Révérend James Scott est Coordonnateur de projet du Projet de justice coopérative, Palais de justice d'Ottawa (Ontario)
Passages bibliques : I Corinthiens 12,12-27, Matthieu 18,15-17, II Corinthiens 5,16-19
Musique : Let there be Light
Let there be Peace on Earth
Le juge Barry Stuart, récemment à la retraite, a été l'un des premiers à mettre sur pied les cercles de détermination de la peine au Territoire du Yukon. D'après lui, les crimes et les conflits sont des occasions pour la collectivité de se renouveler et de s'assainir. « La santé d'une collectivité s'améliore lorsque ses membres participent à la résolution des conflits », indique M. Stuart. « Lorsque les membres de la collectivité laissent cette tâche à d'autres, la qualité de vie de la collectivité s'appauvrit. Sa capacité naturelle à prévenir le crime, à s'attaquer aux causes profondes de la criminalité et à rebâtir les vies et les relations brisées à la suite d'un crime diminuent également ».
La vision de la justice universelle est diamétralement opposée à la forme de justice mise en application par le système de justice pénale actuel. Dans ce système, il s'agit d'attraper, de juger et de punir l'individu mis en accusation, qui ne peut participer au processus que par l'entremise d'un représentant légal. Les victimes sont généralement exclues du processus de justice pénale et, par conséquent, peuvent se sentir de nouveau victimisées, par le système judiciaire. D'autres membres de la collectivité qui ont été directement visés ou touchés par le crime jouent un rôle minime, s'il en est. Tout ceci se traduit souvent par l'isolement de l'accusé de la collectivité étant donné les caractéristiques stéréotypées qu'on lui attribue, sa stigmatisation par un casier judiciaire et son retrait physique par l'emprisonnement. Cette façon de procéder se termine rarement par la réparation des relations brisées ou par la saine réinsertion sociale du délinquant. L'approche actuelle de la justice laisse souvent chez les citoyens des blessures non cicatrisées, une perte de la foi et des attitudes peu indulgentes. La blessure de la collectivité demeure douloureuse et n'est pas soignée.
En voici un exemple. Il y a plusieurs années, un adolescent a été accusé d'avoir poignardé un autre adolescent au centre communautaire de son quartier. Il a été condamné à une période d'incarcération dans un centre de détention, suivie d'une période de probation de dix-huit mois avec counseling psychiatrique. Le système de justice considère qu'on s'est occupé de l'affaire et que le dossier est clos. Ce système s'est-il préoccupé des blessures des individus et de la collectivité ? Comment a-t-il contribué à rétablir les relations entre les personnes touchées par le geste posé ? Comment s'est-il préoccupé des besoins de la victime ou de toute autre personne touchée par la violence du geste - les témoins de l'attaque, les parents du garçon, la famille de la victime, les voisins mis au courant de l'affaire ? Comment la collectivité réussira-t-elle à vivre de nouveau en présence de l'accusé ? Comment les membres de la collectivité sauront-ils qu'ils sont en sécurité, que le délinquant regrette son geste, qu'ils peuvent lui faire confiance de nouveau ? Qu'adviendra-t-il de lui et de sa famille si on le craint, s'il est mis au ban de la société ou si on lui fait porter le blâme pour le reste de ses jours ?
La justice réparatrice nous oblige à élargir notre vision pour passer d'un modèle de justice qui tient compte presque exclusivement du délinquant à un modèle qui se préoccupe des besoins de tous ceux qui ont été touchés par le crime, et qui permet ainsi de réparer le tort causé aux personnes et d'améliorer la santé de la collectivité. Pour rendre justice d'une façon différente, il faut voir la criminalité d'un autre oil. La criminalité n'est pas qu'une dérogation à la loi. Il s'agit presque toujours d'une rupture, à l'intérieur des personnes et entre elles, d'une fracture ou d'une déchirure de la vie de la collectivité qui s'accompagne habituellement de conséquences réelles et douloureuses pour les victimes, les délinquants, leurs familles et les autres membres de la collectivité. Il peut également s'agir d'un symptôme d'une blessure sociale qui révèle une inégalité ou une dysfonction structurale ou systémique.
Lorsqu'une telle blessure est infligée, les questions suivantes se posent : Que faire ? Comment la collectivité doit-elle réagir ? Et fondamentalement, qu'est-ce que la justice ? La nature de la justice a toujours été au centre des préoccupations du développement humain en général et des groupes confessionnels en particulier. La démarche spirituelle elle-même relève de la « justice », si nous entendons par justice la façon dont Dieu nous appelle à vivre avec l'autre.
Dans les Écritures juives, la justice (sedeqah) prend une vision commune globale. La justice consiste à établir et à maintenir de bons rapports avec les gens. Ainsi, lorsque quelque chose survient et endommage votre relation avec les autres, vous devez travailler à réparer le dommage causé jusqu'au retour de « shalom ». « Shalom » signifie la volonté de Dieu pour les personnes, c'est-à-dire la paix, l'harmonie, l'unité, l'impartialité et le bien-être des personnes.
