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Des exemples vivifiantes

Justice réparatrice - pour un système axé sur la guérison, la paix et le pardon

par Rod Carter

En guise d'introduction au présent article, j'aimerais mentionner que je ne suis spécialiste que d'une chose : ma propre histoire. J'ai été incarcéré, sous le matricule du détenu 3887Y. J'ai été ordonné ministre du culte de l'église unie du Canada. J'ai été aumônier de prison. J'occupe maintenant un poste à l'Université Queen's. Fort de ces expériences réunies, j'utiliserai dans cet article des termes empruntés au domaine correctionnel, à la théologie, à la vie en prison et au jargon carcéral.

Mon histoire est personnelle et modelée par mon expérience, le tout parsemé de ma compréhension de la justice réparatrice. Je ne fais pas état ici d'une recherche pure ou d'une série de statistiques, bien qu'il est possible que j'y fasse appel. S'il en est ainsi, c'est parce que dans le cadre de la justice réparatrice, on ne peut aller bien loin avec des chiffres et de la recherche sans éventuellement se heurter à une tragédie, à un cour brisé, à de la souffrance et à de l'horreur.

Je prétends quant à moi qu'un système correctionnel fondé uniquement sur des statistiques et la recherche est un jour ou l'autre voué à l'échec, car il mène à la dualisation et aux discussions théoriques, elles mêmes des formes de violence par l'exclusion du délinquant, de la victime et de la collectivité. La méthode la plus fiable de recherche est laissée pour compte : l'écoute et l'observation actives en tant qu'observateur-participant.

Mes preuves seront de nature anecdotique, car je suis persuadé que le fait humain a bien plus de valeur que les tableaux, les graphiques et les données. Je ne dis pas ici que la recherche et les statistiques sont inutiles. Elles peuvent effectivement être utiles, et je me réfère d'ailleurs au document La justice réparatrice : évaluation du Programme de solutions réparatrices, compilé en octobre 1998 par le ministère du Solliciteur général du Canada. Cependant, je considère que la narration et l'histoire demeurent de meilleurs véhicules de la vérité.

Je vais également limiter la plupart de mes opinions en me référant au souvenir de cet aumônier accompagnant un détenu condamné à la peine de mort qui, en marchant avec le détenu vers la chambre à gaz, lui avait dit : « Quand ils vont t'attacher à la chaise et faire tomber la capsule de cyanure, tu n'as qu'à prendre une grande inspiration et tu ne sentiras presque rien. » Ce à quoi le détenu avait répondu : « Et comment diable pouvez vous savoir cela, vous ? »

Il existe des centaines de définitions de la justice réparatrice. Celle à laquelle je m'attache prend ses racines dans la tradition juive. Un rabbin la décrivait comme la prise en compte des blessures et des besoins des victimes alliée à la prise en compte des blessures et des besoins des délinquants de façon à ce que ceux-ci et l'ensemble de la collectivité à travers eux puissent guérir.

Nos frères et sours autochtones avaient intégré de nombreuses façons originales de résoudre les conflits et de rétablir la paix dans la collectivité. Une application actuelle de celles ci avait été utilisée en 1974 à Kitchener (Ontario) par les mennonites Mark Yantzi et Dave Worth.

Les principes de la justice réparatrice sont importants parce qu'ils guident, soutiennent et précisent ce processus. En voici quelques-uns :

  • La justice réparatrice commence par soi même. Si on n'a pas intégré dans sa propre vie les principes de la justice réparatrice, comme la responsabilisation, l'honnêteté, la guérison, la justice et le repentir, on ne peut réussir à appliquer ce type de justice, pour la simple et bonne raison qu'on ne peut donner ce qu'on ne possède pas.
  • Les initiatives de justice réparatrice sont volontaires : tous ceux qui l'appliquent n'y sont pas forcément prêts ou préparés.
  • Chaque partie, la victime, le délinquant et la collectivité, doit être également représentée : ce sont là les ressources centrales.
  • Les initiatives de justice réparatrice peuvent être appliquées à toutes sortes de situations, allant du crime le plus grave à un conflit de cour d'école, en passant par les nations en guerre.
  • Les principales composantes des initiatives de justice réparatrice sont la possibilité pour tous de s'exprimer, le consensus sur les conséquences, la liberté d'exprimer ses émotions et la volonté de créer une collectivité plus sûre dont les membres vivent en plus grande paix et partagent des relations saines et guérissables, dans la mesure du possible.
  • Les professionnels et les spécialistes peuvent apporter leurs idées et leur soutien pendant la mise en place d'une initiative de justice réparatrice, mais leur rôle demeure accessoire : le processus « appartient » plutôt à la victime, au délinquant et à la collectivité.
  • Pour que l'initiative soit un succès, il est essentiel d'être à l'écoute et de dire la vérité.
  • La prévention du crime est le second but ultime de la justice réparatrice.

