La plupart des études ayant pour but
de vérifier l'hypothèse du cycle de la violence reposent sur deux grandes méthodes de
recherche. La première, employée dans le cas de répondants adultes ou adolescents, est
ordinairement de nature rétrospective. On examine le niveau actuel de violence du
répondant conjointement avec une information sur les actes de violence conjugale et de
violence à l'égard des enfants commis par ses parents. Selon la deuxième, on évalue le
niveau actuel de violence manifesté par les répondants adultes et on le met en rapport
avec l'adaptation concurrente de leurs enfants d'âge scolaire. Bien que les recherches
basées sur cette dernière méthode ne permettent pas de vérifier directement
l'hypothèse de la continuité transgénérationnelle, les études sur les enfants sont
indispensables vu les preuves selon lesquelles les enfants agressifs peuvent demeurer
agressifs jusqu'à l'âge adulte (Eron, Huesmann et Zelli, 1991; Farrington, 1991). Un
certain nombre de mécanismes ont été proposés pour expliquer comment le fait d'avoir
été témoin ou victime de violence peut susciter ultérieurement la violence (Jaffe,
Hurley et Wolfe, 1990). Selon les défenseurs de la théorie de l'apprentissage social, la
violence familiale peut influer directement sur le comportement, étant donné que les
parents sont des modèles puissants que les enfants sont susceptibles d'imiter. Il peut
également y avoir uneffet indirect sur le comportement, la violence familiale influant
sur les attitudes quant à l'acceptabilité de la violence. En ce qui concerne les
relations, la violence perturbe le modèle de fonctionnement interne élaboré par
l'interaction avec les parents; ce modèle déformé des relations deviendra le prototype
des relations futures (Sroufe et Fleeson, 1986).
Une part considérable de la recherche
au sujet de l'incidence de la violence familiale sur les enfants a été menée sur des
échantillons établis par des organismes, c'est-à-dire que les enfants et les mères
sont recrutés auprès de maisons d'hébergement pour femmes battues ou d'organismes de
protection de l'enfance (Jaffe, Hurley et Wolfe, 1990). Ainsi, une étude récente sur les
conséquences à long terme qu'a le fait d'être témoin de violence conjugale a consisté
en une comparaison entre des enfants qui habitaient actuellement une maison d'hébergement
pour femmes battues ou qui en avaient déjà habité une et un groupe témoin non violent
(Wolfe, Zak, Wilson et Jaffe, 1986). Les mères battues ont été invitées à décrire
l'agressivité de leurs enfants au moyen de la liste de contrôle du comportement de
l'enfant (Child Behavior Checklist -CBCL; Achenback et Edelbrock, 1981), qui sert à
dépister les enfants dont les problèmes de comportement sont suffisamment graves pour
justifier une intervention clinique. Les anciens résidents de la maison d'hébergement
n'avaient pas été témoins de violence familiale depuis au moins six mois tandis que les
résidents actuels l'avaient été au cours des six semaines précédentes. D'après les
déclarations des mères, il n'y avait pas de différence significative sur le plan du
comportement entre les enfants qui avaient été témoins de violence (récemment ou par
le passé) et ceux qui ne l'avaient pas été.
Toutefois, on ne peut pas conclure de
ces résultats que le fait d'avoir été victime de violence n'a aucune conséquence à
long terme. L'échantillon utilisé pour cette étude avait ceci d'exceptionnel que les
résultats obtenus pour les enfants du groupe de référence se trouvaient, en moyenne, à
un écart type au-dessus de la norme sur la liste de contrôle du comportement de l'enfant
2. Des scores aussi élevés sont étonnants pour un groupe témoin, étant
donné notamment la nature clinique de l'instrument employé. Cette aberration peut avoir
voilé les différences entre les groupes et amené les chercheurs à conclure qu'il y a
peu de différence entre les enfants qui ont été témoins de violence et ceux qui ne
l'ont pas été alors que cette conclusion peut en fait être erronée. Bien que les
enfants de ce groupe ne soient pas sensiblement différents de ceux des deux autres
groupes en ce qui concerne les problèmes de comportement manifestés, il est tout à fait
possible qu'ils s'en distinguent sur d'autres plans importants. L'entrevue avec un enfant
témoin de violence (Child Witness to Violence Entrevue -Jaffe, Wilson et Wolfe, 1988) a
été conçue pour évaluer les réactions dont on ne tient pas compte dans les mesures
ordinaires de l'adaptation comme la liste de contrôle du comportement de l'enfant.
