévenir la rechute à la suite d’un traitement pour toxico-manes. La technique a par la suite été appliquée aux délinquants sexuels afin de maintenir les acquis du traitement. De façon plus générale, le modèle de prévention des rechutes a été utilisé comme fondement pour guider les traitements. Il s’agit en fait du modèle commun qui sous-tend la plupart des programmes de traitement du SCC. Bien que les programmes ne reposent pas tous sur l’ensemble des concepts de la PR et des stratégies connexes, les principaux concepts de la PR quant aux situations à risque élevé et aux plans de prévention de la rechute sont introduits dans tous les programmes, sauf le Programme d’apprentissage cognitif des compé-tences (Raisonnement et réadaptation). Mis ensemble, tous ces programmes finissent par créer un plan personnel de prévention des rechutes pour le délinquant. Il était donc sensé d’utiliser le modèle de la PR comme fondement pour le programme de suivi dans la communauté.

Il y a deux obstacles possibles à l’usage d’un modèle de PR simplifié: la différente terminologie entre les divers programmes et le fait que plusieurs programmes préparatoires sont fondés sur les concepts du modèle «classique» de la PR: le Programme national pour délinquants sexuels, le Programme de prévention de la violence et le Programme Contrepoint. On a composé avec les différences de terminologie relatives à la PR entre les programmes en rédui-sant le nombre de concepts à trois: situations à risque élevé (comprennent les déclencheurs internes et externes), cheminement criminel (comprend le concept des cycles de délin-quance) et plan de prévention de la rechute.

Le modèle «classique» de PR est fondé sur l’hypothèse selon laquelle le client est motivé à modifier son comportement dangereux ou à l’éviter complètement. Il se peut aussi, évidem-ment, que le client soit motivé à garder son comportement dangereux, particulièrement mais pas exclusivement dans le milieu carcéral. Ward et Hudson4 ont tenu compte de cette possibilité dans leur extension du modèle de PR: le modèle de la maîtrise de soi. Leur mo-dèle décrit deux objectifs possibles relativement à la récidive, soit l’évitement et l’approche, de même que deux stratégies possibles, soit les stratégies active et passive, lesquelles peuvent entraîner quatre différents cheminements criminels: l’évitement passif ou actif et l’appro-che automatique ou explicite. Ils expliquent que chacun de ces cheminements différents exige différentes stratégies de traitement. La diffé-rence la plus fondamentale est que, bien que la prise de conscience accrue des situations à risque élevé par l’autosurveillance soit une tâche commune à tous les délinquants qui empruntent les trois premiers cheminements, la tâche la plus importante pour les délinquants qui empruntent le quatrième cheminement, soit l’approche explicite, est de remettre en question ses objectifs de base de même que les croyances, les attitudes et les valeurs qui les sous-tendent. Le Programme de traitement des délinquants sexuels et le Programme de prévention de la violence traitent tous les deux de ces différents cheminements criminels, alors que le Programme Contrepoint cible plus particulièrement les objectifs et les pensées qui caractérisent les délinquants qui empruntent le cheminement de l’approche explicite. Le Programme de suivi dans la communauté est fondé sur le modèle de maîtrise de soi et sur le besoin d’adapter l’inter-vention au cheminement criminel emprunté par le délinquant.

Le programme est également fondé sur le modèle d’adaptation de la récidive criminelle de Zamble et Quinsey5. Ce modèle semble indiquer que, pour de nombreux délinquants, la récidive est le résultat d’une série établie d’événements affectifs et cognitifs appelée voie de l’infraction habituelle ou cheminement criminel. La cause la plus probable de la récidive est le développe-ment de certains problèmes (p.ex., conflit interpersonnel, toxicomanie, états émotionnels très négatifs) accompagné d’un mécanisme d’adaptation insuffisant. La récidive est donc considérée comme le résultat d’un manque d’adaptation. Les conséquences du modèle d’adaptation sont les suivantes : le traitement devrait être fondé sur le cheminement criminel et sur les signes précurseurs du délinquant, devrait viser à sensibiliser davantage le délin-quant à ces signes précurseurs et devrait être axé sur la résolution de problèmes active et collective.

