Gestion de la toxicomanie dans la collectivité
Joanne L. Murray et Angela Gates1
Projet GTC, Société John Howard de Moncton
Edward Hansen2
Centre de recherche en toxicomanie, Service correctionnel du Canada
Durant lété 2000, dans le cadre de la Stratégie antidrogue du Service correctionnel du Canada, le Centre de recherche en toxicomanie et la Société John Howard de Moncton ont établi un partenariat en vue damorcer lélaboration dun programme communau-taire de traitement de la toxicomanie. Lobjectif de ce projet pilote était de concevoir un programme de traitement pour les délinquants adultes de sexe masculin ayant un problème de toxicomanie modéré, important ou grave. On a donc élaboré une approche multidisciplinaire unique qui fait appel à une variété de services communautaires intégrés dans un cadre dintervention global. Le programme de gestion de la toxicomanie dans la collectivité comprend une composante clinique, met à contribution des soutiens communautaires existants et fournit aux délinquants toxicomanes qui sont libérés des établissements fédéraux ou provinciaux une continuité au traite-ment reçu en établissement.
Contexte
En avril 2000, le Solliciteur général du Canada, M.Lawrence MacAulay, a annoncé une initiative à trois volets du Service correctionnel du Canada (SCC) visant à lutter contre lintro-duction de drogues dans les établissements fédéraux, la demande de drogues par les délin-quants sous responsabilité fédérale et le pro-blème de la toxicomanie chez les délinquants résidant dans les collectivités du Canada3. Dans lesprit de lengagement renouvelé du gouver-nement et du secteur bénévole de travailler en collaboration, Graham Stewart, directeur exécu-tif de la Société John Howard du Canada (SJH), a proposé quon élabore un nouveau programme communautaire de traitement pour les délin-quants toxicomanes.
Cest le chapitre de laSJH de Moncton, au Nouveau-Brunswick, qui a été choisi pour lélaboration et la mise en uvre du projet pilote. La ville de Moncton reçoit des délin-quants de quatre établissements fédéraux de la région de lAtlantique, où sont incarcérés des délinquants de sexe masculin, et de deux prisons provinciales. Durant les deux années qui ont précédé le projet, 73% des 203 délinquants qui ont été mis en liberté dans la ville de Moncton avaient été évalués comme ayant un problème de toxicomanie. De plus, pour 23% dentre eux, le problème était modéré, important ou grave. En raison de linitiative correc-tionnelle du Canada et du Nouveau-Brunswick4, le programme vise aussi les délinquants sous responsabilité provinciale. Le ministère de la Sécurité publique du Nou-veau-Brunswick signale que chez 85% des délinquants en probation, la toxicomanie est un facteur directement lié au comportement criminel.
Lobjectif premier de cette initiative était que le programme soit élaboré en collaboration avec des intervenants clés, ce qui ne cadrait pas avec les méthodes de travail habituelles de la SJH et du Centre de recherche en toxicomanie. Par ailleurs, la mise à contribution dun troisième partenaire ainsi que la collectivité représentait un défi encore plus grand. Toutefois, le travail en collaboration a augmenté la compréhension et le respect mutuels entre les divers secteurs et a permis détablir de nouvelles relations de travail.
Le modèle de programme
Les consultations auprès des secteurs correction-nels fédéral et provincial et auprès des organismes dassistance postpénale ont révélé que les délin-quants souffrant dun problème de toxicomanie important ou grave ont également des besoins élevés dans dautres domaines lorsquils sont mis en liberté. Les besoins en matière de logement, demploi, de relations familiales, dinteractions sociales et de loisirs, ainsi que les problèmes psychologiques, médicaux et financiers qui saggravent durant la réinsertion sociale du délinquant, peuvent augmenter le niveau de stress et entraîner la rechute. Pour être efficace, un modèle communautaire doit donc comprendre un cadre dintervention global capable de répondre à ces besoins, en plus de prévoir la poursuite du traitement de la toxicomanie reçu à létablissement.
Compte tenu du temps disponible, on a décidé que la façon la plus efficace datteindre lobjectif était dintégrer au modèle un ensemble de compo-santes ayant déjà fait lobjet de recherches et étant considéré comme des traitements efficaces pour les délinquants ayant des problèmes de toxicomanie.
