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Des exemples vivifiantes

Une histoire de conversion

Judi Morin est Sour de Ste-Anne, Aumônier en milieu carcéral

Je m'appelle Judi Morin et je suis une sour de Sainte-Anne. Je travaille comme aumônière de prison depuis 21 ans. Au cours des quatre dernières années, j'ai enseigné la communication non violente dans les prisons et dans la collectivité de Victoria, avec l'espoir de transformer notre attitude et de créer des collectivités où de plus en plus d'énergie est consacrée à satisfaire le besoin de tous.

La conversion qui permet de passer de la justice punitive à la justice réparatrice est la plus difficile des conversions que je connaisse, car elle exige de la société, et de moi-même, une sensibilisation quotidienne ainsi qu'une réorientation de nos choix. Lorsque j'ai commencé à travailler dans le domaine de la justice réparatrice, mon attitude a été « travaillons ensemble ». J'étais enthousiasmée à l'idée d'apporter mon intervention, non pas par désir de punir les délinquants, mais par désir de répondre à des besoins individuels et collectifs. Bien entendu, il est parfaitement logique pour moi de déceler des besoins et de trouver des moyens de les satisfaire. Cela permet d'obtenir les résultats escomptés. De plus, cela permet aussi d'économiser une quantité énorme d'angoisse et d'énergie. Alors pourquoi reprenons-nous toujours et encore notre attitude punitive, qui se traduit par l'accusation, le jugement et la punition du délinquant ?

Je crois que nous sommes attirés par la vengeance parce que nous croyons que le fait d'avoir raison satisfait notre ego à court terme. Lorsque je pense « j'ai raison et tu as tort », j'ai l'impression d'être au-dessus de toi. En étant au-dessus de toi ou en ayant de l'avance sur toi, je me donne l'illusion que je vais bien. Toutefois, cela ne me permet pas de communiquer avec les personnes que je place en dessous de moi. Le fait de chercher à se venger détruit la collectivité, cela ne l'améliore pas.

C'est en partant de ces principes que je me suis engagée dans la voie de la justice réparatrice. Je l'ai enseignée, j'ai écris des articles à ce sujet, j'ai créé des rites de guérison fondés sur celle-ci et je dirige également le déroulement de ces rites. Malgré cela, en effectuant des exercices de sensibilisation, j'ai découvert que mes pensées n'étaient pas aussi réparatrices que mon enseignement. Plusieurs des paroles que je disais et des actes que je faisais étaient motivés par mon désir d'avoir raison. Je souhaitais ardemment trouver des moyens de faire en sorte que ma façon de vivre passe de la justice punitive à la justice réparatrice.

C'est alors que j'ai pris connaissance du livre Nonviolent Communication, par Marshall Rosenberg. Jusqu'à présent, j'avais utilisé les deux séries de questions proposées par Howard Zehr pour me rappeler les principes de justice réparatrice et m'orienter. Howard Zehr utilise trois questions pour définir la justice punitive : « Qui est-ce qui l'a fait ? Qu'ont-ils fait ? Comment les punirons-nous ? » Les trois questions qui permettent de s'orienter vers la justice réparatrice sont les suivantes : « Qui est blessé ? Quels sont leurs besoins ? Comment peut-on répondre à ces besoins ? » (Extrait du livre Changing Lenses).

Dorénavant, j'utilise un modèle de base de la communication non violente et je travaille à partir des questions proposées par Howard Zehr pour m'aider à changer. La conversion qui m'a fait passer d'une attitude punitive à une attitude réparatrice ne s'est pas passée d'un seul coup. Il s'agit en fait d'un processus qui se produit, si j'en fais le choix, plusieurs fois par jour. Alors comment la communication non violente peut-elle m'aider ou aider les autres à adopter une attitude réparatrice ?

La question posée par Howard Zehr, « Quels sont leurs besoins ? », est à la base de la justice réparatrice. Il s'agit également de la question au cour de la communication non violente. Dans le domaine de la justice réparatrice, le premier point d'intérêt consiste à être à l'écoute des besoins de la personne qui est victime d'un crime. Il peut s'agir notamment du besoin de sûreté, d'être écouté, de savoir que le tort subi est pris au sérieux et de recevoir une sorte de dédommagement. La personne qui a été offensée a souvent besoin d'aide, elle doit se sentir en sécurité lorsqu'elle exprime ses besoins et elle doit avoir l'assurance que l'autre personne - de préférence l'offenseur - est à son écoute. Après s'être fait entendre, la victime est souvent soulagée d'un lourd fardeau. Ce soulagement permet de faire la place nécessaire dans son cour pour que les autres besoins se fassent connaître.

Lorsque la personne qui a commis le crime a écouté et entendu la victime, et qu'elle a partagé ce qu'elle a compris, il se peut qu'elle ait besoin d'empathie (écoute respectueuse des sentiments et des besoins manifestés chez cette personne). La plupart des gens s'en tiennent ensuite à de simples excuses, mais en matière de communication non violente, on les aide à exprimer leurs sentiments et leurs besoins après que l'autre a expliqué sa douleur et ce qui se passait dans son cour. Une personne est beaucoup plus vulnérable lorsqu'elle exprime ses sentiments et ses besoins par rapport à ce qu'on vient de lui dire. Il est extrêmement difficile d'exprimer sa honte, son remords, son embarras et son regret de même que de désigner ses besoins, qui consistent à contribuer au bien-être de l'autre, à présenter un dédommagement, à convaincre l'autre de son intention de changer, à acquérir les compétences nécessaires pour effectuer des changements dans sa vie, etc. Cette façon de faire contribue considérablement à la guérison.