Le délinquant

Prenons tout d'abord le point de vue du délinquant. Quand une personne commet un crime, elle trahit la collectivité car, par son acte, elle vole et brise la paix et l'équilibre de la communauté. à partir de ce moment, cette personne contracte certaines obligations.

Dans le modèle de justice réparatrice, ces obligations demandent un aveu complet de la faute, une reconnaissance complète des personnes qui ont été lésées par le comportement fautif, une volonté de réparer sa faute par un dédommagement, une réparation, la présentation d'excuses ou une restitution, et enfin, une acceptation de ses responsabilités et un désir de ne pas recommencer.

Le processus de justice pénale tourne parfois en dérision ces obligations. Trop souvent, ce processus met en vedette deux avocats qui se battent pour l'obtention d'honoraires abusivement élevés. Pendant ce temps, le délinquant, la victime et la collectivité restent purement accessoires au déroulement du processus. L'incitation réparatrice à avouer sans inquisition la vérité en sort minée. Dans le cas où un accusé serait reconnu coupable ou plaiderait coupable, une approche de justice réparatrice ferait appel à l'emprisonnement uniquement en derniers recours. Bien d'autres formes de résolution seraient explorées et examinées avant d'en arriver là. Si la Cour opte pour l'emprisonnement, le délinquant vivra ce qu'on appelle l'institutionnalisation ou la prisonnisation. Les criminologues ont un autre point de vue sur la question, mais je considère personnellement que ce processus comprend trois aspects ou fardeaux.

Quand, en octobre 1967, j'ai été condamné à une peine d'incarcération de trois ans et demi, un « habitué » du Pénitencier de Kingston me recommanda la technique des trois singes. Comme je lui demandais de s'expliquer, il me répondit : « Tu n'entends rien, tu ne vois rien et tu ne dis rien. » Quoique guère compliquée, cette psychologie du milieu carcéral a sauvé la vie à plus d'une personne, même si elle est passablement démoralisante. Je m'explique sans attendre. Pendant mon emprisonnement, beaucoup de choses m'ont manqué : les femmes, les enfants, les animaux, les couleurs, les bananes royales - et la liberté !

La prisonnisation est un processus que tous les détenus connaissent bien. Il s'agit du processus d'assimilation progressive aux normes, aux valeurs et aux attentes du monde carcéral. Ce processus est rendu possible par la séparation physique de la société et la perte de contact avec la famille et les amis.

Les autres facteurs qui favorisent cette institutionnalisation (ou prisonnisation) sont le manque d'intimité, l'absence de contrôle sur de nombreux aspects de la vie et de l'horaire quotidien, la routine perpétuelle de la vie en prison, la tenue, le langage et les règles distincts, le pouvoir décisionnel limité, le manque de responsabilités et de défis. On subit également des pressions pour se conformer à la sous culture des détenus, y compris au tristement célèbre code des détenus. Un auteur, en faisant référence au code des détenus, a écrit ceci : « Vous parlez du code des détenus, mais ce n'est que du vent. Il existe un code supérieur auquel nous devons tous obéir, et ce code dit que quand nous engendrons intentionnellement de la souffrance dans ce monde, notre propre vie en souffrira aussi. »1

Je me concentrerai sur les trois aspects susmentionnés où un détenu doit apprendre à survivre s'il ne veut pas en subir les conséquences. La survie physique constitue le premier fardeau quand on purge une peine d'incarcération. Que quelqu'un prenne une attitude ou une posture agressive, et presque inconsciemment, les détenus adopteront des postures de défi. Ce phénomène est bien illustré par l'histoire suivante : Un beau jour, un cobra alla voir un homme saint et lui dit : « Je vous en prie, apprenez moi comment m'élever vers la spiritualité. « Le saint lui répondit : « Avant toute chose, tu dois cesser de mordre les gens. » Le cobra revint donc de la montagne, bien heureux que le saint homme l'ait accepté comme élève, et il s'installa le long du chemin menant au village, réfléchissant toute la journée au conseil qu'il venait de recevoir. Cependant, après quelques jours, les gens commencèrent à le remarquer, et son immobilité et son air heureux éveillèrent leur curiosité. Après quelques jours encore, ne craignant plus le cobra, des enfants commencèrent à le taquiner avec un bâton, à se moquer de lui, à lui tirer des cailloux et à le couvrir de poussière; quelques adultes cruels se mirent aussi de la partie et commencèrent à lui jeter des ordures et à lui donner des coups de pied quand ils passaient près de lui. Au bout d'une semaine, le saint homme descendit de la montagne par le chemin du village. Quand il vit le pauvre cobra couvert de bleus, de sang et de boue, il s'exclama : « Mon Dieu, mais que t'est il arrivé ? » Le cobra répondit : « J'ai simplement suivi vos conseils, Maître. Je ne mords plus les gens. » Comprenant tout ce qui s'était passé, le saint homme regarda avec compassion le cobra et lui dit : « Mais je ne t'ai jamais dit de cesser de siffler ! »2

