« Parfois, lorsque je faisais
brûler mes herbes, lorsqu'on faisait entrer du foin d'odeur en
contrebande parce que cela était parfois considéré
comme un objet interdit, la douce odeur de la terre créait un sentiment de sécurité, un
sentiment de vivacité, même si la cage représentait un cercueil, la prison, la pierre
tombale, et mes soeurs, des mortes vivantes. Ces herbes me reliaient à mon esprit
d'enfant. À une occasion, lorsque j'ai failli me suicider, Mista Hiya m'a dit que mon
esprit était vivant et qu'il était hébergé dans mon enveloppe physique. Cette
expérience douloureuse m'a aidée à découvrir que mon esprit était plus important que
mon corps, qui était contrôlé par la routine de la vie en prison. C'est alors que j'ai
commencé à découvrir ce que signifiait d'être une femme autochtone. J'ai commencé à
comprendre ce qu'il y avait de bon en moi, même si j'avais peu de raisons de le faire.
J'ai compris qu'il y avait en moi un esprit qui avait la volonté de vivre. »
Le présent rapport porte sur les femmes des
Premières nations dans le système
carcéral fédéral du Canada. Il s'agit aussi d'un document très personnel, dans lequel
il nous est difficile d'être impartiales. Les expériences qui y sont décrites sont les
nôtres : nous les avons vécues. En racontant l'histoire des 39 femmes autochtones
dont nous reprenons les propos dans les pages de ce rapport, nous faisons également part
de notre propre histoire, parce que nous avons aussi connu la brutalité, la violence, le
racisme et l'oppression qui sont le leitmotiv de toutes les histoires.
Il a été difficile pour nous de participer
au Groupe de travail. Nous avons commencé à y prendre part comme
délinquantes et nous avons alors beaucoup hésité à nous
ouvrir. Nous savions que les 12 groupes de travail précédents, les nombreux groupes
d'étude, commissions, fonctionnaires fédéraux et autres organisations censés
représenter les femmes encagées avaient déjà mené étude après étude. Nous avions
l'impression qu'un autre groupe de travail allait tout simplement reprendre ce qui était
déjà connu et consigné quelque part... dans un dossier brun... dans un local
quelconque... tout poussiéreux. Nous pensions que ce groupe de travail allait être aussi
inutile que tous ceux dont les rapports sont restés sur les tablettes.
Durant les réunions du Groupe de travail, au
cours des discussions théoriques sur la situation des femmes
incarcérées auxquelles se livraient des gens dont la seule
responsabilité était d'ordre bureaucratique, nous étions révoltées, nous
suffoquions. Ces entretiens n'avaient rien à voir avec la réalité que nous avions
vécue. Lorsqu'il nous est devenu impossible de contenir encore plus notre colère, nous
avons parlé des conditions de vie en prison, du vécu des femmes autochtones en prison,
de la brutalité réelle. Des silences tendus ont été les seuls échos de nos paroles,
qui ne sont reprises nulle part dans les procès-verbaux des réunions. Nos descriptions
de la réalité sont ensevelies, tout comme nos soeurs en prison.
Par le passé, nous sommes intervenues
auprès d'autres groupes de travail, commissions de détermination
de la peine, journalistes, enquêteurs, employés du Service
correctionnel et autres personnes qui ont écouté poliment et hoché la tête en signe de
compréhension apparente. Mais nos conditions de vie, celles de nos soeurs, sont
demeurées inchangées. Nous sommes demeurées des otages dans l'unité d'isolement, sans
chaleur en plein hiver, sans pâte dentifrice, sans brosse à dents. Le traitement
médical offert en cas d'urgence était si déplorable que nous avons souvent pensé que,
pour nos soeurs qui se tailladaient, la mort était inévitable. Pendant trois ans, la
douche dans la salle de bain à l'étage supérieur de l'unité d'isolement n'a pas été
réparée. Ce n'est que depuis 1987, après la présentation de plusieurs griefs, que
les cellules de la population générale ont l'eau chaude.
