Cette page Web a été archivée dans le Web.
Présentement, lorsqu'une femme s'inflige intentionnellement des blessures, elle est d'abord conduite aux services de santé (ou vers des services hospitaliers de l'extérieur au besoin) pour y recevoir les soins nécessaires, puis elle est placée en isolement. La détenue doit être maintenue en isolement jusqu'à ce que l'évaluation d'une psychologue indique que l'idée de suicide a disparu. Elle doit en outre bien souvent comparaître devant le comité de réexamen des cas d'isolement. Comme les psychologues sont surtout de service uniquement durant les heures régulières de bureau du lundi au vendredi et que le comité de réexamen des cas d'isolement ne se réunit que le lundi et le vendredi, il peut s'écouler beaucoup de temps avant qu'une détenue non suicidaire soit retirée de l'isolement.
Il semble régner une certaine incertitude quant à savoir si ce protocole relève vraiment d'une politique. Selon le directeur de l'établissement, une évaluation favorable de la psychologue suffit à retirer une détenue de l'isolement. De leur côté les psychologues affirment que ce n'est que depuis peu que leur évaluation suffit à retirer une détenue de l'isolement, et qu'à l'heure actuelle elles ne sont pas certaines que cette façon de procéder soit une politique établie qui se poursuivra. Même si cette politique est précisée et appuyée, elle ne règle pas les situations (par exemple les fins de semaine) où l'on ne peut compter sur la présence d'une psychologue qui puisse fournir une évaluation immédiate.
Lorsque le problème de l'automutilation est d'une extrême gravité chez une détenue, elle peut être confiée au Centre régional de traitement de la Prison de Kingston. Il s'agit toutefois d'une installation à capacité limitée ne comptant que 10 lits. Le programme en vigueur à cet endroit a été conçu pour traiter un large éventail de problèmes de santé mentale, et le Centre est souvent rempli à sa pleine capacité. De plus, même si on a réussi à réduire quelque peu le nombre de cas d'automutilation dans le contexte du Centre régional de traitement, ce comportement réapparaît souvent lorsque la détenue se retrouve à la Prison des femmes . Ainsi, dans la majorité des cas, le Centre régional de traitement n'est pas une solution viable au problème de l'automutilation.
2.1 Réponses des détenues concernant le protocole en vigueur
Le protocole dont il est question ici a trait à la façon la plus courante d'intervenir dans les cas d'automutilation (tel que mentionné ci-dessus). Il ne s'agit pas de déterminer si cette intervention est faite ou non en fonction de la ligne de conduite formelle.
Même si elles n'ont pas été interrogées directement au sujet de la pertinence de recourir à l'isolement dans les cas d'automutilation, 39 des 44 détenues consultées ont spontanément abordé cette question. C'est dans une proportion de 97 p. 100 (38) que ces dernières ont jugé que l'isolement était une mesure inadéquate dans les cas d'automutilation. La seule femme ne s'y étant pas opposée ne s'est jamais infligé de blessures intentionnellement et associe ce comportement à une tentative de suicide. Elle a déclaré que la mise en isolement était nécessaire pour assurer la surveillance voulue.
Si autant de détenues ont abordé la question de la mise en isolement sans être interrogées directement à ce propos, c'est que la règle de conduite en vigueur suscite beaucoup d'angoisse. Même si la mise en isolement est une façon de pouvoir surveiller une détenue et non de la punir, on sait d'expérience que ce procédé est vu par les femmes comme étant une mesure punitive. Un certain nombre d'entre elles ont mentionné « être traitées de la même façon (placées en isolement) que vous blessiez quelqu'un ou que vous vous infligiez vous-mêmes des blessures ». Même si ces actes ont un caractère différent, les conséquences en sont les mêmes. Ainsi, à l'heure actuelle, indépendamment du but visé par la mise en isolement, pour les femmes il s'agit d'une mesure punitive.
La deuxième préoccupation soulevée par la majorité des femmes est l'état de solitude dans lequel se retrouvent celles qui sont placées en isolement. Un grand nombre de détenues (78,3 p. 100) ont déclaré que suite à l'acte d'automutilation, la femme éprouve le besoin de se confier à quelqu'un. Même si les avis ont divergé quant à savoir si cette personne devait être une conseillère (49 p. 100), une amie (9,8 p. 100), une autre détenue ayant « vécu l'expérience » (2,4 p. 100), ou simplement une personne avec qui communiquer (17,1 p. 100), la plupart ont insisté sur la nécessité d'une présence.
Les détenues se sont souvent dites préoccupées par la possibilité que la mise en isolement donne lieu à des tentatives de suicide. Lorsqu'une détenue qui éprouve des troubles émotifs se manifestant par le recours à l'automutilation est placée en isolement et punie (volontairement ou non), elle peut, en réaction contre ces mesures, utiliser des moyens plus draconiens pour mettre fin à la souffrance qu'elle éprouve.
2.2 Réponses du personnel de sécurité au sujet du protocole en vigueur
La majorité des agents de correction (77,5 p. 100) jugent nécessaire le recours à l'isolement dans les cas d'automutilation. Quatre-vingts pour cent de ces derniers estiment que la mesure est essentielle étant donné les possibilités de surveillance qu'offre ce secteur. Plusieurs d'entre eux (45 p. 100) ont cependant mentionné que dans les meilleures conditions possibles, il serait préférable que la détenue soit placée dans un lieu où elle puisse immédiatement profiter de services de counseling. Un certain nombre d'agents de correction ont rappelé qu'à cause d'un manque de services de counseling, des détenues sont retirées du secteur d'isolement sans que leur problème n'ait été réglé.
Dans l'ensemble, les réponses du personnel de la sécurité révèlent que la possibilité que surviennent des cas d'automutilation impose un stress excessif aux employés. Bon nombre d'entre eux ont indiqué que les cas d'automutilation étaient très difficiles à traiter à cause du stress (59 p. 100), ou du sentiment d'impuissance (21 p. 100) que ce genre de situation suscite. D'autres (10 p. 100) ont dit que la fréquence des cas les avait rendus moins sensibles dans de telles situations.
Notons que même si les agents de correction ne reçoivent aucune formation en évaluation psychologique, ils doivent souvent s'occuper de femmes aux prises avec des troubles émotifs. Tout en sachant qu'une femme est en état de crise, bien souvent ils ne peuvent agir avant qu'un incident ne se produise; ainsi, dans bien des cas, il ne leur reste plus qu'à souhaiter que cette femme n'ait pas recours à l'automutilation ou à la tentative de suicide. Un soir où je procédais à des interviews au poste de rangée, une femme qui déjà dans le passé s'était plus d'une fois infligé de graves blessures en se tailladant, se trouvait en état de détresse psychologique. Pour assurer sa sécurité, les agents de correction effectuaient les rondes de surveillance à toutes les quinze minutes plutôt qu'à toutes les heures. Le sentiment d'anxiété et d'impuissance était alors très apparent chez ces derniers.
En tant qu'intervenants de première ligne, les agents de correction doivent s'occuper de femmes aux prises avec des troubles émotifs, sans avoir reçu la formation voulue. En fin de compte, il appartient à ce personnel d'assurer la sécurité des détenues. L'inquiétude suscitée par la possibilité qu'une femme s'inflige intentionnellement des blessures ou tente de se suicider, tout autant que les nombreuses situations où il leur faut s'occuper de femmes ayant déjà commis ou tenté de commettre ces actes, imposent un fardeau émotionnel énorme au personnel.