Enquête auprès des femmes autochtones purgeant une peine fédérale dans la collectivité
RAPPORT
Le présent rapport est un résumé
des entrevues que nous avons eues avec 39 femmes
ayant purgé une peine sous responsabilité fédérale. Chaque femme a été interviewée
par l'une d'entre nous, soit Lana Fox ou Fran Sugar, et nous avons, nous aussi, comme nos
interlocutrices, purgé une peine sous responsabilité fédérale. Les entrevues sont un
reflet de nous-mêmes. Ces 39 femmes nous ont fait part de leur vécu parce que nous avons
un cheminement commun, parce que nous sommes leurs soeurs.
Nous avons demandé à chacune des femmes de
nous raconter son histoire, la manière
dont elle a grandi, ce qui l'a conduite en prison, ce qui lui est arrivé depuis sa mise
en liberté. Nous avons essayé de diriger ces entrevues le moins possible; pour obtenir
des détails supplémentaires, nous avons posé uniquement des questions générales.
Autant que possible, nous voulions, nous voulons toujours, que ces histoires se passent
d'explication.
Les histoires qu'on nous a racontées sont dans
une large mesure des récits de violence. Bon nombre d'entre nous avons
été reconnues coupables de crimes de violence
pour lesquels nous avons été condamnées à l'emprisonnement sous responsabilité
fédérale. Dix des 39 femmes interviewées ont été accusées de meurtre et la moitié
ont purgé des peines à perpétuité. Quinze femmes ont été condamnées pour homicide
involontaire et 17, pour voies de fait. Par rapport aux statistiques sur la criminalité,
nous nous démarquons donc comme un groupe particulier. Les crimes de violence sont
ordinairement commis par des hommes, alors que les femmes sont habituellement des victimes
de violence.
Le fait d'être une femme et d'être violente
vous marque aux yeux de l'administration des pénitenciers où les
femmes purgent leurs peines et aux yeux des employés chargés
d'assurer la garde de ces femmes. Dans un pénitencier pour hommes, nos crimes ne
paraîtraient pas aussi exceptionnels. Parmi les femmes, nous ne correspondons pas au
profil type, nous suscitons automatiquement la crainte et nous sommes réputées avoir
besoin d'un traitement spécial. Cette étiquette de violence entraîne un cycle
destructeur qui se perpétue indéfiniment pour les délinquantes autochtones. À la
Prison des femmes, tout découle de cette étiquette. Mais le régime carcéral sert en
fait à renforcer la violence qu'il est censé gérer. Cela fait de la Prison des femmes
un endroit où toute guérison nous est impossible.
Il est indispensable pour comprendre le caractère
destructeur de la Prison des femmes de connaître les
antécédents de violence que la plupart d'entre nous ont en commun. Nos
cheminements démontrent que nous avons toutes été victimes de violence. Nous ne sommes
largement pas victimes de violence dans le même sens que les victimes d'un crime de vol
et d'agression. Nous sommes plutôt, et hélas trop souvent, les victimes d'une violence
systématique et à long terme. Nos histoires sont dans bien des cas émaillées
d'incidents de violence physique et sexuelle subie dans l'enfance. Cette violence s'est
produite dans certains cas dans la famille biologique, et dans d'autres, dans des foyers
nourriciers et des établissements pour jeunes délinquants. Vingt-sept des 39 femmes
interviewées ont dit avoir été victimes de violence dans l'enfance : viol,
violence sexuelle répétée, fait d'être témoin d'un meurtre et de voir sa mère
constamment battue, coups subis dans des centres de détention de jeunes aux mains du
personnel et d'autres enfants. Vingt-et-une femmes ont été violées ou agressées
sexuellement dans l'enfance ou à l'âge adulte.
- Père obsédé par le
pouvoir. Il répondait à toute question que les enfants
posaient par un oui un non seulement. Oui papa. Non papa. Personne n'avait de pouvoir, tout devait
être approuvé par le père. Il battait régulièrement les enfants avec sa ceinture ou
une tapette à mouches, ou n'importe quoi qui faisait plus mal que sa main. Lorsque les
enfants étaient plus vieux, il donnait des coups de poing. Quand il était ivre, il
était souvent encore plus violent. Les enfants se cachaient ou allaient coucher dehors,
même l'hiver, pour être loin de lui. Notre mère partait souvent avec tous les enfants
pour passer la nuit dans un refuge pour femmes et ne revenait que le matin. Notre père
était méchant même lorsqu'il était ivre. Il n'y avait aucune compassion dans son
coeur. J'ai souvent fait des fugues. J'ai vécu de l'assistance sociale. J'ai tout
raconté au sujet de l'alcool et de ma vie de famille en pensant qu'on pouvait m'aider.
Sobre mais non présentable, mon père est venu me chercher. On aurait pensé que cela
leur ferait comprendre les dommages causés par l'alcool. Après la comparution devant un
tribunal, mon père s'est saoulé. Il nous a battues, ma mère et moi. Je suis partie en
me jurant que c'était pour de bon.
