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Diversité de réactions à l'emprisonnement prolongé :
Conséquences pour la gestion des détenus condamnés à de longues peines

R-10

Rédigé par:
Frank J. Porporino, Ph.D.

Direction de la recherche et des statistiques
Service correctionnel du Canada

L'évolution des sentences prononcées par les tribunaux au cours des dernières décennies a eu des répercussions considérables sur la population carcérale. Un effet évident de cette évolution réside dans l'augmentation des taux d'incarcération, qui tant aux États-Unis qu'au Canada, ont atteint des sommets (Austin et Krisberg, 1985; Gottfredson, 1986; Gottfredson et McConville, 1986).

Un autre effet, moins évident celui-là, de cette évolution est la modification des caractéristiques de la population carcérale. Les réformes favorisant l'imposition de peines déterminées et obligatoires, les mesures législatives qui visent les repris de justice et les criminels dangereux, ainsi que d'autres changements survenus dans les règles de la détermination des peines imposées aux auteurs de crimes graves ont entraîné une augmentation importante du nombre de détenus, condamnés à des peines d'emprisonnement plus longues pour des infractions plus diverses. Ainsi un examen récent des réformes survenues aux États-Unis depuis dix ans au chapitre de la détermination de la peine a révélé que 33 des 50 États ont adopté des lois qui imposent des peines d'emprisonnement plus longues aux multirécidivistes ou aux repris de justice (Shane-Dubow, 1984). Pas un seul État n'a écourté la peine minimale prescrite par la loi pour ces types de délinquants.

Au Canada, les réformes dans le domaine de la détermination de la peine sont allées dans le même sens. Des modifications apportées en 1976 aux mesures législatives relatives à l'homicide ont porté à 25 ans la peine minimale d'emprisonnement que l'auteur d'un meurtre au premier degré doit purger avant d'être admissible à la libération conditionnelle. Les auteurs de meurtres au deuxième degré doivent, quant à eux, purger de 10 à 25 ans fermes d'emprisonnement. En 1977, les dispositions du Code criminel s'appliquant aux délinquants dangereux ont été adoptées; elles prévoient la détention préventive, pour une période indéterminée, des délinquants qui ont commis "un sévice grave à la personne" et qui constituent "un danger pour la vie, la sécurité ou le bien-être physique ou mental de qui que ce soit" (Webster, Dickens et Adario, 1985). À la suite de révisions du Code criminel, les peines minimales prescrites pour certains types d'agressions sexuelles ont été allongées. Plus récemment, on a modifié la Loi sur la libération conditionnelle afin de prolonger la détention de certains détenus violents au-delà de la date à laquelle ils seraient normalement mis en liberté surveillée. On assistera donc, dans un avenir prévisible, à une concentration croissante des détenus condamnés à de longues peines d'emprisonnement dans les pénitenciers fédéraux du Canada. (Solliciteur général du Canada, 1984).

Cette augmentation progressive du nombre de détenus purgeant de longues peines soulève deux questions fondamentales pour les services correctionnels:

  • Quels effets des peines d'emprisonnement extrêmement longues sont-elles susceptibles d'avoir sur les individus?
  • Comment peut-on le mieux "gérer" cette population croissante de détenus condamnés à de longues peines?

D'une certaine façon, les rapports entre ces deux questions semblent assez simples. Si on arrivait à cerner clairement les effets dommageables de l'emprisonnement à long terme, soit sur les détenus pris individuellement, soit sur l'ensemble du système correctionnel, on pourrait alors prendre des mesures pour atténuer ces effets. Malheureusement, malgré toute l'attention portée à ce sujet, il ressort des études portant sur les effets de l'incarcération sur l'individu qu'aucune généralisation n'est possible (Bukstel et Kilmann, 1980; MacKenzie et Goodstein, 1985; Sapsford, 1983; Zamble et Porporino, 1989).

D'une part, ces études révèlent que l'emprisonnement n'a pas, dans l'ensemble et pour tous les détenus, des conséquences désastreuses (Walker, 1983). Aucun rapport systématique n'a été établi entre la durée de l'incarcération et la détérioration de l'état mental, du fonctionnement émotionnel, des capacités intellectuelles, des aptitudes cognitives, de la condition physique ou de la compétence sociale et interpersonnelle. En soi l'emprisonnement ne semble pas causer inévitablement du tort aux individus. De plus, les détenus condamnés à de longues peines ne présenteraient, dans l'ensemble, pas plus de risques de violence ou de perturbations que les délinquants qui purgent des peines plus courtes (Campbell, Porporino et Wevrick, 1985; Flanagan, 1980; Williamson et Thomas, 1984).

