Anita Hadley
Nota : Anita et Michael L. Hadley ont passé deux mois en Ouganda. Ils ont enseigné pour l'organisme International Christian Medical Institute, ont animé des ateliers pour la Direction de l'éthique et de l'intégrité du gouvernement ougandais et ont donné des présentations sur la justice réparatrice à l'association des prisons du pays ainsi qu'aux agents de police. Ils ont aussi assisté à la messe du matin dans le « secteur des condamnés » (l'antichambre de la mort) de la prison de Luzira, à Kampala. Michael L. Hadley est le directeur de la rédaction du livre The Spiritual Roots of Restorative Justice, publié par les éditions State University of New York Press, en 2001.
La prison de Luzira se trouve, dans toute son étendue, sur une colline près de Kampala (Ouganda), surplombant le lac Victoria. énorme complexe, cette prison comprend des établissements ayant différentes vocations, de la détention provisoire à la détention à sécurité maximale, de même qu'une chapelle et des logements pour les employés et leurs familles. Chaque établissement constitue une communauté distincte, mais aucun n'apparaît plus isolé que l'établissement à sécurité maximale, vestige lugubre de l'époque de la colonisation. Construit en 1920 pour une population carcérale de 500 personnes, le bâtiment accueille aujourd'hui environ 2000 détenus.
Situé loin derrière les hauts murs de l'établissement, le «secteur des condamnés » garde quelque 200 hommes, condamnés à la mort par pendaison. Lors de notre visite, nous atteignons finalement cette partie de la prison après avoir franchi la toute dernière barrière et nous nous retrouvons dans une petite cour bondée de gens, entourés par des hommes de tous âges. Ces derniers portent des culottes courtes usées jusqu'à la corde et des t-shirts en lambeaux. Lorsque nous arrivons parmi eux, certains s'avancent avec hâte pour nous saluer, alors que d'autres choisissent d'abord de rester à l'écart.
De cet endroit très achalandé, où les détenus musulmans se rassemblent pour la prière, nous passons dans une longue cour, curieusement baptisée la chapelle de Saint-Jean, où tout est grouillant d'activité. Dans un coin, avec peu d'eau et pas de savon, des hommes à genoux sur la terre battue lavent des vêtements dans des bassins de plastique, puis les accrochent au soleil brûlant pour les faire sécher. D'autres détenus, pour préparer le prochain repas, trient des légumineuses en retirant les asticots. D'autres encore organisent l'espace pour la messe du dimanche. Sous une étroite lame de tôle ondulée faisant la longueur de la cour, ces prisonniers étendent des couvertures élimées sur une longue saillie basse, d'une largeur approximative de cinq pieds, où les fidèles s'assoiront, les jambes croisées, face à un petit autel recouvert d'un linge d'un blanc immaculé. çà et là, quelques bibles jonchent la saillie.
Nous faisons le tour en saluant chaque homme et en demandant le nom de chacun. Et lorsqu'enfin nous nous installons à notre tour sur la saillie, nous nous sentons les bienvenus. Malgré les murs impénétrables, les barbelés qui délimitent l'étroite bande de ciel au-dessus de nos têtes, l'entassement, le nombre insuffisant de latrines, l'absence de savon, le manque de nourriture décente, malgré tant de privations et, surtout, l'appréhension de la peine de mort, nous sommes entourés par une communauté de personnes habitées par l'espoir, la foi et l'amour de Dieu.
C'est Chris, ministre de la Sécurité sous l'impitoyable dictature d'Obote et « résident » de Luzira depuis 18 ans, qui anime le service. Il commence en disant : « Aujourd'hui est le seul jour qui compte, et maintenant est la seule heure qui compte. Heureux sommes-nous d'être dans la maison du Seigneur. » Il rend grâce à Dieu pour les champs, les forêts, les rivières, les lacs et le ciel, ainsi que pour toutes les créatures qui y vivent. Pas un seul oiseau ne passe au-dessus de cet endroit suffocant, mais nous chantons quand même avec exultation les cantiques « Guide me, O thou great Jehovah » et « This is the Day », accompagnés par la musique des tam-tams, de l'accordéon et des castagnettes de métal. Et dans les témoignages présentés ainsi que le sermon de Chris, il est question de la puissance de Dieu, qui transforme des vies et qui amène la réconciliation et l'espoir.
En ce dimanche, on sent un souffle nouveau d'espoir : une pièce de théâtre préconisant l'abolition de la peine de mort vient de prendre l'affiche à Kampala et fait salle comble. Au cours du service, Michael prend la parole pour parler de la justice réparatrice aux hommes présents. Il ne s'agit pas de vanter les initiatives d'autres pays en cette matière, mais d'offrir aux prisonniers l'espoir de voir les systèmes de justice changer de façon à inclure la collectivité, et ce, dans le but de favoriser l'harmonie. Le sens de «collectivité élargie » est d'ailleurs bien compris par ces condamnés. En effet, dans leurs prières, ils ne demandent rien pour eux-mêmes, mais prient pour ceux et celles dont les vies sont en danger : ce jour-là, ils demandent à Dieu de prendre pitié des femmes et des enfants de l'Iraq, qui est sous la menace d'une guerre.
Deux gardes sont présents, et Chris nous explique qu'ils sont venus davantage pour entendre la parole de Dieu, en tant qu'amis, que pour assurer une surveillance. Il semble, en effet, que les gardes de la prison de Luzira soient des gens de compassion. Or, la compassion ne suffit pas. Les prisons, à l'instar de toutes les entités gouvernementales en Ouganda, manquent sérieusement de financement. Les détenus que nous visitons vivent dans les pires conditions possibles : insalubrité, surpeuplement et malnutrition sont leur lot. Qu'ils continuent de frotter leurs guenilles pour avoir des «habits du dimanche », qu'ils se donnent réciproquement espoir, qu'ils s'encouragent et se consolent les uns les autres, qu'ils enseignent à leurs semblables illettrés, qu'ils prient pour les autres dans le monde alors qu'ils vivent eux-mêmes l'enfer sur terre, tout cela démontre la force de l'esprit humain dans les circonstances les plus effroyables.
Avant notre départ, nos hôtes nous offrent du thé et des biscuits. Par ailleurs, un jeune acolyte nous apporte une cruche d'eau et une serviette, qu'il porte sur le bras, pour que nous puissions nous laver et nous sécher les mains. Et c'est là, au fond des yeux de ce jeune condamné que je vois le visage du Christ.
Au fil de notre retour vers l'extérieur, plusieurs hommes nous accompagnent aussi loin qu'ils le peuvent. Une fois que la toute dernière barrière se referme avec bruit derrière nous, nous nous retournons et nous pressons nos mains contre les barreaux qui nous séparent maintenant d'eux. Des doigts se touchent en guise d'adieu. Bientôt, nous sommes sous le soleil radieux, le lac Victoria brillant plus bas. Mais pour les prisonniers, les murs sont trop épais, trop hauts, et il n'y a pas de vue imprenable.
C'est avec trépidation que nous nous étions rendus dans cet endroit, incertains de ce qu'il fallait dire à des hommes condamnés à mourir. Mais ils nous ont rendu la tâche facile. Ils nous ont accueillis dans leur communauté et nous ont montré comment, ensemble, ils vivent leur foi, leur culte et leur vision. Et dans ce monde de troubles, leur message trouve écho : « Aujourd'hui est le seul jour qui compte et maintenant est la seule heure qui compte. Nous vivons dans l'espoir. »