Les variables subrogatives au service de la recherche correctionnelle
Mark Nafekh1
Direction de la recherche, Service correctionnel du Canada
Le Service correctionnel du Canada (SCC) exerce un contrôle raisonnable, sûr, sécuritaire et humain en vue de protéger la société et de faciliter la réinsertion sociale des délinquants. En faisant appel aux mesures les moins restrictives conformément à cet engagement, le SCC évalue le risque que présentent les détenus pour eux-mêmes, pour les autres détenus, pour le personnel et pour le grand public. Ce risque est défini tout au long de la peine dun délinquant grâce à lexpérience professionnelle, à des analyses et à lutilisation doutils actuariels reconnus. Dans cet article, nous examinons les techniques de recherche utilisées pour contribuer au processus décisionnel du SCC, en mettant laccent sur les méthodes destimation et dapproximation.
Nous décrivons les techniques destimation et dapproximation utilisées pour prévoir la population des délinquants sous responsabilité fédérale et pour faire un examen psychométrique des outils actuariels servant à prévoir le risque statique. Dans les deux cas, on examine lutilité des techniques empiriques pour les activités opérationnelles du SCC.
Estimation et prévision de la population carcérale
Aux fins du Plan national dimmobilisations, de logement et dopérations (PNILO), la Direction de la recherche du SCC utilise les techniques habituelles de modélisation en série chronologique pour faire des projections à moyen terme (5 ans) de la population carcérale. Le PNILO établit habituellement les besoins en matière de budget et de locaux qui doivent être comblés à court terme. En outre, pour aider le SCC à offrir les locaux et les programmes nécessaires aux détenus autochtones et non autochtones de sexe masculin, ainsi quaux femmes, la Direction de la recherche a fait des prévisions concernant la population de chacun de ces groupes dans son plus récent rapport de prévisions à moyen terme2. Au fil des ans, lévolution de la technologie, les changements dans les domaines de la législation et des opérations ont influé les méthodes de représentation, de regroupement et de stockage des données. Vous trouverez ci-après une brève analyse des divers enjeux relatifs à des données précises et des techniques utilisées pour atténuer les répercussions des changements.
Depuis 1979, les établissements fédéraux tiennent des registres des comptes hebdomadaires des détenus; les données sont saisies dans une base de données appelée le Système de déplacement des détenus (SDD). Ces comptes représentent le nombre total de délinquants effectivement en établissement et ceux qui sont absents pour comparution judiciaire, traitement à lhôpital et permission de sortir, de même que ceux qui font lobjet dun Accord déchange de services (AES) avec les provinces et territoires. Les données contenues dans le SDD sont regroupées par établissement. Il faut donc faire appel à des techniques destimation pour dégager des données regroupées celles qui concernent les hommes non autochtones, les hommes autochtones et les femmes. Il existe deux sources de données à cette fin : le Système de gestion des délinquants (SGD) et le Système de profil de la population carcérale (SPPC).
Depuis 1994, la Direction de la recherche a compilé des données sur tous les délinquants incarcérés le premier jour de chaque mois pour obtenir des aperçus. Ces données sont extraites du SGD. Comme il sagit de renseignements individuels, on peut extraire les caractéristiques démographiques, par exemple, le sexe et lorigine ethnique, de chaque délinquant. Pour ce faire, on apparie les données spécifiques au délinquant, comme le numéro matricule ou numéro didentification. On peut ensuite regrouper les données par établissement et produire une série chronologique mensuelle faisant état de la proportion de délinquants dans chacun des groupes susmentionnés. Ensuite, étant donné que le processus de création des aperçus mensuels nest pas automatisé et dépend de la fréquence de mise à jour des données du SGD, on observe certaines lacunes statistiques dans la série chronologique. Il existe cependant divers moyens de combler ces lacunes. Un de ces moyens consiste à intégrer un modèle statistique à la série chronologique pour que toutes les tendances soient représentées dans la série. Par exemple, si des modifications législatives étaient adoptées prévoyant de plus longues peines pour certains crimes, on observerait une augmentation du nombre de délinquants purgeant les peines en question et, donc, avec le temps, une augmentation de la proportion de ces délinquants au sein de la population carcérale de ressort fédéral.