- On m'a tirée ici par les cheveux
(à un centre de détention pour adolescents, Dales House)
... on m'a amenée à Dales House. Je me bagarrais. L'isolement était comme la
prison. Il y avait des cellules avec des barreaux. J'y suis restée tout le temps. Je n'ai
jamais pu me mêler aux autres jeunes. Il y avait là des chambres à réflexion, des
chambres complètement nues, sans lit ni toilette, seulement quatre murs. Ils appelaient
cela des chambres à réflexion parce qu'ils pensaient que cela vous amènerait à
réfléchir. C'était une technique pour nous faire coopérer. Ils voulaient tout savoir
au sujet de notre famille, de notre histoire. Je n'ai rien dit. Pour qui se prennent-ils?
Ce sont de maudits Blancs. Le seul privilège était de sortir les ordures, accompagnée
de deux employés qui vous surveillent de très près.
- Le manque de confiance de la travailleuse sociale me déplaisait; elle nous disait que
si nous mentions, les gens ne pourraient jamais plus prendre d'enfants en foyer
nourricier, qu'on gâchait leur vie en disant qu'ils nous avaient molestées.
- Quand ma mère était en
colère, elle s'en prenait à moi et elle me battait. Elle
allait boire et nous laissait seuls et ramenait ensuite des gens à la maison pour faire
la fête. J'ai été exploitée sexuellement par mon frère, mes oncles, et d'autres
personnes qui faisaient la fête avec elle lorsqu'elle tombait ivre morte.
- À l'école de filles,
j'étais très amère à cause de ce que j'ai vécu physiquement
et sexuellement. Je ne suis pas venue à bout de ma colère. Je ne savais pas comment.
J'ai commencé à m'épanouir, puis un homme a abusé de moi.
- Mon père de famille d'accueil a
essayé de me molester, et une sœur m'a causé des
difficultés. J'ai menacé ma mère de famille
d'accueil avec un couteau. J'ai pensé que c'était la seule
façon de m'en sortir.
Pour bon nombre d'entre nous, cette violence dans
l'enfance est devenue une constante et s'est poursuivie à l'adolescence et jusqu'à l'âge adulte. Vingt-sept des 39 femmes
ont connu la violence à l'adolescence. Pour bon nombre d'entre elles, cette violence
était simplement la poursuite de ce qu'elles avaient connue dans l'enfance :
exploitation sexuelle par le père ou d'autres membres de la famille, violence physique
commise par les parents, fait d'être témoin de la violence régulièrement infligée à
la mère. Puis à cela sont venus s'ajouter la violence commise par les clients, les viols
et les voies de fait dans la rue. À l'âge adulte, 34 des 39 femmes ont été victimes de
violence aux mains d'un conjoint violent (25), d'un client qui les a battues ou violées
(c'était le cas de 12 femmes sur 39, et neuf ont également été violentes envers leurs
clients) ou encore aux mains de la police ou des gardiens de prison.
- Je l'ai suivi en ville. J'ai appris à voler, à prendre de l'argent. J'avais besoin
d'un endroit où passer la nuit, de nourriture. Je devais SURVIVRE. J'ai vu les
prostituées gagner de l'argent. Je voulais de l'argent. Je voulais faire comme elles mais
j'étais encore vierge. J'avais besoin d'un copain pour perdre ma virginité, même si
j'avais seulement 15 ans. Je savais que je pouvais ainsi faire plus d'argent qu'en
volant. Je me suis donc tournée vers la prostitution. Mon premier client m'a
demandé si c'était la première fois. Je n'avais aucune expérience dans ce domaine. Il
m'a dit de me grouiller (sexuellement) pour faire plus d'argent.
- Ces maudits clients sont malades. J'étais toute jeune, j'avais à peine 15 ans, et ils
voulaient savoir quel âge j'avais. Ils savent qu'ils ont affaire à des enfants.
- Ma copine gagnait sa vie en se prostituant.
J'ai fait la même chose pour avoir de
l'argent. J'ai détesté cela. Un client a offert à ma copine et moi de nous payer pour
nous regarder faire l'amour ensemble. C'était ma première expérience de lesbianisme.
Ensuite c'est ce que j'ai fait. J'étais jalouse lorsque ma copine couchait avec des
clients. J'ai poignardé un client six fois tellement j'étais dévorée par ma haine de
la prostitution et jalouse. Ils sont malades les clients. C'était ma première accusation
comme adulte. J'ai été trouvée coupable et condamnée à trois ans d'emprisonnement
pour tentative de meurtre.
- D'où venait l'amertume? Sa
réponse : On m'a pris ma mère lorsque j'étais
enfant. J'ai grandi sans jamais connaître ma mère. Puis à l'âge adulte j'ai été
condamnée à perpétuité; on m'a à nouveau pris ma vie. Cette fois on était quitte.
J'avais moi aussi pris une vie. Puis ma mère et moi avons failli nous rencontrer (mais
elle s'est fait tuer) et ma peine à perpétuité était presque terminée. Une vie
volée. Je n'ai pas accompli une maudite chose dans ma vie.
- J'ai subi une fouille à nu huit fois. Les screws me tenaient et enlevaient tous mes
vêtements en les coupant avec des ciseaux. Mes mains et mes pieds étaient retenus au lit
par des menottes et mes jambes étaient écartées devant les screws. Je vous ai montré,
quand je suis arrivée à la Prison des femmes, les bleus que j'avais sur les bras à
cause des menottes. Cela me dérange encore. Je n'aime pas exposer mon corps. M. (le
gardien) sait où se trouve chaque tache de naissance sur mon corps.