La prison est un milieu difficile. Ceux qui y vivent deviennent méfiants, tâchent d'avoir des yeux tout autour de la tête et gardent toujours un oeil ouvert, même quand ils dorment. Un proverbe yiddish pourrait bien s'appliquer à ceux qui n'adoptent pas une forme ou une autre de résistance : « Si tu ne peux pas mordre, ne montre pas les dents. » Ces personnes sont les plus vulnérables et les plus blessées. Leurs nuits comme leurs jours sont hantés par la crainte de violence. J'en ai vu plusieurs au bout du rouleau, certains cherchant à réagir, d'autres complètement amorphes. J'avais été dans l'armée avant d'aller en prison et je savais donc me battre à mains nues. Le problème, c'est qu'en prison, les combats sont le plus souvent armés. Comme je travaillais dans l'atelier de menuiserie, je m'étais sculpté un couteau en bois dur; il ne déclenchait pas les détecteurs de métal et pouvait me sauver la vie. Le prix de tout cela, comme on peut s'en douter, c'est que les sentiments personnels sont souvent aplanis et qu'une forme de désensibilisation se produit.

Le second fardeau que doit porter un détenu, c'est sa survie mentale, pour rester sain d'esprit. Le monde carcéral ne prétend pas être unique en son genre. Le bon sens, la raison et la logique sont définis par les détenteurs de pouvoir, les « gros ». Ils portent rarement armes et trousseaux de clés, mais ils ont une forte influence sur le fonctionnement de la prison. Une bonne manière de survivre sur le plan mental est de reconnaître l'absurdité de la vie en prison et de pratiquer l'humour noir. C'est un peu par cette logique que sour Helen Prejean, l'auteure du livre « Dead Man Walking » (marche d'un homme vers la mort), a intitulé son site Internet « Live Nun Talking » (réflexions d'une religieuse survivante). Ce type d'humour est essentiel quand on aide les détenus à survivre. Les livres et les cours par correspondance sont d'autres ressources précieuses pour continuer à solliciter ses capacités mentales. Les études valent largement qu'on s'y arrête et ont ouvert à plus d'un les portes du pénitencier. Les plus grands bienfaits sont tirés de la libération de l'esprit, on a ainsi l'impression de s'échapper d'une pensée et de possibilités limitatives. On ouvre aussi la voie à de nouvelles façons de voir les choses et de nouveaux moyens d'arriver à s'en sortir dans ce monde moderne au rythme effréné.

Le troisième fardeau de la vie en prison est la survie morale. Tous les détenus doivent y faire face et en viennent à se questionner sur la façon d'ignorer ce monstre maléfique quand il paraît. Tous le voient un jour ou l'autre. L'aumônier de la prison, quand il ou elle a su gagner la confiance, peut être une ressource à cet égard, particulièrement si la chapelle est vue comme un sanctuaire et l'aumônier, une voix de la conscience. En fin de compte, il existe bien des techniques imaginatives pour transcender la prison et y survivre. Quelle influence ont les aumôniers de prison et les autres membres du personnel pénitentiaire dans la création d'une vision réparatrice de la justice ?

Opérons un retour en 1967. J'ai eu à passer au travers d'un processus qui m'a mis en cage à maintes reprises. Tant de choses étaient dépersonnalisantes et déshumanisantes ! En voici quelques exemples :

  • Pour la Police provinciale de l'Ontario, j'étais simplement une arrestation.
  • Pour l'avocat de la Couronne, j'étais coupable d'entrée de jeu.
  • Pour les médias, je n'étais qu'un entrefilet.
  • Pour les membres du jury, j'étais synonyme de congé sans solde.
  • Pour le juge, j'étais une interruption de sa partie de golf.
  • Pour mon avocat, j'étais une cause qui lui permettrait de se payer un voyage de ski en Suisse.
  • Pour les agents d'admission et de libération, je n'étais qu'un numéro à dépouiller.
  • Pour le médecin de la prison, je n'étais qu'un autre « derrière ».
  • Pour mon agent de classification, j'étais une occasion de pratiquer ses notions de psychologie amateur.