Habituellement, la personne qui a été blessée par le geste de l'autre a besoin de comprendre : « Qu'est-ce qui t'a pris ? Pourquoi as-tu fait cela ? » L'offenseur est alors encouragé à exprimer les sentiments et les besoins qui l'ont poussé à agir de la sorte. En prenant conscience de ses motivations, l'offenseur s'aperçoit également que ses besoins n'ont pas été satisfaits - du moins pas à long terme. Il est probable qu'ensuite, l'offenseur cherche à obtenir de l'aide pour trouver des façons légitimes de satisfaire ses besoins. Lorsque les besoins de la victime sont satisfaits (elle a été écoutée puis dédommagée, et elle comprend les motivations du crime ainsi que ce qui se passe dans le cour de l'autre parce que ce dernier le lui a dit), la victime aura tendance à faire preuve de compassion envers son offenseur. Son cour, qui sera alors libéré, aura assez de place et d'énergie pour recommencer à contribuer à la vie.

à ce moment, les deux parties peuvent considérer que la médiation par la communication non violente est terminée. Mais il reste encore un besoin à satisfaire. Ce besoin se devine dans le regard triste, chargé et embarrassé de l'offenseur : il ressent encore de la honte. Tant qu'il y a de la honte, il y a encore du travail à faire. La personne qui a commis le crime se considère peut-être encore comme une mauvaise personne. « Si je l'ai fait une fois, il est possible que je le refasse! » ou « J'ai perdu ma réputation dans la collectivité ». Si tel est le cas, l'énergie de cette personne sera consacrée à cacher sa honte et à prouver qu'elle n'est pas si mauvaise. Avec cette idée en tête, il reste très peu d'énergie pour contribuer à la collectivité. Par ailleurs, si l'offenseur ne se sent pas valorisé par sa collectivité, la honte grandit, et il arrive même souvent que ce dernier essaie de cacher sa honte en consommant des substances intoxicantes ou en commettant un crime.

Il vaut mieux satisfaire son besoin d'être libéré à ce moment-là. Imaginez quel acte concret, faisable et rapide l'offenseur est prêt à commettre dans le seul but de regagner son estime de soi ou sa réputation. Le besoin est manifeste, et si cette personne arrive, avec l'aide du groupe, à poser un geste précis qui fait en sorte qu'elle se sente bien dans sa peau, on notera un changement d'énergie chez cette personne - et même chez toutes les personnes présentes dans la pièce. Lorsque tout le monde ressent un moment de complétude, il y a habituellement un sentiment de paix, de joie ou de soulagement qui est éprouvé par tous.

La justice réparatrice est axée sur les besoins de ceux qui ont été offensés et de ceux qui ont commis l'offense. La communication non violente est un moyen de séparer le jugement et l'évaluation de l'observation : « Que s'est-il vraiment passé ? » Cela permet de prendre conscience de nos sentiments, car ces derniers nous avertissent lorsque des besoins n'ont pas été satisfaits. Après avoir identifié les besoins universels de tout le monde, le groupe ou la collectivité établit des stratégies et présente des demandes jusqu'à ce que tous les membres soient convaincus que les besoins de tous ont été respectés et qu'on y a répondu.

La communication non violente a été pour moi un chemin permettant de passer d'une attitude punitive à une attitude réparatrice. Lorsque je m'aperçois que je suis en train d'accuser quelqu'un ou d'essayer de prouver que j'ai raison (ou que je suis du bon côté) et que cette personne a tort, je sais que je n'applique pas les principes de justice réparatrice ni ceux de la communication non violente. Je sais également que j'utilise mon énergie à diviser la collectivité au lieu de la renforcer. à cet instant, un choix s'offre à moi. Je peux garder mon attitude punitive - et cela est tentant - ou je peux décider de me concentrer sur les besoins des deux parties. Ce serait décider d'adopter une attitude réparatrice.

L'appel à la justice réparatrice dans les écritures se présente de la façon suivante : « Car Il est bon pour les ingrats et les méchants. Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Luc 6,35-36). Il ne s'agit pas de renier nos propres besoins pour pardonner encore une fois. Il s'agit plutôt de reconnaître notre propre dignité et la dignité de l'autre. Il s'agit également de respecter profondément les besoins des deux parties. Enfin, il s'agit de trouver des moyens de faire en sorte que tous puissent contribuer de façon à ce que leur aide soit appréciée par la collectivité.

La justice réparatrice n'est toujours pas facile pour moi. Pourtant, c'est simple : la justice réparatrice exige de chacun d'entre nous une sensibilité continue à nos attitudes ainsi qu'une volonté de faire des choix qui répondent aux besoins de tous pour ainsi contribuer à créer une collectivité de justice, et par le fait même, de paix.