Présentation du Programme

Le Programme de suivi dans la communauté (PSC) consiste en un cycle de 12 séances hebdo-madaires de deux heures. Six de ces séances visent le perfectionnement des compétences, c.-à-d. l’examen et la répétition de six séries de compétences de base communes à de nombreux programmes de traitement correctionnels. Ces séances sont moyennement structurées. Les six autres séances sont moins structurées. Elles visent l’application des compétences de base aux problèmes, aux obstacles et aux situations à risque élevé de la vie de tous les jours. Ces deux types de séances sont offerts en alternance. Le cycle en entier prend environ 90 jours à accom-plir. Puisque toutes les séances ont été conçues pour être «autonomes», les délinquants peuvent se joindre au programme et le quitter à n’im-porte quelle étape du cycle.

Il y a deux critères d’admission à respecter: présenter un risque de récidive moyen à élevé en fonction des indicateurs de risque statiques et avoir participé à un programme comportant une composante de prévention de la rechute. Au moment de leur admission, les délinquants sont évalués en fonction de deux instruments: l’Échelle de risque dynamique et l’Échelle de maîtrise (besoin) des compétences. Ces instruments ont tous deux été élaborés spécialement pour le Programme.

On s’attend à ce que tous les participants suivent le cycle de 12 séances ou de 90 jours du Programme en entier. Le niveau de risque dynamique et de maîtrise des compétences détermine si les délinquants doivent continuer d’assister à des séances et, le cas échéant, à quelle fréquence. Les délinquants dont le niveau de risque dynamique est faible et qui démontrent qu’ils maîtrisent les compétences dans la vie de tous les jours sont promus. Si le risque dynamique d’un délinquant augmente plus tard, son agent de libération condition-nelle pourrait lui recommander de suivre le programme de nouveau.

Contenu du Programme

Si on examine le contenu des programmes normalisés du SCC, on constate qu’ils transmet-tent plusieurs compétences communes, comme la résolution de problèmes, la maîtrise de la colère et des émotions, la prévention de la rechute, la maîtrise de soi, la prévention des pensées erronées et la rationalisation. Bien que les modèles et la terminologie utilisés pour transmettre ces compétences varient d’un programme à l’autre, les différences semblent être avant tout superficielles.

Cinq des six séries de compétences de base sont traitées dans le cadre de nombreux program-mes: résolution de problèmes, régulation des émotions, remise en question des pensées à risque élevé (valeurs, croyances et attitudes), établissement de relations et prévention de la rechute ou maîtrise de soi. La sixième série de compétences, soit celle portant sur l’atteinte des objectifs et qui traite du contrôle des impulsions et des habitudes de même que du sens de la planification, est comprise dans certains des programmes, mais n’est traitée en détail que dans le cadre du Programme de prévention de la violence.

Instauration

Le PSC sera instauré à titre de programme pilote dans des milieux urbains et ruraux partout au pays. Les intervenants seront recrutés parmi le personnel responsable des programmes et des libérations conditionnelles, et peut-être aussi auprès d’organismes non gouvernementaux. La formation sera intensive compte tenu du nom-bre de compétences que les intervenants de-vront acquérir, à un niveau élémentaire du moins. Une fois formés, les intervenants seront toutefois en mesure de travailler avec toutes sortes de délinquants, soit individuellement, soit en groupe. En fait, ils seront en mesure d’offrir le Programme de suivi n’importe où, en fonction des besoins. Une évaluation continue sera menée pour déterminer si le programme réduit les risques à court et à long terme, comment il se compare aux programmes de suivi actuels et s’il a le potentiel d’améliorer l’efficacité des programmes communautaires en ce qui a trait à leur accessibilité et à leur disponibilité.


1. 340, avenue Laurier ouest, Ottawa (Ontario) K1A 0P9.

2. ANDREWS, D. A., ZINGER, I., HOGE, R. D., BONTA, J. et CULLEN, F. T. «Does correctional treatment work? A clinicially relevant and psychologically informed meta-analysis», Criminology, vol.28, 1990, p.369-404.

3. MARLATT, G. A. et GORDON, J. R. (dir.). Relapse prevention: Maintenance strategies in the treatment of addictive behaviours, New York, NY, Guilford, 1985.

4. WARD, T. et HUDSON, S. M.. «A self-regulation model of relapse prevention» dans Remaking relapse prevention with sex offenders, sous la direction de D. R. Laws, S. M. Hudson et T. Ward, Thousand Oaks, CA, Sage Publications Inc, 2000.

5. ZAMBLE, E. et QUINSEY, V. L. The criminal recidivism process, Cambridge, MA, Cambridge University Press, 1997.