- Ordinairement, les femmes sont ici à
cause d'hommes.
La violence dont nous sommes victimes et qui est présente dans nos histoires n'est ni
occasionnelle ni temporaire. Nous avons pour la plupart subi une violence constante,
pendant presque toute notre vie. Notre vécu est un reflet des statistiques sur la
violence. Nous l'avons ordinairement subie aux mains des hommes.
Le lien qui existe entre notre condamnation pour
infractions de violence et nos
antécédents comme victimes n'est pas accidentel. Nous portons comme victimes le fardeau
du souvenir : de la douleur que nous avons subie, de la violence dont nous avons
été témoins et qui a été faite aux êtres que nous aimions, de viols, d'agressions
sexuelles, de coups, de mort. Pour nous, la violence a engendré la violence : nous
avons refoulé notre haine et notre colère jusqu'à ce qu'elles explosent et créent
d'autres souvenirs qui nous marquent.
- J'ai vu mon père battre ma mère. Je me suis dit que cela ne m'arriverait jamais. Mon
conjoint m'a frappée. Je l'ai abattu.
- Après avoir pris du speed pendant bien
des mois, j'ai fait un trip de conspiration
paranoïaque. Je pensais que tout le monde en avait contre moi. C'est à cause de ma
paranoïa que j'ai été accusée de meurtre. Un homme innocent est mort à cause de mon
accoutumance à la drogue. Au départ, c'était un crime de prostitution. Un client. Un
client qui fantasmait et qui me voyait en petite fille. Mais j'ai été exploitée
sexuellement dans l'enfance. Pour moi ce n'était pas des bons souvenirs. Il n'y avait pas
assez d'argent pour que cette petite fille puisse jouer.
- Le client a déclenché la mauvaise réaction. Je suis devenue folle. C'était un
meurtre violent, horrible.
- J'en ai eu assez de me faire battre alors je
l'ai poignardé. J'ai été accusée de
tentative de meurtre. Après, je suis restée avec lui parce
qu'il m'a dit qu'il ne témoignerait pas si je restais.
C'était pour moi ma seule façon d'éviter la
prison.
Toutes ces histoires révèlent les moyens
destructeurs auxquels les femmes victimes ont recours pour s'évader. Les tentatives de suicide sont courantes. Trente-et-une femmes
sur 39 ont abusé de l'alcool, 10 venaient de familles qui avaient de graves problèmes de
boisson et 10 d'entre elles considèrent leur propre problème comme grave. Vingt-sept se
considèrent comme très dépendantes à l'égard des stupéfiants et un grand nombre
d'entre elles ont une dépendance aux médicaments d'ordonnance. Vingt-trois d'entre elles
disent avoir développé en établissement une dépendance à
l'égard des médicaments prescrits par les psychiatres ou médecins de l'établissement. Dix femmes
sur 39 disent s'être tailladées : les automutilations ne sont pas des tentatives de
suicide mais un moyen de soulager la tension et la colère, une forme de douleur physique
que les femmes s'infligent pour s'évader d'elles-mêmes.
- Se taillader est un moyen d'atténuer la tension. La douleur et la colère
disparaissent. La vie en prison crée un sentiment d'impuissance. On attend, on attend, on
attend. Et pourquoi? Que la vie achève ou qu'elle commence?
- (au sujet des femmes qui se tailladent) : C'est la vie.
- Je ne pouvais pas me voir commettre des vols ou cambrioler un domicile. J'ai donc choisi
le trafic de drogues. Je me suis laissé emporter par la drogue. J'ai perdu toute raison.
- Je dépensais tout mon argent sur la drogue. J'étais psychologiquement dépendante.
J'étais désespérée et je me prostituais pour avoir de l'argent afin d'acheter de la
drogue.
- Avant de prendre de la drogue, je détestais (la prison). C'était trop loin de chez
moi, de ma famille. Je me sentais seule et étrange.
- Cette violence est attribuable à l'alcool et aux drogues. J'ai perdu mon jeune frère
à cause des drogues; il a fini par se suicider. Ma vie se désagrégeait.
- Arrêtée. Peine concurrente
à perpétuité à la Prison des femmes. A
cessé de prendre de la drogue pour la première fois depuis
l'âge de 14 ans. Était alors âgée de 20
ans.
Nos histoires révèlent aussi que le régime à la Prison des femmes n'est pas propice
à la guérison.
- J'ai vu beaucoup de femmes mourir. Tout le monde s'en fout. Les screws,
l'administration, les autres détenues. Elles étaient mortes et enterrées avant même
qu'on sorte leur corps de la cage.
- Service de psychologie. On l'a
emmenée à une première entrevue pour
évaluation.
En toute naïveté, elle a pensé que le psychologue/psychiatre l'aiderait à obtenir sa
mise en liberté. Après l'entrevue, durant laquelle on a parlé d'adaptation à la
prison, on lui a prescrit des médicaments. Elle n'aimait pas l'effet d'engourdissement
que cela causait et a refusé de les prendre. Le personnel médical a persisté, mais elle
refusait toujours... Ne pouvait pas comprendre qu'on oblige les gens à prendre des
médicaments. Elle a voulu savoir pourquoi. Selon elle, cela rendait les femmes plus
dépendantes. Elle se demandait comment elle pourrait faire face dans la société.