Tous ces faits et gestes sont des exemples de justice non réparatrice.

Par ailleurs, j'ai aussi eu droit à de la personnalisation et à du respect, ce qu'on pourrait nommer des précurseurs de la justice réparatrice :

  • Pour l'agent Tom Rathwell et son savoir-faire, j'étais un bon garçon qui avait commis une erreur. Il ne voyait jamais de mauvaises personnes, seulement de bonnes personnes qui avaient fait de mauvaises actions.
  • Pour l'aumônier, Ron Nash, j'étais un être humain du nom de Rod Carter, et non pas le no 3887Y.
  • Pour mon patron de l'atelier des travaux manuels, M. Robinson, j'étais un détenu en qui on pouvait avoir confiance.
  • Pour le psychiatre, le Dr George Scott, j'étais en bonne santé mentale; tous me disaient fou à part lui.
  • Pour ma famille et mes amis, j'étais encore le même bon « vieux Rod ».
  • Pour la Commission nationale des libérations conditionnelles, ces marchands d'espoir, j'étais un risque acceptable.
  • Pour mon agent de libération conditionnelle, M. Hunt, je méritais des permissions de sortir hors de mon secteur et la cessation anticipée de mes rapports à la police dans le cadre de ma libération conditionnelle.
  • Pour la GRC et le ministère du Solliciteur général, je méritais une réhabilitation de la Reine.

« Ce qu'une personne est compte plus que ce qu'elle fait, a dit sour Helen Prejean. Personne ne devrait être jugé à l'aune de sa pire action, parce que nous sommes bien plus que la pire chose que nous ayons jamais fait. » Une autre personne a dit : « Tu ne dois pas clouer l'autre à son passé. »

Lorsque l'heure de la libération approche, on peut rencontrer la Commission nationale des libérations conditionnelles. On les raillait volontiers en affirmant que leur chanson préférée était You Ain't Goin Nowhere de Byrds (tu n'iras nulle part). Mais après qu'ils aient approuvé ma libération conditionnelle, j'entendais plutôt Ticket to Ride des Beatles (passeport pour la liberté) ! Ils m'ont donné des papiers en règle, une paire de chaussures et un peu d'argent.

Commença alors pour moi le processus de désinstitutionnalisation et de retour dans la société. Cet événement s'accompagne parfois de ce qu'on appelle la « fièvre de la porte » en jargon carcéral, une intense anxiété. Dans le cadre de mes efforts de réadaptation, j'ai travaillé comme mécanicien automobile et poursuivi mes études pour acquérir deux niveaux scolaires. Une fois libre, les études et la religion ont été les principales ressources de mon renouvellement. J'étais absolument, positivement et totalement désireux de ne pas récidiver. Peu de temps après, j'épousais une avocate - juste au cas où !

Pendant mon rétablissement, mes parent et amis ont joué un rôle crucial, tout comme mon agent de libération conditionnelle, mes professeurs et mon pasteur. J'ai été reçu à la maison avec amour et sans jugement. Je me suis inscrit à l'université et j'ai commencé à rencontrer mon pasteur. étudier est un excellent choix et a ouvert à plus d'un les portes de la prison. En un rien de temps, j'ai obtenu un B.A. et une maîtrise en théologie.

Les livres, les conteurs d'histoires et les enseignants m'ont apporté beaucoup. Beaucoup de personnes m'ont offert une main secourable le long de mon chemin sans jamais rien demander en retour. Mes expériences ont été des occasions d'apprentissage; certaines étaient faciles, et beaucoup ont été ardues. Quand j'étais mûr pour un nouvel enseignement, l'enseignant apparaissait. Je transmets maintenant à mon tour tout ce que je peux; c'est ma manière de remercier tous ceux qui ont pris le temps de m'aider à passer à l'étape suivante de ma vie.

Chaque personne suit un chemin qui lui est propre à sa sortie de prison. La réadaptation est une occasion de chercher à s'améliorer et d'oser porter sur soi un regard introspectif. La responsabilité de ce processus relève de l'individu même, soutenu par le Service correctionnel du Canada. Les programmes aident les gens, mais ils ne les font pas changer; ce sont les gens qui se changent eux mêmes. Je crois au potentiel des individus s'abreuvant à un système qui permet des changements durables. Dès le départ, il faut admettre sa participation au comportement criminel, même si bon nombre de personnes mentent dès le début et plaident non coupable tout en se sachant coupables. Chacun doit prendre ses responsabilités personnelles quant aux blessures des victimes et laisser cette attitude transparaître par ses actions et son désir d'offrir restitution ou dédommagement quand cela est possible.

