Wilma Derksen est la Directrice executive du programme Victim's Voice, (http://www.mcc.org/canada/victimsvoice/) un programme parrainé par le Comité centrale des Mennonites du Canada qui est basé à Winnipeg. Wilma est l'auteur de plusieurs livres au sujet des victimes et de leurs besoins. Voir la section « Liste de ressources » de notre site.
couriel : WilmaDerksen@mennonitecc.ca
LA PEUR
« Je n'avais jamais pensé que cela pouvait nous arriver. Nous étions une famille ordinaire, menant une vie sans histoire. Cliff, mon mari, était chef de camp. Quant à moi, je restais à la maison pour m'occuper de mes trois enfants. Un jour, Candace, ma fille aînée m'a appelée depuis l'école pour me demander si je pouvais passer la prendre... Je croyais que nos rues étaient sûres.
Elle n'est jamais revenue à la maison, et tout a changé! Non seulement j'ai perdu ma fille, mais j'ai aussi cessé de voir le monde comme un endroit sûr. La disparition de Candace nous a porté un coup terrible. Mais perdre ce sentiment de sécurité a aussi été une perte réelle. Cela a changé nos vies. »
Lorsque notre maison est cambriolée, ou que notre bicyclette est volée, nous perdons des biens. Lorsqu'un de nos proches est assassiné, nous perdons un être cher. Mais, dans tous les cas, la victimisation s'accompagne d'une perte d'innocence, de confiance, d'espoir. C'est la naissance de la peur et le début d'un cheminement douloureux.
MOBILISER LES RESSOURCES OU RESTER PARALYSé ?
« Dès que je me suis aperçue que Candace n'était pas revenue à l'heure habituelle, j'ai eu le sentiment qu'il était arrivé quelque chose de terrible. Candace attendait sa meilleure amie. Elle ne se serait jamais mise en retard. Nous avons été pris de panique. Nous craignions le pire. Nous n'avons pas songé à dormir ou à manger, ni à rien d'autre, sinon à mobiliser la police, nos amis et la ville entière pour retrouver notre fille. La peur qui nous pousse à l'action est une bonne chose.
On a retrouvé le corps de Candace dans une cabane, six semaines et demie plus tard, les mains et les pieds liés par une corde. Pendant longtemps, il m'a été impossible de laisser mes enfants aller seuls où que ce soit. Ma confiance dans la société était ébranlée. J'aurais voulu toujours garder mes enfants à la maison, avec moi, en sécurité. Voilà un genre de peur qui nous paralyse. »
Devant la victimisation, nos réactions ne sont pas toujours bonnes. La peur peut devenir à son tour notre ennemie. Elle peut nous emprisonner autant que les barreaux d'une cellule. Il nous faut affronter cette peur et la paralysie qu'elle peut engendrer.
DU COURAGE POUR CONTINUER
« Nous étions abattus. Nous n'avions pas idée de ce qu'il fallait faire. La première nuit, alors que les policiers ne croyaient pas à la disparition de Candace (ils pensaient qu'elle avait fait une fugue), nos amis ont organisé des recherches. Ensuite, comme nous étions incapables de prier, ils sont venus tenir une assemblée de prière dans notre salle de séjour. Comme nous ne pensions pas à manger, ils nous ont apporté de la nourriture. Comme ils nous voyaient découragés, ils nous ont envoyé des cartes.
C'est la collectivité - les membres de notre paroisse, des voisins et même de parfaits étrangers - qui nous a soutenus et qui nous a donné le courage de continuer. »
L'expérience de la victimisation, c'est aussi celle de l'impuissance et du désespoir. On ne sait pas comment commencer à retrouver la confiance et l'espoir. Sans l'aide de la collectivité, on ne peut pas commencer à guérir.
LA RESPONSABILITé
« Même si nous ne savions pas qui avait entraîné Candace dans la cabane ce jour d'hiver, le 30 novembre 1984, pour l'y laisser mourir de froid, nous ne pouvions pas nous empêcher de penser à l'auteur de cet acte. Nous éprouvions de la colère à l'égard de ce meurtrier sans visage.
Qu'est-ce que j'attendais en fait de justice ? Je souhaitais la mort de dix assassins d'enfants. Et quand j'avais la vision de dix hommes alignés contre un mur, prêts à être exécutés, ce n'était pas encore assez. Pour avoir satisfaction, il fallait que je tire la gâchette moi-même... Mais ce genre de satisfaction perpétuait la violence, et la violence était à l'origine de ma peine... Il fallait que je trouve une autre voie. »
La victimisation, ce n'est pas seulement le chagrin, le deuil et la peine. C'est aussi la rupture de relations. Instinctivement, nous souhaitons que quelqu'un paie pour notre peine. Si nous voulons guérir réellement, il nous faut faire la paix avec le délinquant, avec nous-mêmes, avec Dieu et avec la collectivité. Le pardon devient une possibilité.