De 1982 à 1994, le dénombrement des détenus était saisi dans le SPPC. Ces données sont réunies dans des rapports imprimés et, à des fins détablissement de prévisions, peuvent être transférées dans une base de données électronique. Comme les données du SDD, les données du SPPC visent lensemble des délinquants. Elles ont cependant ceci de différent quelles sont également ventilées selon les trois groupes qui nous intéressent. Elles peuvent donc être appariées aux données générales de la série du SGD, puis appliquées à la série de données du SDD de manière à ce quon puisse ventiler comme suit le nombre total de délinquants : hommes non autochtones, hommes autochtones et femmes. Le programme statistique SAS, qui est utilisé par la Direction de la recherche à des fins danalyse, peut servir à appliquer divers modèles aux données chronologiques, par région, concernant les femmes, les hommes autochtones et les hommes non autochtones. On déterminera ensuite le modèle le plus approprié et on lutilisera pour établir des projections quinquennales pour chacun des trois groupes de délinquants.
Approximation de lÉchelle dISR-R1
LÉchelle révisée dinformation statistique sur la récidive (Échelle dISR-R1) combine 15 éléments dans un système de notation dans le but de produire des estimations de la probabilité de récidive dans les trois ans après la mise en liberté. En 2002, la Direction de la recherche du SCC a examiné la fiabilité, la valeur prédictive et lutilité pratique de lÉchelle dISR-R13. Un des volets du projet visait à examiner lutilisation de lÉchelle pour les femmes et les délinquants autochtones. À lheure actuelle, lÉchelle dISR-R1 nest pas utilisée pour ces deux groupes4. Aux fins de létude, on a donc établi une mesure proximale, appelée la mesure de substitution de lÉchelle dISR.
Cette mesure de substitution a été établie à partir des données provenant de lÉvaluation initiale des délinquants (EID). On a surtout utilisé les données provenant de lÉvaluation du risque criminel (ERC) et de lInstrument de définition et danalyse des facteurs dynamiques (IDAFD), les deux volets de lEID. LEID est une évaluation exhaustive et intégrée à laquelle le délinquant est soumis au moment de son admission dans le système fédéral5. Elle consiste en la collecte et lanalyse de renseignements sur les antécédents criminels et en matière de santé mentale, la situation sociale et la scolarité de chaque délinquant, ainsi que dautres facteurs pertinents pour déterminer le risque et les besoins du délinquant. Le volet ERC de lEID fournit des éléments dinformation précis sur les infractions antérieures et celles qui sont à lorigine de la peine actuelle. LERC est fondée principalement sur le casier judiciaire, mais peut également inclure des données propres au cas touchant tout autre détail pertinent des facteurs de risque individuels. LIDAFD sert à déterminer les facteurs criminogènes du délinquant. Il porte plus précisément sur un vaste éventail daspects de la personnalité et de la vie du délinquant, et les données sont regroupées en sept domaines cibles comportant chacun des indicateurs multiples : emploi (35 indicateurs), relations conjugales/familiales (31 indicateurs), fréquentations/relations sociales (11 indicateurs), toxicomanie (29 indicateurs), comportement dans la collectivité (21 indicateurs), orientation personnelle et affective (46 indicateurs) et attitude (24 indicateurs)6.
Pour établir la mesure de substitution de lÉchelle dISR, on a apparié les 15 facteurs de lÉchelle dISR-R1 à des indicateurs dichotomiques spécifiques de lEID. On a attribué la cote ISR-R1 équivalente à chaque facteur. Par exemple, on a attribué au facteur 15 sur lÉchelle dISR-R1 (situation du point de vue de lemploi au moment de larrestation) la cote de substitution +1 si le facteur 16 dans le domaine de lemploi de lEID (avait un emploi au moment de son arrestation) était choisi. On peut évaluer léquivalence des notes de lÉchelle dISR-R1 en comparant les cotes de substitution aux cotes réelles attribuées aux délinquants non autochtones de sexe masculin selon lÉchelle dISR-R1. Dans cet exemple, on a constaté une grande corrélation entre la mesure de substitution de lÉchelle dISR et lÉchelle dISR-R1 (r = 0,90).