- À la Prison des femmes, j'étais
la plus jeune. J'avais 17 ans. C'était en 1977. Les
femmes plus âgées purgeaient surtout des peines pour trafic de drogues... peu avaient
été condamnées pour meurtre. Il n'y avait pas de classification de sécurité. Puis
j'ai été mise en liberté sous le régime de liberté surveillée. Je n'avais pas de
permission. J'étais trop jeune, je ne voulais rien savoir de la libération
conditionnelle. J'ai vécu dans la rue.
- Ça été une lutte, une expérience de croissance, et je suis étonnées d'avoir
survécu. J'ai adopté un comportement autodestructeur en dedans, il n'y avait aucune
autre raison de vivre.
- Les conditions de vie sont horribles à Portage. On est de huit à 10 femmes par cage.
On n'a pas d'espace, il y a beaucoup de tension.
- Les premiers mois en prison, je voulais me
suicider.
Si l'on veut comprendre pourquoi des endroits comme la Prison des femmes ne
peuvent pas nous aider, il faut comprendre qui nous sommes. Non seulement sommes-nous des
victimes et des auteurs de violence, nous sommes aussi des membres des Premières nations,
des survivantes d'un peuple forcé de subsister aux marges des terres où il pouvait jadis
vivre en toute liberté.
Notre compréhension des lois, des tribunaux, de
la police, du système judiciaire et des prisons est
déterminée par une vie empreinte de racisme. Le racisme ne consiste pas
uniquement en des expériences explicites de racisme, même si nous avons pour la plupart
ressenti cette haine directe, avons été appelés des « maudits sauvages » à
l'école ou dans des foyers nourriciers, ou encore par la police ou des gardiens, ou avons
constaté des différences entre le traitement accordé aux autres et celui qu'on
nous réservait, en sachant parfaitement que cela n'était pas accidentel. Le racisme est
beaucoup plus pernicieux. Sur les plans culturel et économique, et comme peuple, nous
avons été opprimés et laissés pour compte par les Blancs. On nous a envoyé vivre dans
des réserves où ne pouvions pas gagné notre vie, selon des règles que nous
n'avions pas établies et en comptant sur des services que nous ne pouvions pas
administrer nous-mêmes.
L'agent des Indiens et la police sont pour nous les
administrateurs de régimes oppressifs dont nous nions et rejetons
l'autorité. Comme tous les autres peuples qui
vivent sous des structures politiques illégitimes, nous apprenons que les règles
imposées par cette autorité sont faites pour ne pas être respectées, qu'elles ne
correspondent pas à nos façons de faire, qu'elles correspondent uniquement à la mesure
externe et non pas interne de la façon dont une personne doit agir. Dans l'enfance, nous
avons appris à craindre le pouvoir des Blancs à cause des châtiments qui pouvaient
être imposés. Confrontés à la négligence des institutions et au racisme explicite,
nos sentiments face au pouvoir des Blancs, avant même d'avoir des démêlés avec le
système de justice pénale, étaient un mélange de méfiance passive et de haine active.
C'est ce que révèlent nos histoires. La
plupart des femmes interviewées ont été poussées par
leurs expériences à se méfier de l'autorité des
Blancs. Vingt femmes sur 39 ont dit entretenir des rapports négatifs avec la police et beaucoup disent que cette
méfiance est inhérente et qu'elle découle du rôle que la police joue dans la vie
des Autochtones. Les autres représentants de l'autorité de la race blanche sont
régulièrement la source d'expériences négatives et sont considérés comme violents,
racistes et défavorables. Parmi les 14 femmes qui ont vécu dans un foyer nourricier, 12
ont dit avoir eu des rapports négatifs avec leur famille d'accueil alors que seulement
deux avaient entretenu des relations constructives. Trente-deux des 39 femmes ont dit
avoir été confrontées à des actes de racisme dans leur vie. Vingt-trois estimaient
avoir été victimes de discrimination à l'école, 15 dans des maisons de transition et
six dans des centres de désintoxication. Cette situation existe même dans les rapports
avec les personnes qui sont censées assurer des services d'aide comme les responsables de
cas (13 femmes ont qualifié leurs relations dans ce cas de négatives), les agents de
liberté conditionnelle (20) et les travailleurs sociaux (neuf). En ce qui concerne les
relations avec les gardiens de prison, elles sont qualifiées de très négatives :
il y a eu des incidents de coups, de viol, de harcèlement sexuel et d'intimidation
verbale.
- Quand j'étais jeune au Manitoba,
si vous étiez un Autochtone pris en charge, on
vous mettait dans un foyer d'accueil ou un établissement psychiatrique. Mon frère était
sourd. On l'a gardé à l'asile jusqu'à l'âge de 12 ans. Finalement, on s'est rendu
compte qu'il ne souffrait pas d'un problème mental, qu'il était simplement sourd. À
Portage, on en parle encore aujourd'hui.
- Le pensionnat était dirigé par des religieuses. Elles nous appelaient des sauvages.