D'autre part, il est clair aussi que les détenus condamnés à des peines prolongées réagissent d'une façon particulière à leur incarcération. On sait par exemple que les rapports avec la famille et les amis peuvent être rompus et que l'emprisonnement peut exacerber certaines vulnérabilités et incapacités à s'adapter. On mit aussi que les schèmes de comportement et les attitudes qui se développent peuvent prendre beaucoup de formes, allant d'un retrait social et émotionnel de plus en plus marqué à des actes d'agression et de violence extrêmes (Brodsky, 1985; Flanagan, 1981; Johnson, 1987; Toch, 1975). Il est possible d'affirmer avec une certaine assurance que les détenus condamnée à de longues peines assument des perspectives ou des approches reconnaissables face à leur incarcération, que ces perspectives se reflètent généralement dans leur comportement et qu'elles sont systématiquement liées aux antécédents précarcéraux et à d'autres différences individuelles (Flanagan, 1981; Toch, 1977; Zamble et Porporino, 1989).

Il semble donc logique d'élaborer une gamme de stratégies pour la prise en charge des détenus condamnés à des peines de longue durée. À certains égards, ces détenus seraient traités de façon semblable en fonction de la durée de leur peine. Mais à d'autres égards, ils pourraient être gérés de façon assez différente, compte tenu des modes d'adaptation et de comportement prévisibles pendant leur incarcération. Cette approche différenciée pour la prise en charge des détenus condamnés à de longues peines représente un virage important par rapport à la pratique correctionnelle classique (Control Review Committee, 1984; Unger et Buchanan, 1985). Elle part du principe que l'uniformité du traitement en fonction de la durée de la peine n'est peut-être ni bénéfique pour le détenu, ni rentable pour le système correctionnel. Elle suppose plutôt la diversité des niveaux de sécurité et des programmes assignés aux détenus ainsi qu'une planification beaucoup plus précise et structurée de la peine, permettant de faire le meilleur usage possible de ressources limitées.

Le présent document résume les données de plusieurs études réalisées sur les détenus purgeant de longues peines dans les établissements correctionnels fédéraux du Canada. Il décrit également les facteurs à prendre en considération pour différencier les prisonniers purgeant de longues peines en fonction des mesures de sécurité qu'ils requièrent et des programmes dont ils ont besoin. Plus particulièrement, on verra comment les différences entre ces individus, sur le plan des antécédents et de l'orientation criminels, permettent invariablement de prédire comment ils réagiront et s'adapteront à la vie en prison.

PROFIL DES DÉTENUS PURGEANT DES PEINES DE LONGUE DURÉE AU CANADA

Quelques statistiques sur le nombre et les caractéristiques des détenus condamnés à de longues peines au Canada permettront tout d'abord de replacer la situation dans son contexte.

Depuis 1980, le nombre des détenus condamnés à l'emprisonnement à perpétuité pour meurtre a crû de 67,6% : du 31 mars 1980 au 31 mars 1990, il est passé de 978 à 1 640. Si on ajoute les détenus condamnés à des peines d'une durée indéterminée ou à l'emprisonnement à perpétuité pour des infractions autres que le meurtre, leur nombre est passé de 1 267 à 2 095 depuis dix ans. Le nombre de détenus condamnée à des peines de durée déterminée de dix ans ou plus a augmenté, lui aussi dans une proportion semblable, passant de 1 260 à 1 652.

Au 31 mars 1990, la population totale des pénitenciers fédéraux s'élevait à 13 678 détenus. De ce nombre, 15,3% avaient été condamnés à, des peines de durée indéterminée ou à l'emprisonnement à perpétuité, le plus souvent pour meurtre (361 avaient été condamnés pour meurtre au premier degré, et 1 057 pour meurtre au deuxième degré), mais aussi pour d'autres crimes graves avec violence. Parmi les autres détenus, 12% purgeaient des peines d'une durée déterminée de dix ans ou plus.

Comme on pouvait s'y attendre, par rapport à l'ensemble des détenus sous responsabilité fédérale au Canada, les condamnés à perpétuité sont plus âgés et ont un casier judiciaire moins chargé. Moins de 7% d'entre eux ont 24 ans ou moins, contre 15% de l'ensemble des délinquants incarcérés. De plus, la proportion de ces détenus qui ont plus de 40 ans est d'environ 36%, contre 19% de la population carcérale totale.

Bien que la plupart des détenus (59%) de nos pénitenciers en soient à leur première peine d'emprisonnement dans un établissement fédéral, c'est le cas d'une proportion encore plus grande des détenus condamnés à perpétuité (70%).

D'après l'analyse des décès survenus en prison, il semblerait que les condamnés à perpétuité présentent plus de risques de suicide et d'homicide que les autres détenus. Des 135 suicides survenus de 1980 à 1989, 31 des victimes (23%) étaient des condamnés à perpétuité. Or, comme les condamnés à perpétuité ne composent qu'environ 15% de l'ensemble de la population carcérale, il est clair qu'ils sont surreprésentés parmi les victimes de suicides ou d'homicides commis en prison.