Des obstacles courants à la réadaptation ou au rétablissement sont le refus d'endosser ses fautes, la minimisation de son implication, le rejet du blâme sur les autres, le recours à des excuses ou le refus de reconnaître les besoins ou d'accepter de l'aide. On entend souvent des choses comme « Je ne suis même pas entré dans la banque, j'attendais seulement au volant du véhicule » ou « Je n'avais qu'un couteau lors de ce vol, pas une arme à feu ». Quel réconfort pour les victimes ! J'ai minimisé les blessures que j'avais infligées à l'homme que j'avais volé, et je ne voulais pas rendre les biens pris ni offrir un dédommagement. Je n'avais pas encore compris que le vol n'était pas une façon de régler un problème d'argent. Je ne savais pas encore non plus que je faisais partie du 90 % des gens du milieu du crime qui n'ont pas d'affaire là simplement parce qu'ils n'ont pas de talent pour le crime. Ce sont les erreurs et les indicateurs qui permettent d'attraper les criminels. Dans mon cas, je me suis corrigé grâce à l'aide de nombreuses personnes.

Les victimes

L'autre personne qui vit le crime est la victime. Je préfère ici laisser les victimes parler d'elles mêmes.

Voici ce qu'a dit une victime d'agression sexuelle : « Je ne suis pas encore complètement remise. Il reste surtout la peur. La peur du noir, la peur des étrangers. Tu peux apprendre à te contrôler, mais ça reste toujours là. Je n'ai plus jamais fait seule le trajet à pied entre ma maison et mon travail. Mark me rencontre toujours. Je sais que je ne pourrai jamais redevenir comme avant, que je ne serai plus jamais la même. Je dois juste apprendre à vivre avec cela. »3

Une victime dont le conjoint s'est fait tuer par un coup de feu raconte ceci : « La mort de John est encore incroyablement dure. C'est encore plus difficile de passer par dessus parce que personne n'a été pris. Je ne sais tout simplement pas pourquoi on lui a tiré dessus, le mystère reste entier. Je me demande sans cesse pourquoi. Pourquoi suis je tombée amoureuse de lui si c'était pour le perdre cinq jours après la naissance de notre fils ? »4

Une victime de vol explique ceci : « ça me met en colère qu'il se soit enfui avec mon auto, mais surtout, je me sens humilié d'avoir été trompé par quelqu'un que je considérais comme mon ami et en qui j'avais confiance. Je n'ai pas osé quitter ma maison pendant un mois entier et j'en ai eu pour des semaines d'insomnie. Même aujourd'hui, ça me gêne de raconter cette histoire. »5

Une autre victime demande : « Que le procureur s'attaque au criminel, lui fasse entendre mes accusations. Qu'il ait droit à un procès, oui, mais qu'il soit reconnu coupable, et que même ses prières soient vues comme des crimes. Je souhaite qu'il meure jeune et qu'un autre reprenne son emploi, et que sa famille le perde. Je voudrais que ses créanciers lui prennent tout ce qu'il possède. Je souhaite qu'il finisse seul, mal aimé et sans futur, qu'il soit coupé même de Dieu. »6

Voici enfin le témoignage d'un caissier de banque qui a vécu un hold up : « D'abord, tu restes surpris. Puis la réalité s'abat sur toi et t'écrase, parce que c'est ainsi qu'ils veulent que ce soit. Ils veulent que rapidement tu ne voies plus qu'eux pour que tu sois complètement en leur pouvoir et fasses efficacement ce qu'ils veulent que tu fasses. Ensuite, tu restes figé. Et ce n'est qu'après que vient le malaise. Enfin, pendant des années, un horrible mélange de peur et de colère refait surface chaque fois qu'un bruit non familier te surprend indûment ou sans raison. Il suffit qu'un directeur adjoint augmente la voix d'un ton réprobateur pour que tu te retrouves tout en sueur. »7

Ce sont là les voix de personnes angoissées ou en colère, des expressions d'hostilité tout à fait légitimes.

Ces témoignages nous rappellent que la victimisation a des effets dévastateurs qui touchent plus d'une sphère de la vie d'une personne. Même les infractions mineures peuvent causer un traumatisme profond, pouvant aller jusqu'à altérer la vie de la victime.