Encore aujourd'hui, je déteste ce mot.
- De toutes les femmes impliquées, j'ai
été la seule pour laquelle on a eu recours à du
Mace; on m'a mis la face contre le plancher. L'un d'entre eux m'a mis le
pied sur la tête. Je ne pouvais pas bouger; on me frappait sur le
dos au moyen de matraques. J'ai encore une cicatrice de trois pouces et
demi; puis les gorilles m'ont traînée jusqu'à l'aire
d'isolement après m'avoir battue devant toute la rangée.
Maintenant, ils envoient ma sœur chez elle dans une
boîte!
Dans bien des cas, l'attitude face au pouvoir des Blancs
a constitué le contexte dans lequel les femmes ont été
condamnées à des peines sous responsabilité fédérale. Au
cours des entrevues, plusieurs femmes ont dit qu'elles n'avaient ni cru dans la
possibilité d'être traitées équitablement par les tribunaux ni eu confiance dans
l'avocat qui était censé agir en leur nom. Comme elles se sentaient impuissantes,
qu'elles n'avaient pas confiance dans le processus et qu'elles ne comprenaient pas
celui-ci, certaines ont acquiescé. Elles ont accepté un marchandage d'aveux défavorable
ou n'ont rien dit, c'est-à-dire qu'elles ont refusé de donner un témoignage qui aurait
pu les exonérer ou impliquer d'autres personnes dans les aspects plus graves des crimes
dont elles étaient accusées. Elles ont enduré leur incarcération en silence, de la
même façon qu'elles ont enduré en silence les incidents où elles ont été victimes.
- Je ne sais pas pourquoi vous m'accusez de meurtre. Pourquoi faites-vous cela? Ce n'est
pas moi qui l'ai tué; j'ai purgé des peines avec cette femme, elle était mon amie; je
ne sais pas pourquoi vous m'accusez de meurtre? Est-ce à cause de mon dossier? Est-ce
parce que je suis Autochtone?
- Les avocats ne sont pas impartiaux.
- J'étais jeune, je n'ai pas
participé à ce vol. Je me trouvais là tout simplement. Je
suis la seule qui s'est fait prendre. Je ne comprenais pas le système judiciaire, et j'ai
été condamnée.
- Avant le procès et après notre
arrestation nous avons besoin d'appui. Nous avons pour la plupart
été élevées dans des établissements
comme des prisons, et les juges nous condamnent pour cela. Je crois que
nous sommes des victimes. On nous impose des peines sous
responsabilité fédérale pour nous être
évadées de prison, et pourtant c'est ce que nous avons
toujours fait, fuir les établissements. S'ils pensent que c'est
si agréable en dedans, pourquoi pensent-ils que nous cherchons
à nous évader?
Pour les femmes autochtones, la prison est un
prolongement de la vie en dehors, et c'est pourquoi il leur est impossible de
guérir en dedans. À certains égards qui sont
différents de ce qui existe en dehors mais qui d'une certaine manière en constituent un
prolongement, les prisons offrent tout simplement encore le pouvoir des Blancs, qui est
sexiste, raciste et violent. Elles constituent donc un autre pôle de la douleur et de la
colère que nous portons en nous. Pour nous, les règles du milieu carcéral sont aussi
illégitimes que les règles opprimantes sous lesquelles nous avons grandi. Les quelques
services « d'aide » offerts en prison, qui sont censés nous aider à guérir,
ne nous conviennent pas sur le plan culturel comme femmes et comme Autochtones. Les
médecins, les psychiatres, les psychologues sont normalement des Blancs, des hommes.
Comment ceux qui symbolisent les pires expériences de notre passé peuvent-ils nous aider
à guérir? Nous ne pouvons pas faire confiance à ces soi-disant dispensateurs de soins
et, comme le signalent les femmes que nous avons interviewées, nous sommes souvent
confrontées à l'hostilité directe des personnes qui sont censées nous aider. Voilà
pourquoi les femmes autochtones manifestent leur colère à l'égard de ces dispensateurs
de soins, pourquoi elles refusent de s'impliquer. Mais elles sont ensuite punies pour
ne pas s'occuper de leur traitement.
- Les peines devraient être
déterminées équitablement. Solutions de rechange,
traitement intensif, pourquoi blâmer la victime? Les groupes de défense des droits des
victimes devraient se pencher sur le cas des femmes en prison et chercher à savoir
pourquoi elles sont là. S'ils savaient que la plupart des femmes sont incarcérées pour
avoir cherché à se défendre ou que leurs crimes ont été imputés à des hommes, ils
ne préconiseraient pas la peine capitale ou l'imposition de peines de longue durée.
Merde, on ne tue pas des tas de gens, on ne viole personne.
- Ils me mettent en colère, c'est si
dégradant. On détruit la moindre petite chose. Nous ne
pouvions même pas avoir un oiseau blessé sur la rangée; nous voulions tout
simplement appeler un sanctuaire d'oiseaux pour qu'on vienne le chercher. Le bon ordre de
l'établissement mon œil, c'était de la cruauté. Les représentants du pouvoir nous
harcèlent jusqu'à ce que nous capotions. C'est ce qui nous amène à manipuler les gens,
à avoir soif de pouvoir, il n'est pas étonnant que nous nous bagarrions entre nous ou
que nous ayons des problèmes de relations en dedans. Les gardiens sont si cruels. Si une
personne est désespérée, qu'elle se taillade ou se pend, les gardiens disent
« Qu'elle meure ». La directrice l'a entendu une fois durant un exercice
d'incendie. Elle n'a rien dit. Elle sait que les gardes sont à blâmer pour la moitié de
ce qui se passe en dedans.