CHOISIR LA VIE
« Nous avons reçu la visite d'un ange, tard dans la soirée, le jour où le corps de Candace a été retrouvé. Nous ne l'avons par reconnu pour tel ce jour-là. C'était lui aussi un père dont la fille avait été assassinée et il était venu nous dire à quoi nous devions nous attendre... La description qu'il nous a faite de la chute qui serait la nôtre si nous nous laissions aller nous a profondément secoués. Après sa visite, Cliff et moi sommes montés dans notre chambre. Nous avons décidé de combattre la colère, la peur et de redevenir une famille saine. C'est une décision qui nous a transformés de fond en comble et qui le fait encore. »
Nous avons des choix. Face à toutes les guerres qui font rage dans le monde, à l'insécurité économique, à la violence dans notre collectivité et dans nos foyers, il est difficile de choisir la vie, mais c'est nécessaire.
PRENDRE LE RISQUE DE LA RéCONCILIATION
« Je pense que c'est parce que je ne savais pas qui était le coupable que j'ai dû trouver d'autres moyens de mettre un visage sur la réalité de la violence.
Je me souviens que, lorsque nous avons reçu pour la première fois une lettre d'un délinquant purgeant une peine d'emprisonnement à perpétuité, j'ai revécu toute ma colère et toute ma peur. Mais, pour redonner une assise à ma foi et nouer une nouvelle relation avec la société et ses membres, il me fallait voir en face le visage de la violence. J'ai écouté neuf condamnés à perpétuité me faire le récit du meurtre qu'ils avaient commis et de ce qui avait conduit à celui-ci. Cela ne minimisait en rien les responsabilités. Le meurtre est toujours inacceptable. Toute injustice, toute violence est inacceptable. Mais ceux qui s'en rendent coupables sont des êtres humains. Voir qu'il s'agissait d'êtres humains m'a aidée à maîtriser ma colère et ma peur. Nous pensons regagner un sentiment de sécurité quand nous élevons des barrières. Je sais maintenant que ce n'est possible que si nous abattons des barrières. »
C'est en faisant face à notre peur que nous commençons à créer l'espoir, en franchissant les barrières présentes dans nos vies. Si nous écoutons notre coeur, nous comprenons que même ceux qui nous inspirent de la peur sont des êtres humains comme nous. Nous décidons de dire bonjour au voisin dont le chien ne cesse d'aboyer, à l'adolescent dont l'air renfrogné nous effraie...
L'ESPOIR
« Dernièrement, notre famille s'est acheté un tour de potier, un four et un appareil à mesurer la glaçure. Nous passons des heures ensemble à essayer de transformer l'argile en quelque chose de beau. Tantôt nous y arrivons, tantôt nous échouons. Notre créativité se nourrit d'espoir le même espoir qui nous a tenus réunis depuis la mort de Candace.
Un jour que ma fille et moi parlions de Candace, elle m'a dit : "Je pense que si Candace est morte, c'est parce que tant de bonnes choses devaient arriver à cause de sa mort." C'est seulement après coup que l'on peut dire cela... C'est l'espoir qui nous permet de garder confiance en un Dieu qui nous aide à prendre la boue de nos vies pour en faire quelque chose de beau. »
Nous vivons dans un monde complexe. Des événements tragiques se produisent, l'insécurité règne et vivre signifie mourir de multiples façons. En même temps, Dieu n'est pas simplement un observateur passif qui resterait sur la ligne de touche. Dans sa miséricorde et sa compassion, Dieu pénètre dans la peine de nos vies, donnant un sens au chaos, faisant éclore l'espoir au sein même de la peur.
Prière quotidienne
Dieu de paix, donne-nous la paix, la paix que le monde ne peut pas faire naître, la paix qui est ton don. Aide-nous à ne pas éprouver tant de peur, mais à oser prendre le risque de la vie. Apprends-nous à prier. Enseigne-nous quand et comment dire NON, quand et comment dire OUI. Et rassemble-nous dans la conviction que l'amour est plus fort que la mort. Tu as vaincu le monde et nous pouvons commencer notre célébration. Donne-nous la paix et fais de nous des pacificateurs dans les aspects les plus concrets de notre vie quotidienne. Amen. (Prière composée par Henri Nouwen)Ce texte fut préparé pour la Semaine de la justice réparatrice : collectivité, victimes, prisonniers 1997
Pour de plus amples renseignements, contacter Wilma chez
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