Le pouvoir de la chanson peut-il aider à démolir les murs qui séparent les prisonniers de ceux à qui ils ont fait un grand tort ?
Je fais la queue en regardant Phil qui sert une chaudrée au maïs. Il porte le genre de gants de plastique blanc que portent généralement les serveurs. Je regarde ses mains qui ont poignardé l'amie de ma sœur 99 fois et qui lui ont ensuite tranché la gorge.
Ces mains vont me servir une chaudrée au maïs au dîner qu'ont organisé les détenus dans le cadre du Symposium sur la justice réparatrice à l'établissement William Head à Victoria. L'orateur principal, Mme Katy Hutchinson, présente un exposé qu'elle a déjà présenté devant presque 60 000 personnes au cours des quelques dernières années. Elle décrit sa vie avant que le jeune homme timide, debout à côté d'elle, ait tué son mari.
Après nous avoir montré une série de photographies de sa magnifique famille, Katy nous montre abruptement une photo de son mari étendu sur civière à la morgue. Un soir en 1997, son mari, un bon voisin, est entré dans le mauvais party d'adolescents au mauvais moment.
Quatre ans après l'horrible incident, Katy avait pris des dispositions pour rencontrer Ryan, le jeune homme qui a tué son mari en lui donnant un violent coup de pied à la tête. Ils se sont parlé. Elle raconte à l'auditoire que la journée où elle a rencontré Ryan était la journée la plus humaine de sa vie, à part le jour où ses jumeaux sont nés.
Katy veut que ce triste incident ait un élément positif. Elle ne veut pas que la perte tragique de leur père définisse la vie de ses enfants. Elle ne veut pas non plus que la jeune vie de Ryan soit dévastée par l'erreur qu'il a commise. Ryan regarde le sol durant presque tout son discours et se tient bien droit devant le micro, comme si cette tige de métal pouvait supporter son jeune corps s'il perdait son sang-froid et s'affaissait. Katy le sert dans ses bras.
Ryan nous parle de la façon dont Katy a changé sa vie. Il décrit les conséquences de ses mauvais choix. Quelqu'un lui demande s'il s'est pardonné. Il trébuche visiblement sur cette question. Il ne sait pas comment dire non.
Il comprend que Katy s'attend à ce qu'il fasse quelque chose de sa vie.
Après les discours de Katy et de Ryan, le détenu maître de cérémonie présente la chorale communautaire, menée par la magnifique Shivon Robinsong. La première chanson est pour Katy et parle du pouvoir de guérison que lui donne sa capacité d'écouter et de pardonner. La deuxième chanson est pour Ryan et les détenus de l'établissement William Head. La chanson leur rappelle qu'ils doivent faire preuve d'introspection et réclamer la beauté de leur âme.
Les larmes coulent.
Inspirée par Katy, je pose moi aussi un acte privé de compassion envers l'homme qui a passé plus de vingt ans en prison pour avoir tué l'amie de ma sœur. Je m'imagine que je chante pour Phil. J'essaie très fort de ne pas le juger. Il faut toute ma concentration. Un des détenus avait fait des centaines de délicieux biscuits aux brisures de chocolat pour la pause. J'en mange quelques-uns alors que mon amie, qui fait partie de la chorale et qui travaille comme bénévole dans le cadre du programme de justice réparatrice, me présente Phil. Je suis nerveuse, mais je lui tends la main. Je sens qu'on ne lui a pas donné la main plusieurs fois au cours des vingt dernières années.
J'essaie désespérément de comprendre l'homme devant moi, qui a l'air triste et épuisé. Il a travaillé avec acharnement toute la journée et son interaction avec les autres détenus et le personnel m'indique qu'on le considère comme un « détenu modèle ».
Dans les journaux, on disait qu'il ne se souvenait pas d'avoir commis un meurtre ce soir-là. Il était ivre et drogué. Il s'était dit qu'il avait peut-être tué la victime puisqu'elle avait refusé de lui donner des drogues.
Je lui pose de nombreuses questions. Je veux savoir s'il boit toujours, s'il jette une partie du blâme sur la victime et s'il se cache derrière un trou de mémoire. Pendant notre courte discussion, je pense à mon allégeance à la famille de la victime, qui souffre toujours, et à ma propre conviction dans le pouvoir du pardon.
Je demande à Phil où il se voit s'il n'avait pas commis une erreur aussi horrible. « Je serais peut-être un enseignant, » dit-il. « Mon père enseignait, et au cours des 20 dernières années, je me suis senti attiré par des enseignants que j'ai rencontrés dans le système carcéral. » Il me dit qu'il aime travailler dans le cadre du Programme de solution de rechange à la violence. Il m'invite à venir voir ça un jour.
Phil est séropositif et souffre de crises d'anxiété. Il ne consomme plus d'alcool depuis le soir où il a tué l'amie de ma sœur. Il espère sortir de prison un jour, mais après plus de 20 ans derrière les barreaux, il a aussi un peu peur d'être libéré. Il a passé la majorité de sa vie en prison, et il s'agit pour lui d'une zone de confort. Je me demande s'il se pardonnera un jour. J'en doute.
En retournant m'asseoir après la pause, je me demande si les membres de ma famille pourraient pardonner une personne qui m'avait tué. Bien qu'ils soient très aimants, je ne suis pas certaine qu'ils pourraient trouver en eux la sorte de sagesse extrême dont fait preuve Katy.
Mais j'aimerais qu'ils le fassent. Je ne voudrais pas qu'une tragédie détruise la vie de chaque membre de ma famille. Je commence maintenant à comprendre le pouvoir de la décision qu'a prise Katy de pardonner le jeune homme qui a tué son mari. Le Noël dernier, ses enfants se demandaient si Ryan mangerait un bon souper de Noël en prison.
Ann Mortifee se joint à la chorale et aide à conclure le symposium. Avec une puissante voie qui fait vibrer mon osophage, Ann identifie le dénominateur commun au Symposium sur la justice réparatrice des détenus et des non-détenus : l'humanité.
Phil semble avoir le sens de l'organisation. Je souhaite qu'il crée une chorale communautaire à l'établissement William Head. La chanson aide.
Thelma Fayle vit à Victoria et a commencé à chanter.