On peut par la suite évaluer lefficacité de la mesure de substitution au moyen dessais de la fiabilité, de la validité prédictive et de lutilité pratique, puis comparer les résultats obtenus aux mesures équivalentes de lÉchelle dISR-R1. On peut évaluer la cohérence interne de la mesure de substitution de lÉchelle dISR au moyen du coefficient de fiabilité alpha de Cronbach. Les résultats obtenus donnent à entendre que lÉchelle est fiable (alpha = 0,78). Pour évaluer la validité prédictive de la mesure de substitution, on peut faire une analyse en utilisant la fonction defficacité du récepteur (FER). Ce type danalyse sert à déterminer les taux de vrais positifs et de faux positifs obtenus au moyen de la mesure de substitution. Pour produire une courbe FER, on a reporté les taux connexes sur un axe XY. La surface sous la courbe ou SSC (entre 0 et 1) est une mesure de la probabilité que les non-récidivistes obtiennent une cote plus élevée que les récidivistes sur lÉchelle dISR-R1. Une SSC de 1 indique une discrimination parfaite entre les récidivistes et les non-récidivistes, tandis quune SSC de 0,5 ou moins signifie que léchelle ne permet de faire aucune distinction. Dans le cas des délinquants non autochtones de sexe masculin purgeant une peine de ressort fédéral, la SCC était de 0,752, donc utile.
Enfin, les analyses de lexactitude de la valeur de prévalence (EVP) permettent dévaluer lutilité pratique dune mesure. Pour ce faire, on intègre à une formule quantifiable les taux de résultat et le coût des erreurs de classement. Dans létude, cette formule est une fonction des taux de récidive générale et des coûts associés aux prévisions de faux positifs et de faux négatifs. En représentant graphiquement les erreurs de classement minimales en fonction dune gamme de combinaisons de taux de réussite et de ratios faux positifs/faux négatifs, lanalyse EVP produit une aire de coût. Comme la SSC dans lanalyse FER, le volume sous cette aire de coût (indice coût-volume) est un indice de la performance dun test7. Un test parfait nentraîne aucun coût lié à une erreur de classement et a donc un volume de 0. Les résultats de létude indiquent quil ny a pas de différences marquées entre les indices coût-volume de lÉchelle dISR-R1 et de la mesure de substitution. Compte tenu de la grande corrélation entre la mesure de substitution et lÉchelle dISR-R1, il na pas été étonnant de constater que la mesure de substitution était aussi sinon plus efficace dans tous les tests de performance.
Analyse
Lutilisation de mesures destimation et dapproximation dans le cadre de recherches aide le SCC à sacquitter de ses responsabilités opérationnelles. Plus précisément, lutilisation appropriée des techniques statistiques pour combler les lacunes statistiques permet de produire des prévisions de population plus exactes, ce qui facilite le processus décisionnel en ce qui a trait à la planification des budgets et des locaux. En outre, lutilisation dune mesure de substitution dun outil actuariel comme lÉchelle dISR-R1 pourrait augmenter lefficacité du Service et lui permettre de réaliser des économies sur le plan opérationnel. La mesure de substitution de lÉchelle dISR-R1 ayant été définie essentiellement à partir des données de lEID du Système de gestion des délinquants du SCC, on peut penser quelle remplacera un jour lÉchelle dISR-R1. Cela réduirait la charge de travail des équipes de gestion des cas et améliorerait la valeur prédictive en ce qui concerne les résultats après la mise en liberté.
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2 NAFEKH, M. et BOE, R. Prévision à moyen terme de la population carcérale sous responsabilité fédérale : 2003 à 2007. Rapport de recherche R-137, Ottawa, ON, Service correctionnel du Canada, 2003.
3 NAFEKH, M. et MOTIUK, L. Léchelle révisée dinformation statistique sur la récidive (Échelle dISR-R1) : Un examen psychométrique. Rapport de recherche R-126, Ottawa, ON, Service correctionnel du Canada, 2002.
4 Des lignes directrices sur la mise en pratique ont été établies après lexécution détudes dinterprétation qui nont pu confirmer la validité prédictive pour ces deux groupes.
5 Pour une description plus complète du processus dEID, voir MOTIUK, L. L « Système de classification des programmes correctionnels : processus dévaluation initiale des délinquants »,Forum Recherche sur lactualité correctionnelle, vol. 9, no 1, 1997, p. 18-22.
6 Pour obtenir la liste complète des indicateurs, voir lInstruction permanente 700-04 du Service correctionnel du Canada.
7 REMALEY, A. T., SAMPSON, M. L., DELEO, J. M., REMALEY, N. A., FARSI, B. D. et ZWEIG, M. H. « Prevalence-Value-Accuracy Plots: A New Method for Comparing Diagnostic Tests Based on Misclassification Costs », Clinical Chemistry, vol. 45, 1999, p. 941-943.