En novembre dernier, à Prince Albert, en Saskatchewan, le Conseil des églises a organisé un atelier dont l'objet était de promouvoir des collectivités saines et sûres. Nous avons été témoins de l'échange extraordinaire qui suit.
Un citoyen n'a pas eu peur d'exprimer sa désapprobation à l'égard de l'actuelle Loi sur les jeunes contrevenants, plus spécialement en ce qui concerne la partie de la Loi qui protège les « jeunes contrevenants » contre la publication de leur nom. Voici l'essentiel de ce qu'il a dit : « Je ne peux pas comprendre pourquoi quelqu'un fait des choses comme celles qu'il fait et que son nom ne soit pas rendu public. Je suis fier de mon nom. Il représente ce que je suis. Ils devraient être fiers de leur nom eux aussi. »
Or il se trouve qu'un jeune homme qui assistait à l'atelier avait été un « jeune contrevenant » et qu'il avait passé un certain temps enfermé dans un établissement. Celui-ci demanda la parole. Promenant son regard sur le cercle pour le fixer sur l'homme qui avait exprimé son exaspération à propos de la Loi, il dit : « Je suis fier de mon nom, moi aussi. C'est celui que portait mon grand-père. Par contre, je ne suis pas fier de tout ce que j'ai fait. En fait, tout le monde dans ma petite ville, à mon école et dans ma rue, savait qui j'étais et ce que j'avais fait. Mais lorsque j'ai déménagé dans une autre localité, si tout le monde avait connu mon nom, je n'aurais jamais pu trouver cet emploi dans un dépanneur qui m'a aidé à reprendre ma vie en main. Je ne serais pas retourné à l'école pour recevoir l'instruction qui a aussi fait une différence. Mes parents, qui avaient déjà été suffisamment éprouvés, auraient pu être la cible de paroles et d'actes malveillants. Je vous demande donc, Monsieur, pourquoi voulez-vous savoir mon nom ? Est-ce pour me montrer votre sollicitude ou votre compassion ou pour m'offrir votre aide, ou bien est-ce pour me faire déménager, m'empêcher d'avoir un emploi ou de prendre un nouveau départ dans la vie ? Pourquoi voulez-vous savoir mon nom ? »
Nous vous faisons part de ce récit, à vous, législateurs, et en fait à tous les Canadiens, pour vous poser la même question, non seulement à propos de la publication des noms, que vous êtes en train d'examiner, mais aussi pour aider à déterminer quelles seront notre attitude et notre approche fondamentales à l'égard de la justice applicable aux jeunes et à l'égard des jeunes que nous trouvons responsables de crimes juvéniles. Sommes-nous ici pour les aider ou pour leur nuire ? Sont-ils, oui ou non, membres de notre collectivité tant après avoir commis un acte criminel qu'avant ? Le prophète Isaïe, dans la tradition judéo-chrétienne, cite les propos de Dieu qui nous parle à tous : « J'ai prononcé ton nom. Tu es mien » (Is 49 :1). Nous croyons qu'il s'agit là de notre dignité ultime, du fondement de notre mode de relation à autrui et d'une invitation au respect mutuel. Dieu n'a pas dit : « Je t'ai appelé par ton nom. Tu es un jeune contrevenant ».
Nous avons maintenant l'occasion de renoncer aux étiquettes et à la recherche de boucs émissaires qui blessent et aliènent les jeunes. Cet étiquetage ne contribue d'ailleurs en rien à rendre nos collectivités plus sûres. Il faut que nous établissions mieux la distinction entre condamner les gestes posés par une personne et condamner la personne. En essayant d'être vertueux, peut-être nous faisons-nous plus de mal les uns aux autres. Nous éprouvons le besoin de rejeter le blâme sur quelqu'un pour pouvoir nous sentir mieux. Nous faisons cela aux faibles, à ceux qui sont différents de nous, aux gens que nous ne connaissons pas ou dont nous n'avons pas besoin. Nous rappelons les mots de Margaret Mead : « Vous voulez aider les jeunes à garder les pieds sur terre? Mettez-leur des responsabilités sur les épaules ! » Le blâme ou la honte, qui ne permettent pas la réinsertion sociale des jeunes, ne constituent pas une solution au crime.
(Extrait d'un mémoire présenté par le Conseil des églises pour la justice et la criminologie au Comité permanent de la justice et des droits de la personne, à propos du projet de loi C-3, Loi concernant le système de justice pénale pour les adolescents, le 15 février 2000)