La vision qu'ont les chrétiens de la collectivité s'enracine aussi dans une image englobante. Dans I Corinthiens 12,12-27, Paul compare la collectivité au corps du Christ. Il écrit que si un membre du corps souffre, tous les membres souffrent avec lui et il rejette l'idée qu'on puisse se défaire d'une quelconque partie du corps ou la considérer moins importante (versets 15 à 17). Il s'agit d'un modèle de responsabilité sociale englobante plutôt que d'une approche axée sur le « mouton noir » de la collectivité.
Récemment, certains groupes confessionnels ont réfléchi à leur compréhension du conflit et ont opté pour des processus de résolution de conflits à l'amiable. En août 2000, le Conseil général de l'Église unie du Canada a fait des affirmations théologiques suivantes le fondement de ses procédures et de ses politiques de résolution de conflits :
La justice réparatrice pose les questions suivantes : De quoi la collectivité et ses membres ont-ils besoin pour guérir et vivre de nouveau ensemble après la déchirure ? Comment pouvons-nous soutenir la victime et l'aider à guérir ? Comment pouvons-nous aider le délinquant à comprendre les conséquences de sa conduite, à assumer la responsabilité de ses gestes et à réparer le tort causé ? La collectivité devrait s'intéresser à ces questions puisqu'il lui incombe de prendre soin de chacun de ses membres et de la collectivité dans son ensemble. La préoccupation de ces questions est la marque distinctive des programmes de justice réparatrice.
Parrainé par le Conseil des Églises pour la Justice et la Criminologie, le Projet de justice coopérative, qui mène ses activités à partir du Palais de justice d'Ottawa, fait voir à quoi peut ressembler un modèle de justice réparatrice lorsqu'il s'applique à des crimes sérieux commis par des adultes ou des jeunes. Dans un système accusatoire et marqué par l'opposition, nous comblons un vide en aidant la victime, l'accusé, leurs familles et les autres membres de la collectivité touchés par le crime à accéder à l'information, à obtenir l'aide et la sécurité dont ils ont besoin, à reconnaître leur responsabilité et à élaborer des plans de règlement appropriés qui seront soumis au tribunal, pour que le juge en tienne compte au moment de la détermination de la peine. Nous accompagnons les personnes dans un moment difficile, en humanisant le processus de justice et en les aidant à récupérer, à réparer le tort causé dans la mesure du possible et à reprendre le contrôle de leur vie.
Il est intéressant pour la collectivité d'opter pour cette vision de la justice élargie et fondée sur l'intégration puisque nous désirons des collectivités saines. Tout comme nous nous engageons à maintenir la sécurité sociale et à assurer l'accessibilité et la haute qualité des soins de santé et des services en éducation, nous devons manifester notre intérêt et réclamer un rôle dans un processus de justice communautaire. Ce faisant, nous favorisons une responsabilité collective; nous mettons davantage l'accent sur la prévention du crime et sur les moyens de s'attaquer aux causes profondes de la criminalité; nous réparons les blessures de la collectivité et de ses membres; nous réduisons la peur et l'hostilité de la collectivité; et nous aidons les gens à reconstruire leur vie et leurs relations afin qu'ils puissent aller de l'avant.
Qu'est-il advenu de l'adolescent accusé d'avoir poignardé un autre jeune ? Lui et sa famille désiraient continuer de vivre dans la collectivité mais ils reconnaissaient qu'aucun travail de guérison n'avait été entrepris. Ils ont accepté de rencontrer la famille de la victime, des responsables du centre communautaire, d'autres voisins et les militants de l'église locale dans un cercle de guérison intégré au sein de la collectivité. Ce fut un important processus d'une journée qui a révélé la profondeur et l'ampleur des émotions qui subsistaient dans la collectivité, même après deux ans : des sentiments de culpabilité, de la peur, de la tristesse et de la colère. Le cercle a permis aux personnes de poser des questions et de faire face à leurs émotions dans un contexte de soutien. Ce fut une expérience rédemptrice qui a permis la guérison, la réconciliation et le pardon.
À quoi ressemble la justice de Dieu ? Dans II Corinthiens 5,16-19, Paul présente une nouvelle vision de la justice fondée sur notre propre expérience de l'amour et de la grâce de Dieu. Un Dieu qui répare et guérit nos blessures, ne nous imputant pas nos fautes. Une vision de la justice axée sur la guérison, la réparation et la restauration. Je crois qu'en tant que chrétiens, nous sommes appelés à remettre en question le système de justice actuel et à susciter la réaction de nos collectivités par rapport à cette nouvelle vision. Si nous ne le faisons pas, qui le fera ?
« Et tout cela vient de Dieu, qui nous a réconciliés avec lui, par Christ, et qui nous a donné le ministère de la réconciliation. »