- L'aire d'isolement protecteur à la Prison des femmes, c'était l'enfer. (garde à la
Prison) et (garde à la Prison) harcelaient constamment les femmes. Il y avait au total
huit femmes dans l'aire d'isolement protecteur, et elles étaient bien sûr toujours à se
quereller. Jamais on a porté des accusations communes. Que pouvaient-ils nous faire?
- Les gardes ne vous respectent pas. Ils vous traitent avec mépris comme si vous leur
aviez fait personnellement quelque chose. Comment sommes-nous censées nous améliorer?
C'est réciproque : je les déteste tous. Un être humain ne porte pas d'uniforme. Si
les gardes avaient des sentiments, comment pourraient-ils travailler dans un endroit
pareil?
- On m'a dit que pour m'aider comme
détenue sous responsabilité provinciale dans un
établissement fédéral, on devait me traiter comme détenue sous responsabilité
fédérale. J'ai essayé de demander ma libération conditionnelle. On m'a dit que je ne
pouvais pas le faire parce que j'étais sous responsabilité provinciale.
- Les cinq derniers mois, j'ai participé
au programme de Brentwood. J'aimais le programme, on allait en profondeur, on traitait de beaucoup de choses liées à l'enfance
et de réalité intérieure qu'il me fallait explorer. Il s'agissait vraiment d'une forme
de thérapie axée sur la confrontation, la colère, l'agression. Eh bien je suis moi
aussi très en colère, mais quand cela vient des hommes et est axé vers moi, je ne peux
pas faire face. J'ai été tellement exploitée par les hommes, et le programme de
Brentwood était mené par des hommes; j'ai entendu dire qu'il y a des femmes maintenant,
mais je me demande si elles essaient d'assurer les services comme des hommes. On ne peut
pas parler à des survivantes de la violence uniquement sur un ton de colère. Merde, nous
avons besoin de pleurer, d'être tendres, de nous tourner vers nous-mêmes comme femmes,
comme mères. Je pense que je n'ai jamais ressenti autant de tendresse qu'en
compagnie de mes enfants. J'avais l'impression que les hommes de Brentwood détestaient
les femmes. Je leur ai dit que je détestais les hommes. Ils ont dit que c'était parfait!
- Je n'ai pas confiance en vous. Je discute avec vous uniquement parce que je suis
obligée de le faire. Quand je vois le psy, j'ai toujours peur de dire la mauvaise chose,
Dieu sait ce qu'il pourrait faire ou vous demander ou pis encore, la CNLC aimerait bien
vous garder là, pour ne rien dire de votre agent de cas, qui ne vous appuie pas de toute
façon.
- Je n'ai jamais eu de permission avant d'avoir
purgé 10 ans de ma peine. Toutes mes demandes ont
été refusées. Je n'ai jamais eu de thérapie. Toujours refusée.
Premièrement, je ne sais pas pourquoi j'aurais besoin de thérapie. Apparemment personne
ne me connaissait dans l'établissement. J'y suis restée 10 ans. On a dit que je ne
voulais pas coopérer. Je voulais tout simplement purger ma peine à perpétuité. Au
début, cela semblait interminable. J'ai détesté le monde entier. C'est ma haine qui
m'aidait à survivre. Je haïssais les gens comme vous ne pouvez pas vous imaginer. Pis
encore, je me haïssais. J'ai tué et j'ai aimé ça. Étais-je censé l'avouer à mon
agent de cas? Je ne me suis jamais défait de mon accoutumance. Je baisais mon superviseur
pour avoir de l'argent. Nous avions tout organisé. Il m'apportait ce que je voulais.
J'avais de l'héroïne, de la cocaïne, n'importe quoi. J'en avais besoin. J'avais besoin
de drogues. J'avais besoin de sexe. C'étaient les nécessités de la vie. Ce n'est pas le
système qui m'a permis de réussir dans la vie ou dans la rue. Je voulais transformer ma
vie pour me libérer de la violence que j'avais connue dans ma jeunesse.
- J'étais mal à l'aise au Centre Oskana. Les autres résidents étaient tous des hommes.
Je n'avais pas d'autre choix.
Presque toutes les expériences de guérison
signalées au cours de nos entrevues se sont passées en dehors du
cadre carcéral traditionnel. Elles ont été le
résultat de liens que les délinquantes ont formés avec d'autres femmes en prison, du soutien
accordé par des membres de la société et des activités de la sororité autochtone. Les
femmes ont dit à l'occasion avoir entretenu des rapports constructifs avec leur agente de
cas, mais c'était l'exception. Le refus des femmes autochtones de faire confiance
aux services « d'aide » offerts en prison joue aussi à leur détriment. Bon
nombre de nos interlocutrices ont dit avoir été considérées comme peu coopératives.
