
PAR Djamila Amellal, Ph.D, agente de communication, Secteur des communications et de l’engagement des citoyens
Photo : Bill Rankin
Le Service correctionnel du Canada (SCC), grâce à son approche correctionnelle et ses programmes fondés sur la recherche, jouit d’une excellente réputation qui dépasse la frontière canadienne et atteint des pays aussi lointains que le Kosovo et, plus récemment, l’Afghanistan. Que ce soit en établissement ou dans la collectivité, les programmes qu’administre le SCC ciblent les facteurs criminogènes des délinquants et les préparent à leur sortie en libération conditionnelle. Cependant, ces mêmes programmes réputés très efficaces, répondent-ils aussi efficacement aux besoins des délinquants ethnoculturels ?
Qu’il s’agisse du programme d’acquisition de compétences psychosociales, du programme d’intervention en toxicomanie, du programme pour délinquants sexuels, de celui de la prévention de la violence, ou de celui de l’éducation et de l’emploi, pour n’en citer que quelques-uns, les professionnels du domaine correctionnel parlent de programmes de grande qualité. Cependant, dans le cas des délinquants ethnoculturels, ces programmes peuvent être renforcés davantage. Selon M. Marcel Kabundi, gestionnaire national des programmes ethnoculturels à l’administration centrale (AC), si on veut s’assurer que les programmes recommandés dans le plan correctionnel des délinquants ethnoculturels aient un impact, il faudra les personnaliser.

« Lorsque j’ai joint l’Établissement Leclerc dans la région du Québec en 1987, précise M. Kabundi, j’ai été surpris de découvrir l’existence d’une unité communément appelée ‘les Nations Unies’ où étaient affectés tous les délinquants appartenant à des minorités ethniques. J’avais également constaté que mes collègues éprouvaient de la difficulté à communiquer lorsque confrontés aux différentes cultures des délinquants. Plus encore, la qualité médiocre de l’interprétation linguistique lors de certaines audiences de libération conditionnelle pouvait induire en erreur les membres de la Commission nationale des libérations conditionnelles (CNLC) et se traduire par des décisions erronées, liées à l’octroi de la libération sous condition ou au maintien en incarcération de délinquants. »
C’est à la suite de ces constatations et des consultations avec le bureau national de la CNLC à Ottawa qu’on élabore le cours de sensibilisation à la diversité ethnoculturelle. Ce cours est alors donné à un premier groupe d’employés au Collège du personnel à Laval par M. Kabundi. Ce premier outil ouvre la porte à bien d’autres, comme la Directive du commissaire 767 (DC 767) intitulée Programmes destinés aux délinquants des minorités ethnoculturelles.
« Lorsqu’en 1991 j’ai joint l’administration centrale, ajoute M. Kabundi, j’ai trouvé qu’il était nécessaire de commencer à la base afin de réaliser les changements nécessaires. Disposer d’une politique qui tienne compte des besoins spécifiques des délinquants ethnoculturels était ce qu’il fallait, avec l’ultime objectif d’adapter, par la suite, les programmes réguliers du SCC à la réalité ethnoculturelle des délinquants pour de meilleurs résultats. »
C’est ainsi qu’en 1994 le Secteur de la vérification et des enquêtes du SCC entreprend une vérification interne pour examiner l’étendue des programmes offerts aux délinquants autochtones et ethnoculturels. Le rapport de cette vérification recommande, entre autres, que l’AC clarifie quelles stratégies d’évaluation et quels tests psychologiques peuvent être utilisés pour les délinquants autochtones et ethnoculturels (recommandation 2 du Rapport). Il recommande aussi la formation en sensibilisation transculturelle de tout le personnel et, en particulier, de ceux qui sont en contact direct avec les détenus (recommandation 4 du Rapport) et la révision, par les régions et les établissements, du rôle que les collectivités autochtones et ethnoculturelles peuvent jouer auprès du SCC (recommandation 5 du Rapport).
À la suite de ce rapport, la DC 767, intitulée Programmes destinés aux délinquants des minorités ethnoculturelles, voit le jour. Elle renforce les programmes de base en exigeant qu’on tienne compte des besoins variés des délinquants ethnoculturels afin de les aider efficacement à corriger les facteurs liés à leur comportement criminel et réduire le risque de récidive.
Le travail ardu lié à la DC 767, intitulée Programmes destinés aux délinquants des minorités ethnoculturelles, est élaboré en collaboration avec M. Mario Dion, sous-commissaire, Secteur des opérations et des programmes correctionnels du SCC à l’époque et actuellement président de la Commission nationale des libérations conditionnelles. « La DC 767 change bien des choses dès le départ, dira M. Kabundi. Elle devient le document de politique interne de base et donne lieu à bien des progrès, tels que la création des comités régionaux consultatifs ethnoculturels constitués de professionnels représentatifs de la population canadienne et carcérale, la prime du multiculturalisme, et le recrutement du personnel diversifié pour disposer d’une compétence culturelle à l’interne, vitale pour la communication et l’intervention auprès des délinquants ethnoculturels. »
Les professionnels du domaine estiment que l’objectif ne devrait pas être de disposer de programmes spécifiques aux délinquants ethno- culturels mais plutôt d’adapter et d’enrichir les fondements des programmes de base du SCC afin de personnaliser l’intervention. Cette approche garantira la qualité de ces programmes.
Les mêmes professionnels, y compris le président du Comité national consultatif ethnoculturel, M. E. Douyon, sur la base de l’information recueillie dans toutes les régions du SCC, recommande, par exemple, que le SCC se penche davantage sur les critères de validité des équivalences culturelles pour les programmes correctionnels. Ces critères sont, entre autres, l’équivalence de contenu, la pertinence des éléments pour la culture qui fait l’objet de l’examen et pour le délinquant qui fait l’objet de l’évaluation. Ces éléments ont-ils la même signification pour toutes les cultures, la méthode d’évaluation est-elle comparable entre cultures, l’interprétation des éléments est-elle la même puisque chaque culture a ses propres normes ?
« C’est tous ces aspects et paramètres que l’on doit inclure pour pouvoir parler d’adaptation et de personnalisation des programmes du SCC, selon les besoins criminogènes et culturels des délinquants appartenant aux minorités ethniques, précise M. Kabundi. Afin d’arriver à des décisions éclairées et équitables, il est essentiel que les outils d’évaluation, d’analyse et d’interprétation soient adaptés aux différences ethnoculturelles. »♦