Chacun a besoin de trois éléments dans la vie pour se sentir en sécurité et complet. Ces trois éléments sont l'autonomie, l'ordre et les liens. Le crime est un déni de l'identité individuelle des victimes, un refus de les voir comme des individus propres. Le crime brise l'autonomie, ou la libre disposition de soi. Le crime effrite l'ordre, ou le sentiment d'appartenance à un milieu. Le crime mine les liens, ou le degré de confiance qu'on peut avoir envers les autres.

Par ailleurs, je ne crois pas aux crimes sans victimes ou sans violence. Il ne faut jamais oublier qu'il y a aussi des délinquants innocents et des victimes fautives.

Voici d'autres besoins fréquemment exprimés par les victimes :

  • Le besoin d'avoir un endroit où on se sent en sécurité, autant physiquement que symboliquement et émotionnellement.
  • La certitude que ce geste ne se reproduira pas, ni pour eux ni pour d'autres.
  • Le besoin de faire le deuil de l'événement.
  • Le besoin de connaître une « expérience de justice ».
  • Les victimes ont besoin d'avoir l'occasion de raconter leur histoire et de faire connaître leurs émotions. Le survivant des camps de concentration Elie Wiesel a dit : « Quand on peut raconter son histoire, c'est qu'on peut supporter la douleur. »

Par souci de clarté et de sensibilisation, laissez moi expliquer aux victimes d'actes criminels ce que je crois que la justice réparatrice n'est pas. Ce n'est pas une pression pour encourager les victimes à pardonner à l'auteur du crime. Il faut passer par les étapes de la peur, de la colère, de la peine, de la culpabilité, de l'impuissance et de la honte. Les sentiments de vengeance sont naturels et normaux, c'est une réponse automatique à la victimisation. Le pardon ne peut être forcé, il est trop sacré. Pardonner, ce n'est pas oublier. L'oubli minimiserait l'horreur de l'événement, l'innocence perdue. L'évêque Tutu, qui rassemble depuis 1995 la commission Vérité et réconciliation en Afrique du Sud, a dit ceci : « C'est une erreur de dire qu'il faut oublier et pardonner. Ce qu'il faut plutôt, c'est se souvenir et pardonner. » La rémanence a permis à certaines victimes de surmonter cet événement douloureux et n'a jamais été entretenue par d'autres. Chacun a sa valeur propre.

Je me dois de faire valoir que nous devons tous veiller à ce que les victimes ne soient pas blâmées ni victimisées à nouveau.

La collectivité

Le troisième aspect de la justice réparatrice est la collectivité. La collectivité s'est fait refuser depuis belle lurette sa capacité à gérer les conflits. Nous sommes actuellement dans une période de redécouverte. Une initiative américaine appelle cette redécouverte la « revitalisation du voisinage »; il s'agit ici de se réapproprier des valeurs et engagements collectifs visant à prendre en charge la justice par le règlement des actes fautifs. La justice sans avocats s'est révélée efficace et rapide et a l'avantage de faire participer la victime, le délinquant et la collectivité.

En quoi la loi est-elle bonne si elle empêche de rendre justice ?

L'ancien directeur du FBI, J. Edgar Hoover, a déclaré que « la justice est accessoire au respect de la loi et au maintien de l'ordre ». Il faisait partie du cercle d'individus et de politiciens ayant promis de mettre fin aux prisons qualifiées sarcastiquement de « Club Fed ». Ces gens veulent probablement s'assurer qu'aucun détenu n'osera même sourire à nouveau à une caméra. Ces politiciens demandent à qui mieux mieux des peines plus longues et des conditions plus sévères sans même saisir toute la portée de leurs exigences. Ils n'ont jamais passé « même une seule nuit entre les quatre murs de l'enfer ».

Au cours de la dernière campagne électorale fédérale du Canada, nous avons eu droit à de la propagande électorale sur le crime et les sanctions faisant état de la « loi de la troisième faute » ou appuyant des peines d'emprisonnement plus longues et plus sévères ainsi que la construction de nouvelles prisons. Pourtant, si les peines d'emprisonnement longues et sévères fonctionnaient vraiment, les états Unis seraient le pays le plus sûr au monde... ce qui est loin d'être le cas. Entre deux et quatre pour cent de la population de ce pays est en prison, en libération conditionnelle ou en probation, une proportion qui représente plus de personnes que la population de la Norvège.

Comme il a été dit, « un conservateur est un libéral qui a été agressé; un libéral est un conservateur qui a été arrêté ».

Les gens comprennent la justice de façon intrinsèque et bon nombre d'entre eux travaillent à mettre en place et à offrir des initiatives de justice réparatrice comme :

  • le programme de médiation entre la victime et le délinquant;
  • la concertation des familles;
  • la honte comme instrument de réinsertion sociale;
  • le cercle de détermination de la peine;
  • la détermination de la peine selon le mode de vie;
  • les cercles de soutien et de responsabilité;
  • le service communautaire.