Le projet pilote de gestion de la toxicomanie dans la collectivité comporte trois principales composantes:
1. Choix:Composante de base du traitement, qui assure la continuité des soins reçus à létablissement.
2. Programme de suivi: Soutien à long terme aidant les délinquants à conserver les comportements quils ont améliorés avant ou après leur participation au programme Choix.
3. Processus dintégration: Coordination de multiples ressources communautaires pouvant aider le délinquant de façon concertée et officielle.
Choix
Le programme Choix est un programme de traite-ment, de prévention de la rechute et de suivi dans la collectivité, qui a été conçu comme programme national de traitement de la toxicomanie pour le compte du SCC. Il est offert aux délinquants qui sont mis en liberté sous condition dans la collecti-vité. Lobjectif global du programme est de réduire les risques que le délinquant se tourne de nouveau vers la toxicomanie et le comportement criminel. Le programme sappuie sur le modèle dappren-tissage social, le modèle le plus efficace pour le traitement des délinquants dans plusieurs domaines de la vie. En évaluant les résultats de ce programme, on a constaté quil réussissait à mieux faire connaître aux délinquants les effets et les conséquences de la consommation dalcool et de drogues et à leur faire acquérir des compétences jugées essentielles pour sabstenir de consommer ces substances ou pour en contrôler la consommation5. De plus, une autre étude a révélé que les délinquants qui avaient un problème important ou grave de toxicomanie et qui avaient participé au programme passaient plus de temps dans la collectivité avant dêtre réincarcérés que les délinquants dun échantillon de référence6. Le programme Choix répondait donc aux critères dune composante pouvant assurer efficacement la continuité du traitement entre létablissement et la collectivité.
Programme de suivi
Le Programme de suivi est un programme com-munautaire à admission continue qui repose sur la théorie de prévention des rechutes du programme Choix. Comme il y a une nouvelle session du programme Choix qui commence toutes les huit ou neuf semaines, le Programme de suivi est offert aux délinquants qui veulent, en attendant que le programme Choix commence, continuer à mainte-nir leurs compétences de prévention de la rechute et en acquérir de nouvelles. Ce programme est également offert aux délinquants qui ont terminé la phase intensive et la phase de suivi du programme Choix. Il fournit aux clients loccasion de discuter de leurs difficultés, de recevoir de la rétroaction et de bénéficier dun soutien de longue durée dont certains ont besoin pour conserver les comportements quils ont réussi à modifier.
Processus dintégration
Le processus dintégration est un ensemble dinterventions communautaires destinées aux délinquants ayant des besoins complexes et effectuées par une équipe dintervenants. Il consiste à trouver du soutien pour les délinquants en faisant appel à la collaboration de nombreuses ressources communautaires diversifiées. Le délinquant, aidé dun facilitateur, amorce le processus en classant ses besoins dans 12 catégo-ries (logement, emploi, aspect financier, aspect médical, relations familiales, aspect juridique, etc...). On détermine aussi les points forts du délinquant dans le cadre dune discussion structu-rée, mais informelle, entre le facilitateur et le délinquant. Ce processus initial a pour objectif de motiver le délinquant à sengager pleinement à atteindre ses buts en matière de toxicomanie et à répondre à ses besoins en matière de réinsertion sociale.
Le délinquant et le facilitateur commencent ensuite à chercher les ressources de la collectivité qui, en tant quéquipe, pourraient aider le délin-quant à répondre à ses besoins. Le facilitateur et le délinquant prennent contact avec des personnes-ressources et les invitent à une rencontre avec le délinquant. Les membres de léquipe quon a constituée travaillent ensuite en collaboration pour aider le délinquant à élaborer un plan visant à répondre à ses besoins. Ce processus dintégra-tion est différent de lapproche interorganismes traditionnelle parce quil met aussi à contribution des non-professionnels. Une équipe, par exemple, peut comprendre un membre du clergé, des bénévoles de la collectivité et des représentants dactivités de loisir qui travailleront à répondre aux besoins spirituels du délinquant et à ses besoins en matière de socialisation et de loisirs. Le processus dintégration consiste à offrir au délinquant une aide soutenue, qui est à la fois adaptée à lintensité de ses besoins et fournie au moment où il en a besoin. Ainsi, les membres de léquipe changent au gré des besoins du délin- quant. Lorsque le niveau de risque du délin-quant augmente ou quil est réincarcéré, les membres de léquipe lentourent dencore plus près plutôt que de séloigner de lui. Essentielle-ment, tous les membres de léquipe travaillent en collaboration pour répondre aux besoins du délinquant et ils demeurent avec lui jusquà ce que ses besoins aient été comblés.