D'après des études effectuées à l'aide de cette entrevue, les enfants qui ont été
exposés à la violence envers la conjointe sont beaucoup plus susceptibles d'être en
faveur de la violence comme moyen de régler des conflits dans des relations
interpersonnelles, en plus de se sentir responsables de la violence et de ne pas posséder
les habiletés de sauvegarde requises pour faire face à un incident de violence (Jaffe et
coll., 1988).
2Christopoulos, Cohn, Shaw, Joyce, Sullivan-Hanson, Kraft
et Emergy (1987) ont fait état d'un résultat du même genre, c'est-à-dire de scores
d'extériorisation élevés au sein d'un échantillon de garçons d'une collectivité.
Davis et Carlson (1987) ont également
examiné les conséquences qu'avait le fait d'être témoin de violence au sein d'un
groupe de 66 enfants résidant dans une maison d'hébergement pour femmes battues, âgés
de 4 à 11 ans. On supposait, puisque ces enfants se trouvaient dans cette maison
d'hébergement, qu'ils avaient tous été témoins de violence conjugale. On savait
également que la moitié d'entre eux avaient été victimes de mauvais traitements
puisqu'ils avaient été en rapport avec des services locaux de protection de l'enfance.
Une comparaison entre les enfants qui avaient été témoins de violence et ceux qui
avaient été à la fois victimes et témoins, basée sur la liste de contrôle du
comportement de l'enfant, a révélé que les enfants appartenant au deuxième groupe
manifestaient des niveaux plus élevés d'agression, que traduisait la proportion de ceux
qui, d'après leurs résultats, avaient besoin d'une intervention clinique (24% des
témoins et 47% des victimes/témoins). Il y avait aussi une relation significative entre
d'une part le sexe et l'âge et d'autre part le facteur d'agression: les filles d'âge
scolaire et les garçons d'âge préscolaire obtenaient les résultats moyens les plus
élevés et constituaient la plus forte proportion d'enfants qui, d'après leurs
résultats, avaient besoin d'une intervention clinique (plus de 50% dans les deux cas).
Toutefois, on n'a pas fait d'analyse portant à la fois sur le sexe et la situation
de témoins ou de témoins/victimes de violence de sorte qu'il est impossible de préciser
quelle proportion des filles et des garçons agressifs ont été simplement témoins
d'actes de violence ou à la fois témoins et victimes. Il arrive souvent que les
chercheurs ne fassent pas la distinction entre les enfants qui ont été témoins de
violence et ceux qui en ont été victimes; dans leur étude déjà décrite, Wolfe et ses
collaborateurs (1986) n'ont pas précisé si certains des enfants avaient eux-mêmes été
maltraités. Fantuzzo et Lindquist (1989) ont analysé la documentation sur les enfants
témoins d'actes de violence conjugale et constaté que, dans 75% des articles examinés,
les auteurs n'avaient même pas déterminé si les enfants avaient été maltraités.
Cette situation est assez étonnante, étant donné que les enfants qui ont vu leur mère
être battue ont souvent eux-mêmes été maltraités par leurs parents (Walker, 1984;
Bowker et coll., 1988).
Une autre faiblesse de l'étude de
Davis et Carlson est que les auteurs ont fait appel aux mères pour obtenir des
renseignements sur le comportement agressif des enfants. Des études ont démontré que
l'existence dans la famille de discorde et de violence conjugale peut biaiser la
description que font les parents du comportement de leurs enfants (Hughes et Barad, 1982).
Néanmoins, dans un grand nombre d'études sur les réactions des enfants à la violence
familiale, la mère est la seule source d'information. Conscients de cette limitation,
Dodge, Bates et Pettit (1990) ont utilisé diverses méthodes pour évaluer le
comportement agressif dans leur échantillon de 309 enfants de la maternelle. Les
enseignants ont été invités à évaluer les enfants au moyen d'une version adaptée à
l'école de la liste de contrôle du comportement de l'enfant, tandis que les camarades
des enfants inclus dans l'échantillon ont été invités à nommer les enfants qui
tendaient à commencer des bagarres, à se fâcher et à être méchants à l'égard des
autres. Des observations directes du comportement des enfants ont également été faites.