À chaque groupe de travail que nous avons
rencontré, nous avons décrit les problèmes
caractéristiques qui touchaient notre existence en prison. Nous avons
décrit les conditions archaïques, les châtiments collectifs
arbitraires, le sexisme et les obstacles raciaux imposés par
l'administration et les classifications de sécurité qui nous
étaient imposées parce qu'en tant que femmes autochtones, nous
étions considérées comme un groupe, parti en
expédition guerrière, qui menaçait l'ordre de
l'établissement. Nous avons fait état de cas de
transfèrements non sollicités à la Prison des femmes alors
que les personnes en question étaient censées purger une peine
sous responsabilité provinciale. Nous avons décrit nos conditions
d'existence sous le code général 230 dans l'unité
spéciale de détention. Nous avons signalé que les femmes
autochtones au niveau de sécurité maximale à la Prison des
femmes étaient immédiatement considérées comme
violentes, incontrôlables et intraitables parce qu'elles refusaient de
coopérer avec les gardiens du sexe masculin qui les obligeaient à
se dévêtir dans les prisons provinciales ou devant la population
générale. Nous avons répété devant nombre de
groupes de travail que les évaluations médicales/psychiatriques ne
tenaient pas compte de nos réalités culturelles. Nous savions que
les questions qu'on nous posait étaient destinées à des
Blancs, à des hommes blancs. Nous avons dit avoir survécu pour la
plupart à la violence sexuelle, au viol et à la violence
conjugale, et la seule possibilité de traitement offerte était
celle du pénitencier de Kingston pour hommes. Nous avons signalé
que ce pénitencier était plus âgé que la Prison des
femmes et qu'il y avait parmi les détenus des délinquants
sexuels, précisément le type d'hommes qui avaient fait de nous des
victimes. Comment pouvait-on s'attendre à ce que nous nous aidions
nous-mêmes quand c'était le seul traitement disponible et qu'il ne
valait rien? Comment peut-on se guérir soi-même dans ces
conditions? Et parce que les femmes autochtones ont refusé de suivre un
traitement, d'accepter de participer à un programme pour toxicomanes,
leurs demandes de libération conditionnelle n'ont pas été
appuyées sous prétexte qu'elles « n'essayaient pas de
répondre à leurs besoins de traitement ».
Le point de départ de l'action ne se trouve pas dans les discussions abstraites,
mais plutôt l'expérience des femmes elles-mêmes. Un point essentiel : la prison et
la mise en liberté ne constituent pas le point de départ. Comme nos histoires le
révèlent, les femmes autochtones qui aboutissent en prison grandissent dans une prison,
même s'il ne s'agit pas de la même prison.
Le régime des laissez-passer adopté
à la Prison des femmes en 1982 ou 1983 nous rappelait notre histoire. Nos
ancêtres devaient obtenir des laissez-passer de la GRC ou
de l'agent affecté aux Indiens pour effectuer des déplacements en dehors de la réserve.
Voici maintenant qu'il nous faut une permission écrite pour aller à l'étage supérieur
ou pour franchir une distance de trois pieds et aller de la rangée A à l'infirmerie. Nos
ancêtres ont aussi compris que ces règles ont été faites pour enfreintes. Tout ceci
peut sembler anodin, mais chaque élément de l'existence carcérale des femmes
autochtones se situe dans un contexte. Toute cette existence est vue et ressentie par
des FEMMES, AUTOCHTONES, INCARCÉRÉES. Chacun de ces éléments contribue pour
beaucoup à la façon dont l'existence en prison est vécue. Nous avons une longue
histoire à raconter, mais il est préférable tout d'abord de céder la parole aux femmes
avec lesquelles nous nous sommes entretenues.
Aucun des remaniements qu'on aura beau effectuer
dans les pénitenciers ne peut aider les femmes autochtones qui vivent ou
qui ont vécu à l'intérieur de ces murs à
guérir de leur vécu. La prison n'est pas un remède au problème de la pauvreté dans
les réserves. Elle ne peut pas effacer la mémoire immédiate ou historique du génocide
que les Européens ont fait subir à notre peuple. Elle ne peut pas guérir la violence,
l'alcoolisme, l'agression sexuelle dans l'enfance, le viol et les autres formes de
violence que les femmes autochtones subissent aux mains des hommes. La prison ne peut pas
guérir de la violence passée en foyer nourricier ou de l'indifférence et du racisme du
système de justice du Canada dans ses rapports avec les Autochtones. Mais le traitement
accordé aux femmes autochtones en prison peut commencer à faire entrer en ligne de
compte la réalité de ces situations dans l'existence qu'ont menée les délinquantes
autochtones. En comprenant cette réalité, nous pouvons commencer à opérer les
changements propices à la guérison plutôt qu'à la colère.