On maintient leur classification de sécurité élevée et on leur refuse des permissions.
Elles sont incarcérées loin de leur famille, qui ne peuvent pas se permettre
financièrement de les visiter, et leurs demandes de libération conditionnelle sont
rejetées parce qu'elles ont refusé un traitement ou se sont montrées peu coopératives.
- La sororité autochtone était
là et j'ai aimé toutes les Indiennes, elles étaient
les plus tendres. Je me suis fait battre et poignarder par des Blanches dans un trafic de
drogues. J'étais seule, je n'avais pas d'amis. Il y avait trop de haine en moi. Je
voulais mourir. J'étais trop fière pour me pendre. J'ai régulièrement fait appel à la
sororité autochtone. J'ai rencontré (X); il était si aimable, il disait qu'il nous
aimait, il nous communiquait ses enseignements.
- C'est par la sororité autochtone que j'ai finalement découvert le sens de la
spiritualité. J'ai appris à prier dans une hutte à suer et en employant du foin
d'odeur. J'ai découvert le sens de la plume d'aigle et des couleurs. Pour cette raison,
j'étais encore plus fière de mon identité.
- Lentement, je me suis mise à changer.
Mon estime de soi s'est amélioré. Ma mère
était assez traditionnelle. Lorsque je suis sortie de prison, je suis retournée dans ma
famille. Il me fallait passer par ma famille pour rétablir des liens avec les miens.
Après avoir fréquenté la sororité autochtone, je voulais vivre; cela voulait tout dire
pour moi.
- La plupart des femmes ont besoin de séances suivies de counseling et non pas de prison.
- La famille fait partie de l'intégration.
Tous ses membres devraient participer au
counseling. Il faut préserver l'unité de la famille. Tout se ramène à la vie ou à la
mort et qui avons-nous... nos familles. La Prison des femmes et la Commission nationale
des libérations conditionnelles nous séparent. Elles nous obligent à ne pas fréquenter
maris, soeurs, frères ou des soi-disant criminels connus... de grâce... mon grand-père,
mes oncles, mes tantes, mes cousins, mes frères, mes soeurs, tous les membres de la
nation indienne pourraient être considérés comme des criminels connus.
- J'ai toujours été mise en liberté dans une ville. Je voulais rentrer chez moi,
retourner à la réserve, mais il n'y avait personne pour m'accueillir.
- Au bout de six mois, j'ai obtenu des
permissions pour assister aux réunions des AA.
J'ai assisté à ces réunions et fréquenté pendant un certain temps la sororité
autochtone. J'ai parlé cri, les pow-wows me plaisaient.
- Je n'ai reçu aucune thérapie pour la violence sexuelle que j'ai subie dans l'enfance
ou comme femme ou parce que j'ai commis un meurtre. Je porte un lourd fardeau. J'évite la
prison parce que je le veux bien.
- Au bout de deux mois j'ai commencé
à voir (une intervenante en violence sexuelle). J'ai
travaillé intensément avec elle pour explorer les
antécédents de la violence et
la manière de faire face à la mort d'un enfant. Je me suis tenue occupée avec mon
travail scolaire, mes études secondaires, la rédaction de lettres, la télévision et de
l'artisanat. J'ai aimé ma période en isolement. En unité spéciale de détention
pendant 24 heures. Programme prélibératoire pendant 29 jours. Libération conditionnelle
à Kingston, en Ontario. Aucune condition imposée. Je n'ai pas pu continuer à consulter
(l'intervenante en violence sexuelle). Aucun soutien. Les permissions m'ont permis de me
désinstitutionnaliser. Elles me semblaient compenser la période passée à l'unité
d'isolement. L'administration a été très coopérative.
- En retrouvant ma mère, je me suis
retrouvée comme Indienne. Ma mère et moi nous nous
étions jamais rencontrées. Sa mère a
été tuée un an après leur communication
téléphonique. Elles se sont entretenues deux fois au
téléphone durant cette année-là.
Vingt-six femmes ont des enfants et elles ont toutes dit
que l'incarcération avait nui à leurs relations avec leurs
enfants. Cela n'est pas étonnant, mais la distance,
l'impossibilité de voir leurs enfants et le fait que les autorités carcérales sont
largement considérées comme indifférentes à la relation mère-enfant ne font
qu'aggraver la situation. Les enfants étaient placés en foyer d'accueil, dans des
centres de détention pour jeunes ou auprès de différents membres de la famille à tour
de rôle. Vingt-cinq femmes ont eu de la difficulté à être mères, à reprendre la
relation avec leurs enfants après leur mise en liberté; d'ailleurs, seulement 17 ont
renoué avec leurs enfants.
- ... jamais reçu de visites. Aucun soutien familial. Pas d'enfants.
- En prison, je ne savais jamais comment mes enfants se portaient ni même où ils
étaient.
- J'ai dû réapprendre à être une mère, mais cette fois avec des enfants plus vieux.
Le courant ne passe pas entre nous; je n'ai plus de patience.
- Trop loin de chez moi. Je m'ennuyais de mes enfants et je n'avais aucun rapport avec eux
pendant que j'étais là.
- Lorsque je suis allée en prison, j'ai
tout perdu, non seulement les choses matérielles, mais toutes les
relations que j'ai eues dans ma vie.
