Gerry Ayotte est Aumônier régional, Région du Pacifique du Service correctionnel du Canada
Jésus, à qui on demande de présider une cour de justice, refuse de jouer le jeu. Il nous invite plutôt à faire preuve d'honnêteté et d'intégrité dans nos paroles comme dans nos actes. L'histoire de la femme adultère, qui nous est racontée dans Jean 8,3-11, renferme, selon moi, les éléments fondamentaux d'un système de justice pénale honnête et équitable.
L'accusée est conduite devant Jésus par les autorités mâles, qui espèrent que celui-ci sanctionnera leur violence et refusera d'accorder à la femme son amour compatissant. Seule devant ses juges, cette femme porte le fardeau de l'oppression : exploitée et abandonnée par le complice de son « crime », elle est mise en marge de la société; impuissante, elle craint la violence systématique de ses accusateurs, qui veulent profiter de son statut de femme sans défense pour l'opprimer.
Jésus s'adresse d'abord aux oppresseurs, à qui il demande de reconnaître leurs propres péchés avant de s'accorder le droit de juger ceux des autres. Les hommes, démasqués et craignant qu'on ne les identifie à cette femme, préfèrent quitter le temple et la laisser seule. avec Jésus.
Ce modèle de justice « punitive » adopté par la culture dominante est contraire au modèle de justice « réparatrice » préconisé par Jésus à l'égard de la femme adultère. Le premier favorise la condamnation et le châtiment, tandis que le second est axé sur le pardon. « L'amour-justice » de Jésus vise à « restaurer » les liens qu'entretenait la femme adultère avec Dieu, avec la collectivité et avec elle-même; à passer de la honte et de la vulnérabilité à une acceptation empreinte de bonté. Jésus l'accueille avec un mélange de tendresse et de fermeté, de pardon généreux et de responsabilisation réaliste. Il ne la juge pas et l'incite à assumer ses responsabilités et à s'engager pour grandir. Jésus nous invite à adopter un modèle de justice qui permet à une victime brisée de « recoller les morceaux » et à l'auteur d'une faute envers autrui de faire réparation et de se réconcilier.
Les visages des hommes et des femmes incarcérés peuvent sembler égoïstes, cupides, voire maléfiques. Cependant, la plupart du temps, ce que nous voyons ce sont les visages de la pauvreté, de l'abandon et de la marginalisation. Ils semblent refléter le côté sombre de notre culture. En punissant les malfaiteurs, nous refusons d'accepter le système social dans lequel ils ont grandi ainsi que le cycle de la pauvreté et de la violence intergénérationnelles dont ils sont souvent le produit.
à titre d'exemple, laissez-moi vous raconter l'histoire de Paul; une histoire vraie que ni mon esprit ni mon cour ne peuvent oublier. Paul purgeait une peine à perpétuité dans un établissement à sécurité maximale où je travaillais comme aumônier catholique. Il s'opposait farouchement à toute autorité et ne tolérait pratiquement aucun autre codétenu, à quelques exceptions près. Reconnu coupable de meurtre, Paul avait passé la plus grande partie de sa vie adulte en prison. Il avait 46 ans lorsque je l'ai connu.
Paul était atteint d'un cancer et sa santé déclinait rapidement. Son irascibilité n'avait pas diminué, mais il était de plus en plus évident son attitude défensive cachait un esprit blessé et vulnérable. à mesure que la maladie de Paul progressait, ses sours m'en ont appris davantage à son sujet. Il était le seul garçon d'une famille de quatre enfants. Comme son père était violent envers sa mère, à l'âge de huit ans, Paul a commencé à intervenir pour la protéger et, plus tard, pour protéger ses sours également. Ces dernières m'ont révélé que presque « tous les os de son corps avait déjà été brisés au moins une fois » quand Paul a atteint l'âge de douze ans. « Lorsqu'il a tué cet homme, ont-elles ajouté, c'est notre père qu'il tuait en réalité ». Heureusement, Paul est décédé seulement après avoir pris conscience de l'amour profond que Jésus éprouvait envers lui.
Je ne tirerai pas de conclusions simplistes de l'histoire de Paul, mais son expérience m'interpelle en tant que chrétien. Il faut d'abord regarder la vie de Paul avec les yeux de Jésus. à quel moment la société a-t-elle remplacé la compassion qu'elle éprouvait pour un enfant de huit ans par un sentiment de vengeance absolue envers le « meurtrier » adulte? Malgré la répugnance que l'acte qu'il a commis nous inspire, sommes-nous incapables de trouver en nous la miséricorde et l'indulgence nécessaires pour voir en lui un être brisé, un esprit subtil, un frère affectueux et un enfant de Dieu ? On dit que, « sous la douleur d'une femme, se cache souvent une profonde colère ». J'ajouterais que, sous la colère d'un homme, se cache souvent une profonde douleur. La véritable justice réparatrice doit tenir compte à la fois des besoins des victimes et des délinquants. Je me demande combien d'occasions nous avons laissé passer de régler le véritable problème à l'époque où Paul était un adulte en devenir.
En tant que chrétiens, nous participons à l'incarnation révélée du mystère pascal dans le monde : l'inéluctabilité de la nature cyclique de la vie, de la souffrance, de la mort et de la résurrection ainsi que la promesse qu'un Dieu bienveillant et miséricordieux est au cour de ce mystère. En tant que chrétiens, nous sommes appelés à communier avec le Christ, avec toute l'humanité, avec la création de Dieu et, surtout, avec les opprimés. Cette communion exige que nous fassions preuve de générosité et que nous prenions des risques.