Ce rapport avait pour but de faire le
point sur les travaux relatifs au cycle de la violence publiés ces dernières années.
D'après les recherches sur les enfants, ceux qui sont à la fois témoins et victimes de
violence voient leur comportement plus marqué par l'agressivité que ceux qui sont
simplement des victimes, ces derniers ayant à leur tour plus de difficultés que ceux qui
ont été témoins de violence mais qui n'ont jamais été victimisés. Les enquêtes
menées auprès d'adolescents et d'adultes dans la population générale semblent indiquer
l'existence d'une relation entre le fait d'avoir été témoin et victime de violence
familiale dans l'enfance et la violence dans la famille à l'âge adulte. La recherche sur
les délinquants montre l'existence, au sein de cette population, d'une proportion très
élevée de personnes qui ont été témoins de violence ou directement victimes de
violence. Les études basées sur un dépouillement de dossiers révèlent que des
antécédents de violence sont liés aux actes de violence, commis à l'endroit de membres
de la famille et d'inconnus, qui sont signalés aux autorités.
Il est intéressant de noter que,
même si Widom (1989b) recommande le recours à une méthode prospective pour explorer
l'hypothèse selon laquelle «la violence engendre la violence», la majorité des études
analysées dans ce rapport sont de nature rétrospective. D'ailleurs, on retrouve un grand
nombre des autres lacunes méthodologiques signalées par Widom dans les articles publiés
au cours des cinq années qui ont suivi la diffusion de son rapport à l'ensemble du
milieu universitaire11. D'après les quelques études prospectives qui
existent, beaucoup d'auteurs semblent croire que la majorité des enfants maltraités ne
perpétuent pas le cycle de la violence lorsqu'ils deviennent des adultes. Même la
proportion d'enfants qui manifestent cliniquement des problèmes émotifs ou
comportementaux parce qu'ils vivent dans une famille caractérisée par la violence est
plus faible qu'on ne pourrait le croire: environ le tiers des garçons et le cinquième
des filles sont jugés cliniquement atteints (Cooper, 1992). Comme nous l'avons vu, on
estime que la proportion d'enfants maltraités qui, à l'âge adulte, maltraiteront leurs
propres enfants oscille autour de 30%. Le fait d'être témoin de violence conjugale ne
serait que modérément lié à l'agression conjugale à la deuxième génération; de 16%
à 17% des témoins signalent des comportements d'agression dans leurs propres relations
intimes (Widom, 1989b)12. Néanmoins, plusieurs études analysées dans ce
rapport révèlent que l'écart, en ce qui concerne le comportement violent, qui
s'expliquerait par le fait d'avoir été victime ou témoin de violence est significatif,
ce qui indiquerait la nécessité de réaliser d'autres recherches sur les facteurs de
protection et sur les méthodes de traitement pouvant être efficaces.
11étant donné le décalage entre la période de
collecte des données et la publication du résultats, un grand nombre des études ont
probablement été conçues et réalisées avant l'analyse marquante de Widom, même si
elles ont été publiées par la suite. Peut-être verrons-nous bientôt un nombre accru
d'études tenant compte des recommandations faites par Widom au sujet du plan de
recherche.
12Il est difficile de produire des chiffres
correspondants en ce qui concerne la relation entre l'observation de la violence et la
perpétration ultérieure d'actes de violence envers les enfants, ainsi qu'entre le fait
d'être victime de violence et le recours ultérieur à la violence envers le conjoint,
étant donné qu'aucune étude prospective n'a porté directement sur ces questions.
Bien que peu d'études aient porté
expressément sur la continuité transgénérationnelle de la violence parmi les
délinquants, les recherches dont nous disposons semblent indiquer qu'il existe au sein de
cette population un chevauchement assez marqué entre la victimisation dans l'enfance et
un comportement violent ultérieur (Dutton et Hart, 1992a, 1992b; Robinson et Taylor,
1994). Comme nous l'avons déjà expliqué, les études sur les traits des agresseurs
mentionnent de nombreuses caractéristiques des populations carcérales (Dutton et Hart,
1992b). Ainsi, comme Hotaling et Sugarman (1986) l'ont découvert au cours de leur examen
exhaustif des marqueurs du risque de violence du mari envers l'épouse, le fait d'avoir
été témoin de violence dans l'enfance ou à l'adolescence constitue un marqueur
uniforme du risque de violence envers l'épouse, au même titre que l'alcool, le manque
d'affirmation de soi, un faible revenu, un faible niveau de scolarité et l'agression
sexuelle envers le conjoint. Il y avait aussi une relation (mais non cohérente) entre des
antécédents d'arrestations pour infractions criminelles et l'agression conjugale. Cette
correspondance entre le profil du criminel et celui de l'auteur de violence familiale
souligne l'importance de mettre des programmes de traitement à la disposition des
délinquants. Le Service correctionnel du Canada a déjà pris des mesures pour offrir des
programmes aux délinquants qui ont des antécédents de voies de fait contre l'épouse
et/ou de problèmes comme parents. Selon les conclusions d'études récentes basées sur
un dépouillement des dossiers, il importe que les programmes offerts traitent directement
du cycle de la violence.
Logiquement, il faudrait
que les prochaines recherches sur le cycle de la violence incluent des études sur l'effet
qu'a la quantité de violence observée (Jaffe, Wolfe et Wilson, 1990; Hughes, 1988),
davantage d'études prospectives qui suivent des enfants victimisés jusqu'à l'âge
adulte (Widom, 1989b) et des études sur les facteurs qui empêchent des personnes de
perpétuer la violence dont elles ont été victimes ou témoins (c'est-à-dire les
«facteurs de protection», Garmezy, 1981).