Pour cette étude, la présence de mauvais traitements a été déterminée à partir
d'une entrevue menée avec des mères au sujet de leurs pratiques disciplinaires et des
blessures physiques causées délibérément à l'enfant. En se basant sur les réponses
des mères, les chercheurs ont déterminé subjectivement la probabilité qu'un enfant ait
été maltraité. D'après cette méthode, 15% de l'échantillon était composé d'enfants
considérés comme «maltraités». En moyenne, ces enfants ont été jugés par leurs
enseignants et leurs camarades beaucoup plus agressifs que les enfants du groupe de
référence. Les différences entre groupes observés n'étaient pas statistiquement
significatives, bien que le taux auquel des actes d'agression ont été commis ait été
de 30% supérieur parmi les enfants dits maltraités. La conséquence principale de la
présence de mauvais traitements dans la vie de l'enfant sur l'agressivité est demeurée
significative même lorsqu'on a statistiquement neutralisé les autres variables, y
compris la gravité des conflits conjugaux évaluée par l'entrevueeur.
Les résultats de ces trois études ne
sont pas directement comparables étant donné que, dans la première, on a comparé des
enfants qui avaient observé des actes de violence à des groupes témoins alors que, dans
la seconde, les chercheurs ont comparé des enfants qui avaient été victimes ou témoins
à des enfants qui avaient uniquement été victimes d'actes de violence et que, dans la
troisième, on a comparé des enfants qui avaient été victimes à des enfants qui
n'avaient jamais été maltraités. Ce manque de cohérence dans la composition des
groupes n'est pas rare dans les études sur les conséquences de la violence familiale.
Dans une meilleur étude, Hughes (1988) a inclus des enfants chez trois des quatre groupes
possibles, c'est-à-dire des enfants qui avaient été témoins de violence conjugale
(n=40), des enfants qui avaient été maltraités (n=55) et qui ont témoignés de la
violence et finalement des enfants venant de familles non violentes (n=83). Hughes a
constaté une interaction significative entre l'âge et la présence de mauvais
traitements pour un certain nombre de problèmes d'extériorisation signalés par les
mères selon l'inventaire du comportement de l'enfant d'Eyberg (Eyberg Child Behavior
Inventory-Eyberg et Ross, 1978). On décelait sensiblement plus de problèmes chez les
enfants maltraités/témoins qui étaient d'âge préscolaire ou d'âge à fréquenter
l'école primaire que chez les enfants témoins de violence et les enfants faisant partie
du groupe de référence. Il semble que les enfants qui reçoivent une «double dose» de
violence familiale, c'est-à-dire qui sont témoins de la violence entre leurs parents et
qui sont aussi maltraités, présentent la plus forte tendance à adopter un comportement
agressif. Cette relation, qui semble logique à première vue, a été découverte dans
des recherches subséquentes sur l'enfance menées par le même auteur (Hughes, Parkinson
et Vargo, 1989) et elle est signalée également dans les recherches sur les tendances à
la violence conjugale que présentent les adultes qui ont eux-mêmes été
témoins/victimes d'actes de violence (Kalmuss, 1984).
étant donné le chevauchement
considérable entre le groupe des témoins et celui des victimes, il ne semble pas
indiqué d'examiner l'incidence que peut avoir une seule de ces deux formes de violence
familiale. Les résultats traduiraient probablement la confusion des variables et non pas
l'effet unique d'une des deux formes de violence. Dans une tentative d'explorer cette
question, des auteurs ont suivi à la fois l'agression conjugale et les mauvais
traitements infligés aux enfants dans trois générations de 181 familles (Doumas,
Margolin et John, 1994). Le fonctionnement actuel de la famille a été évalué au moyen
de plusieurs questionnaires standard remplis par les parents, dont le répertoire des
conflits familiaux (Domestic Conflict Index-Margolin, Burman, John et O'Brien, 1990; cité
dans Doumas et coll., 1994), l'inventaire de l'hostilité chez l'enfant (Child Hostility
Inventory-Kazdin, Rodgers, Colbus et Siegel, 1987) et la liste de contrôle du
comportement de l'enfant. Malheureusement, les mauvais traitements actuellement infligés
aux enfants n'ont pas été notés. Seul le potentiel de mauvais traitements a
été évalué au moyen d'une enquête papier - crayon censée mesurer un mode de
discipline violent 3 (l'inventaire du potentiel de mauvais traitements à
l'égard des enfants - Child Abuse Potential Inventory; Milner, 1986). Doumas et ses
collègues ont constaté que des résultats élevés obtenus par les parents selon
l'inventaire du potentiel de mauvais traitements permettaient de prévoir un comportement
agressif chez les garçons mais non chez les filles. Ils ont obtenu un résultat
inattendu, soit l'absence de relation significative entre la violence entre les parents et
l'agression chez les garçons ou les filles. Les constatations de cette étude concordent
avec les résultats d'autres recherches qui montrent l'existence d'une relation plus forte
entre des comportements d'extériorisation des problèmes et l'exposition à la violence
familiale dans le cas des garçons (Jaffe, Wolfe, Wilson et Zak, 1985, 1986; Hughes et
Barad, 1983; Hurley et Jaffe, 1990).