Les résultats sont extrêmement encourageants.

Un exemple qui a retenu mon attention a été la rencontre d'anciens combattants américains de la guerre du Vietnam avec des Vietnamiens. Ces personnes se sont réunies en petits groupes de partage centrés sur l'extériorisation, les excuses et le pardon. Dans l'un de ces groupes, un ancien combattant s'est excusé auprès d'une religieuse vietnamienne. « J'avais besoin de dire "Pardonnez moi pour toute la souffrance que j'ai contribué à causer". » Sour Phuong lui a répondu d'un ton ferme : « C'était hier. Nous sommes aujourd'hui. »

Les études et les témoignages indiquent que, d'après le Justice Institute des états Unis, les initiatives et stratégies de justice suivantes fonctionnent :

  • les programmes de lutte contre l'intimidation à l'école;
  • la thérapie familiale et la formation des parents sur la délinquance;
  • les cours de préparation à la vie active et la formation sur la capacité de raisonnement pour les jeunes à risque;
  • les programmes d'alphabétisation.

Cependant, à l'inverse, les initiatives suivantes ne sont pas efficaces :

  • les programmes de dissuasion par la peur;
  • les camps de type militaire;
  • la surveillance électronique.

Dans le contexte carcéral, la justice réparatrice peut prendre plus d'une forme. En voici quelques exemples :

  • Les centres de médiation, qui travaillent avec les délinquants et/ou les membres du personnel lorsqu'il y a impasse dans un conflit afin de résoudre le conflit au plus bas niveau possible et d'ainsi éviter qu'il ne dégénère.
  • Les délinquants qui travaillent avec des jeunes à risque.
  • Les délinquants et le personnel qui collaborent avec des oeuvres de bienfaisance ou leur versent des dons, par exemple la Fondation canadienne Rêves d'enfants, Centraide et la Course annuelle Terry Fox.
  • Les programmes de solutions de rechange à la violence.
  • La sensibilisation aux victimes.
  • Les programmes de médiation entre la victime et le délinquant, qui peuvent comprendre de la médiation directe par des rencontres en personne, ou indirecte par l'intermédiaire de médiateurs ou de lettres.

Les médiations efficaces entre la victime et le délinquant peuvent aider la victime de la manière suivante :

  • en lui donnant l'occasion de poser des questions sur les motifs de l'infraction;
  • en donnant un caractère humain au crime;
  • en permettant de laisser le crime derrière soi et de passer à autre chose.

Pour les délinquants, ce processus donne l'occasion de :

  • s'excuser;
  • voir et comprendre les conséquences du crime sur la victime;
  • réparer une partie du mal causé, si possible;
  • prendre ses responsabilités pour l'avenir.

Voici quelques avantages de ces types de travaux collectifs :

  • effet de réadaptation pour les délinquants;
  • amélioration des relations entre les délinquants et le personnel carcéral;
  • amélioration de l'ambiance dans l'établissement;
  • satisfaction des besoins de la collectivité locale;
  • amélioration des relations publiques entre les établissements et le grand public.

Quant aux valeurs collectives, elles font référence à l'inclusion de tous les membres et à la promotion du bien collectif. Ce sont des concepts à la fois simples et complexes qui sous tendent plus d'une religion : il ne s'agit pas d'une tradition reposant sur des lois, mais bien de la notion de justice proprement dite.

Quelles sont ces « valeurs collectives » ? Les voici :

  • Ne fais pas le mal.
  • Occupe toi des gens qui t'entourent.
  • Prends particulièrement soin des enfants pour qu'ils soient profondément aimés par les adultes et qu'ils ressentent l'amour et la sécurité que leur collectivité, à l'image d'une grande famille, leur porte.
  • N'exclue personne, enveloppe tout un chacun de ton amour peu importe ses différences.

Ce qui, en bref, revient à l'application de cette règle d'or : « Agis envers les autres comme tu voudrais qu'on agisse envers toi. »

Ces valeurs font partie des initiatives collectives pour le bien collectif et la société civile. On trouve parmi celles ci l'association Mothers Against Drunk Driving (MADD), le programme échec au crime, la surveillance de quartier, Parents Secours et Citizens Against Violence Abdicating its Termination (CAVEAT). Tous travaillent à la création de collectivités plus sûres et à la prévention du crime.