Je me souviens que nous nous encouragions mutuellement à « maintenir ».
Cela voulait dire ne pas perdre son sang-froid, maintenir sa colère, maintenir sa haine
des screws. Nous tournions le dos aux barreaux pour ne pas être obligées de les
regarder. Nous préférions regarder la toilette dans le coin de notre cage plutôt que la
face d'un screw. Puis on nous informait qu'un autre groupe de travail faisait une
tournée de la prison et on nous invitait à rencontrer les
membres de la sororité autochtone. Nous acceptions toujours, croyant malgré tout en une possibilité de
changement. Cette petite lueur d'espoir dans notre cercle n'était pas pour nous-mêmes,
n'était pas pour la possibilité d'obtenir une libération conditionnelle ou un pardon
mais parce qu'à chaque réunion il y avait toujours un membre de notre cercle qui
manquait, qui avait ordinairement été placé en isolement à cause d'une accusation
ridicule. Et cette lueur d'espoir est devenue un brasier dans notre cercle parce que nous
pouvions parler au nom des autres, et nos paroles venaient du coeur, même si elles
étaient difficiles à dire, surtout à des Blancs qui avaient le pouvoir politique de
changer le châtiment de l'emprisonnement. Cela me faisait de la peine de vous entendre
dire ou parfois murmurer « Pourquoi sommes-nous en sécurité maximale? »
« En quoi nos crimes sont-ils différents de ceux des autres? »
« Pourquoi n'obtenons-nous pas les permissions que nous demandons? »
Nous n'avons jamais dit que nous apprenions aux
femmes comment être un peuple. Le cercle que nous formions
représentait le cycle de la vie de la naissance à la mort et ce
cercle n'excluait personne. Dans la cérémonie de la vie qu'on nous dit de célébrer,
nous acceptons chaque personne comme individu, nous lui pardonnons les erreurs qu'elle
peut avoir faites durant son apprentissage et sa recherche d'un lieu où l'esprit peut
être guéri. Nous nous sentions soulagées après notre réunion en cercle, qui avait
servi d'exutoire à notre colère face au régime carcéral. Nous exprimions ensuite le
vœu, dans nos conversations privées, que les autorités, qui étaient nos ennemis,
nos geôliers, nos gardiens, les représentants tout-puisssants du pouvoir des Blancs et
de l'État, aient entendu notre vérité.
J'ai souvent dit que les femmes pouvaient
s'aider, qu'il leur fallait tout simplement
disposer des ressources, du soutien et de l'aide requis. Au lieu de dépenser de l'argent
en études, il serait préférable de le consacrer à des visites familiales, à une aide
adaptée aux réalités culturelles, à des interventions pour réduire notre incapacité
à nous guérir nous-mêmes. Mais le fait est que les conditions de vie en prison ne font
qu'empirer.
- Les survivantes de violence ont toutes besoin
de compréhension, d'amour aussi. Je crois
que c'est l'amour qui nous rend responsable. Si au moins une personne croit en vous, il y
a de l'espoir. Lorsqu'on est isolé dans le système carcéral, comme c'est le cas de la
plupart des Indiennes, on a besoin du soutien de la communauté. C'est le système qui
nous tue; prenons l'exemple de Patti, de Sandy et de toutes les autres qui sont mortes en
prison. Elles étaient désespérées. Elles n'avaient aucun espoir. J'ai moi-même failli
me tuer pour sortir d'ici parce que je ne pensais jamais revoir le monde extérieur. J'ai
même voulu me tuer parce que cette femme est morte, à cause du traumatisme, du choc,
l'obligation de vivre tout cela.
- Pourquoi faites-vous ça (la recherche pour le Groupe de travail)? Qu'est-ce que ça va
donner? Et toutes ces femmes qui sont encore là? J'ai planté des arbres pour gagner ma
vie, nous redonnions la vie aux arbres. Qui redonne quoi que ce soit à tous ceux qui sont
condamnés à perpétuité au Canada? On se fout de tout le monde.
- Il n'y avait rien pour les femmes autochtones.
Puis la sororité a trouvé d'excellentes
personnes-ressources, mais le Service du développement social
nous a dit qu'il n'y avait pas d'argent. Nous pouvions organiser un
programme à l'intention des toxicomanes qui était
adapté aux réalités culturelles. Nous avons eu
assez d'appui de gens de l'extérieur qui possédaient le
savoir-faire nécessaire pour animer des séances sur
l'exploitation sexuelle pendant plus d'un an. C'était un point de
départ pour nos soeurs, le programme a duré seulement 10
semaines, mais il était bon. Après les 10 semaines, nous
avons demandé un prolongement et des fonds supplémentaires
pour poursuivre le travail commencé mais on nous l'a
refusé parce que le GROUPE DE TRAVAIL SUR LES FEMMES PURGEANT UNE
PEINE FÉDÉRALE avait entamé ses travaux; nous
attendons toujours. Je leur ai dis. Quel jeu bureaucratique ridicule.
Quand nous essayons de nous aider comme femmes autochtones, on nous
retient, on nous repousse; ils doivent aimer nous voir mourir en dedans.
Il y en a tant qui abandonnent.