3Nous décrirons dans une autre partie les problèmes
qu'on rencontre lorsque l'on tente de déterminer du tendances sur le plan du comportement
à partir de mesures des attitudes.
Hughes (1986) a constaté que, parmi
les enfants résidant dans des maisons d'hébergement, les effets de l'observation d'actes
de violence dépendaient de variables comme le sexe de l'enfant et sa victimisation, son
âge, la santé mentale de sa mère et la quantité de violence observée. Des
comparaisons entre des enfants qui ont été témoins de violence conjugale et des enfants
qui ne l'ont pas été révèlent que les problèmes émotifs et comportementaux graves
sont 17 fois plus fréquents chez les garçons témoins de violence, et 10 fois plus
fréquents chez les filles dans le même cas (Myers Avis, 1992). Selon certains
spécialistes, les victimes/témoins du sexe masculin risquent davantage de devenir
violents. Un chercheur a en effet déclaré: «Il est fréquent que les garçons âgés de
plus de 12 ans ne soient pas autorisés à demeurer dans les maisons d'hébergement pour
femmes battues à cause des comportements agressifs et violents qu'ils ont appris au
foyer» (Hofford, 1991, p.13). Nous reviendrons sur la question des différences liées au
sexe sur le plan du comportement violent lorsque nous examinerons des échantillons
d'adolescents et d'adultes; en effet, Miller et Challas (1981; cités dans Saunders, 1994)
ont constaté que, parmi les personnes qui avaient été maltraitées dans l'enfance, les
hommes étaient presque deux fois plus susceptibles que les femmes d'être considérés
comme présentant un risque élevé de devenir des parents maltraitants.
En résumé, les études
décrites dans cette partie nous amènent à la même conclusion que celle à laquelle
Widom (1989b) a abouti lorsqu'elle a analysé les recherches établissant une relation
entre le fait d'avoir été victime de mauvais traitements dans l'enfance et l'agression
ultérieure: les enfants qui ont été maltraités semblent manifester un comportement
plus agressif que les enfants faisant partie des groupes de référence. Pour certains
enfants, l'observation d'actes de violence conjugale nuit autant à une saine adaptation
que le fait de subir des mauvais traitements physiques (Jaffe, Wolfe et Wilson, 1990;
Widom, 1989b). En général, cependant, la victimisation semble entraîner des
conséquences plus graves sur le plan du comportement que le fait d'être témoin de
violence, tandis que le fait d'avoir été à la fois victime et témoin
représente la variable prédictive de l'agression la plus importante (Cooper, 1992).
Toutefois, un grand nombre des lacunes signalées par Widom, il y a cinq ans existent
encore dans les recherches menées actuellement. Les études portent souvent sur des
échantillons de commodité ou d'opportunité composés de mères et d'enfants recrutés
auprès de maisons d'hébergement pour femmes battues ou d'organismes de service social.
Beaucoup d'enquêteurs s'appuient uniquement sur les descriptions du comportement des
enfants données par des mères qui se font eux-mêmes abuser. Ceci peut nuire à la
validité des résultats. De plus, le laps de temps écoulé entre l'admission à la
maison d'hébergement ou à l'organisme de service social et l'enquête est souvent très
court. Il se peut que certaines des différences sur le plan du comportement décelées
après l'admission traduisent en fait des difficultés à s'adapter à la maison
d'hébergement. Dans la suite de notre rapport, nous examinerons si le comportement
violent que manifestent les personnes victimes/témoins de violence familiale persiste
après une phase d'adaptation initiale jusqu'à l'adolescence et à l'âge adulte.