Le Canada compte environ 300 initiatives de justice réparatrice partout au pays. Celles ci vont des crimes de jeunes contrevenants à des infractions graves comme la conduite en état d'ébriété ou l'incendie criminel ayant causé la mort. Ces initiatives s'appliquent à différents niveaux du processus de justice pénale : au début, en remplaçant une instruction judiciaire par le recours à la justice réparatrice, ou après que le délinquant a été envoyé en prison, ou encore à la mise en liberté du délinquant.

La justice réparatrice, telle que pratiquée à son meilleur aujourd'hui, offre une solution de rechange à la voie de la vengeance et ouvre un chemin menant à la guérison. Le système judiciaire traditionnel d'opposition sépare la victime du délinquant et leur retire ainsi tout pouvoir. Il peut rendre des personnes méchantes et vindicatives. La justice réparatrice offre pour sa part l'occasion à ceux touchés par le crime de participer directement à la réaction au mal causé. Elle offre soutien et aide aux victimes et tient les délinquants directement responsables face aux personnes à qui ils ont fait du tort.

Ce processus est entièrement volontaire et il est possible de s'en retirer à tout moment.

Le pardon n'est jamais le but recherché par ce processus. Cependant, la justice réparatrice offre un milieu sûr où le pardon peut être envisagé par la victime qui désire prendre ce chemin.

Les résultats de la justice réparatrice ont été positifs au delà de toute attente. Au cours des 25 dernières années, plus de 45 états ont élaboré plus de 300 initiatives de justice réparatrice. L'Europe compte environ 900 programmes. La Nouvelle Zélande, l'Australie et les pays scandinaves ont eux aussi des programmes. Une étude indique que 96 % des victimes qui ont fait appel à la justice réparatrice recommanderaient cette démarche à d'autres victimes.

La justice réparatrice peut aussi aider les délinquants à guérir en les mettant en contact direct avec les personnes qui ont été affectées par leurs actes - ce qui personnalise leur action criminelle -. Quand les auteurs de crimes participent à la création d'une méthode de restitution ou d'amendement, ils acceptent plus facilement la responsabilité de leurs actes.

L'aspect communautaire fait partie intégrante de la justice réparatrice. Le crime ne se commet pas de manière isolée. Le processus aide les délinquants à comprendre les conséquences de leur comportement et ses retombées en faisant appel à une interaction avec les policiers, les membres de la famille et les voisins.

La justice réparatrice est une invitation ouverte à la découverte de nouvelles approches. Elle réunit les victimes, les délinquants et les collectivités dans le but de trouver une solution acceptable pour tous. Ce n'est pas une approche de rivalité (« nous » contre « eux ») ou de combat entre avocats. C'est un élan qui prend de l'ampleur. à titre d'intervenant, d'enseignant et d'adepte de la justice réparatrice, moi même, en compagnie de nombre d'autres personnes, je recherche cette transformation apaisante que peut procurer la justice réparatrice.

En somme, la justice réparatrice n'est pas une panacée à tous les crimes commis au Canada, parce qu'on se rend souvent compte que « les solutions sont la principale cause des problèmes ». La justice réparatrice essaie réellement de donner un visage et un nom à la victime et au délinquant, et elle y réussit la plupart du temps. La justice réparatrice reconnaît la responsabilité et la capacité de la collectivité de résoudre les situations où des torts ont été causés. La justice réparatrice n'est pas une forme de compassion excessive ou une autre approche où on cherche à dorloter un délinquant; elle nécessite de la part du délinquant une responsabilisation totale, une reconnaissance complète des personnes blessées par ses actes, et un engagement à changer réellement afin de regagner sa place légitime dans la collectivité. La justice réparatrice peut servir de phare et guider ceux qui cherchent à guérir en quelque sorte le monde de ses souffrances.

La justice réparatrice exige de tous la pratique des valeurs suivantes :

  • agir dans la maîtrise de soi et de ses impulsions;
  • agir avec le souci du respect des droits des autres;
  • faire preuve d'une préoccupation raisonnable pour les conséquences futures.

 


1 Bo Lozoff We're All Doing Time. (Durham, NC: Human Kindness Foundation 1989. p. 165
2 Ibid., p. 144
3 London Times MM Weekend Edition, October 1999 p. 24
4 Ibid., p.25
5 Ibid., p. 25
6 Lisa Lampman God and the Victim. p. 137
7 Ibid., p. 138

Rod Carter enseigne dans le cadre du Programme de justice réparatrice au Collège de théologie de l'Université Queen's, à Kingston (Ontario), au Canada. Il est titulaire du droit d'auteur sur cet article. carterr@post.queensu.ca. Ce document fut traduit et placé sur ce site avec sa permission.