Cette approche favorise lintégration totale du délinquant dans la collectivité et sappuie sur les concepts de linclusion communautaire et de la responsabilité de la collectivité de «soccuper delle-même». Il y a aussi des résultats secondaires positifs: laugmentation du soutien mutuel entre les fournisseurs de services de la collectivité, laugmentation du réseautage et du partenariat entre les organismes de services communautaires, laugmentation des interrelations entre les services correctionnels et les autres secteurs, et une meilleure connaissance de la dynamique de la toxicomanie et des besoins des délinquants toxicomanes au sein du secteur des services. Sur une plus grande échelle, mentionnons que des outils de saisie de données conçus spécialement pour le projet permettent denregistrer quels sont les services le plus souvent recommandés et sils sont offerts dans la région, ce qui permet davoir un portrait des atouts et des lacunes des services communautaires de la région de Moncton.
Mais, par-dessus tout, cette approche permet de mieux cibler les interventions destinées aux délinquants afin de répondre à leurs besoins complexes pendant quils tentent de régler leur problème de toxicomanie dans la collectivité. Grâce à léquipe de professionnels et de non-professionnels travaillant avec lui, le délinquant devrait se sentir mieux soutenu, moins isolé et donc plus susceptible datteindre les objectifs du traitement et de la réinsertion sociale.
Évaluation
Depuis octobre 2001, 105 clients ont été dirigés vers le programme Choix, 32 vers le Programme de suivi et 25 vers le Processus dintégration. Jusquà présent, plus de 40organismes communautaires et près dune douzaine de non-professionnels ont pris part au processus dintégration avec des délinquants.
En collaboration avec le Centre de recherche en toxicomanie, on est en train de mettre au point un modèle de recherche qui pourra fournir les rensei-gnements requis par le SCC et le ministère de la Sécurité publique du Nouveau-Brunswick. Habi-tuellement, pour les programmes pour toxicoma-nes élaborés pour le SCC, on utilise la récidive comme principal indicateur de lissue du traite-ment. Le projet pilote sera évalué sur trois plans. Dabord, on se demandera si le processus dinté-gration est un ajout efficace au programme de traitement de la toxicomanie du SCC. Ensuite, on emploiera des indicateurs liés à lobjectif de la réinsertion sociale. À cet effet, on consigne actuel-lement les changements positifs constatés chez les délinquants dans les domaines de la gestion de largent, de lemploi, des loisirs et de létablisse-ment de réseaux de soutien social ainsi que ladaptation générale dans la collectivité. Enfin, en raison de la nature collaborative de ce projet pilote, on recueille des renseignements auprès des partenaires de la collectivité pour savoir si le programme et le processus dintégration sont valables et cadrent bien avec leur propre mandat.
Prochaines étapes
Grâce à lénorme travail de tous les partenaires, les retards imprévus et inévitables quon avait connus au début du projet ont été comblés. Les problèmes rencontrés ont eu des répercussions essentielle-ment sur les renvois au processus dintégration; le nombre de participants a donc été moins important quon ne lavait prévu. Heureusement, nous avons la chance de pouvoir continuer la recherche et lévaluation du programme au cours des deux prochaines années. Une évaluation complète devrait être terminée en mars 2005.
2. 23, rue Brook, Montague (Île-du-Prince Édouard.) C0A 1R0.
3. Communiqué: Le Solliciteur général du Canada annonce des initiatives dans le cadre de la Stratégie antidrogue. Téléchargé dun site Web le7 janvier 2003: www.csc-scc.gc.ca/text/releases/ 00-04-05-fra.shtml.
4. Accord déchange de services entre le gouvernement du Canada et le gouvernement du Nouveau-Brunswick en vertu de larticle16 de la LSCMLC.
5. T3 ASSOCIATES. Une évaluation des résultats des programmes de toxicomanie du SCC: PPT, ALTO et Choix, Ottawa, ON, Service correctionnel du Canada, 1999.
6. DELNEF, C. «Les programmes pour toxicomanes du Service correctionnel du Canada: PPT, ALTO et Choix», Forum, Recherche sur lactualité correctionnelle, vol.13, n o3, 2001, p.39.