En revanche, lors de leur mise en liberté, les condamnés à perpétuité ne semblent pas présenter plus de risques que les autres détenus. De 1975-1976 à 1988-1989, 494 détenus condamnés à l'emprisonnement à perpétuité pour meurtre ont bénéficié d'une libération conditionnelle. La plupart d'entre eux sont encore sous surveillance communautaire (75,7%). Parmi ceux qui ont repris le chemin de la prison, 13,8% ont vu leur libération conditionnelle révoquée à cause d'une nouvelle infraction et 10,5% en raison d'un manquement aux conditions de leur libération conditionnelle. Ces données se comparent avantageusement aux taux de révocation de l'ensemble des libérés conditionnels, dont 13% sont réincarcérés pour avoir commis une nouvelle infraction, et 12,4% pour avoir violé les conditions de leur libération.

DIFFÉRENCIATION DES DÉTENUS PURGEANT DE LONGUES PEINES EN FONCTION DES NIVEAUX DE SÉCURITÉ NÉCESSAIRES

Les prisonniers condamnés à de longues peines forment une catégorie particulière à cause de la durée de leur incarcération. Nous savons qu'il existe à l'intérieur de cette catégorie de détenus une grande diversité, diversité peut-être encore plus considérable que celle que l'on trouve chez les détenus condamnée à des peines plus courtes (Flanagan, 1981). Cependant, dans la pratique, nous avons tendance à nous arrêter surtout au dénominateur commun de la longue peine. La classification des détenus faite pour déterminer le niveau de sécurité nécessaire, par exemple, est fortement conditionnée par la durée de la peine (Austin, 1983). Les détenus purgeant de longues peines sont systématiquement considérés comme des sujets à interner dans des établissements à sécurité maximale, au moins pendant la portion initiale de leur peine.

La figure 1 illustre la répartition des détenus condamnés à l'emprisonnement à perpétuité pour homicide parmi les pénitenciers des divers niveaux de sécurité. Bien que la proportion des détenus condamnés pour meurtre au deuxième degré internés dans des établissements à sécurité maximale soit inférieure à celle des auteurs de meurtres au premier degré, il reste que, dans l'ensemble, une proportion importante des détenus condamnés à perpétuité sont incarcérés dans des pénitenciers à sécurité maximale.

Le tableau 1 résume les transfèrements dont ont fait l'objet un échantillon de détenus condamnés à l'emprisonnement à perpétuité. Nous avons étudié leurs dossiers pour pouvoir brosser un tableau plus complet du passage à différents niveaux de sécurité au cours d'une peine d'emprisonnement à perpétuité 1 .

1 L'échantillon se composait de détenus choisis au hasard parmi les condamnés à perpétuité pour meurtre au premier ou au deuxième degré qui ont été admis dans un pénitencier de 1976 à 1986 (n = 190 détenus condamnés pour meurtre au premier degré et 591 détenus condamnés pour meurtre au deuxième degré).

Il ressort des données sur les transfèrements qu'environ 75% des détenus condamnés pour meurtre au premier degré et 45% des auteurs de meurtres au deuxième degré sont demeurés dans le même établissement ou ont été transférés à un autre établissement du même niveau de sécurité. Environ 13% des auteurs de meurtres au premier degré et 33% des auteurs de meurtres au deuxième degré avaient été transférés à des établissements d'un niveau de sécurité inférieur. Enfin, 5% des auteurs de meurtres au premier degré et 19% des auteurs de meurtres au deuxième degré avaient été transférés à des établissements d'un niveau de sécurité supérieur et inférieur.

Le fait que les détenus condamnés à perpétuité sont peut-être plus tentés de s'évader est de toute évidence un facteur qui ne doit pas être négligé au moment de décider du niveau d'incarcération.

Néanmoins, pour peu qu'on examine certains indices importants du comportement en établissement, on constate qu'une telle stratégie de contrôle généralisée et uniforme n'est peut-être pas nécessaire. En réservant à certains des détenus condamnés à des peines de longue durée les mesures de sécurité les plus strictes, on réussirait peut-être à réduire au minimum les risques de violence dans les établissements correctionnels, tout en allégeant le fardeau des établissements à sécurité maximale, dont les ressources sont limitées.

Comment peut-on différencier les détenus condamnés à des peines de longue durée en fonction des risques de violence qu'ils présentent dans l'établissement? Il existe une certaine corrélation entre divers facteurs, notamment l'âge et la présence d'antécédents de voies de fait, et le comportement en prison (Chapman, 1981; Flanagan, 1983). Cependant, dans le cas précis des détenus condamnés à de longues peines, l'importance des antécédents criminels est peut-être le meilleur prédicteur du comportement pendant l'incarcération.

Le tableau 2 montre les risques comparatifs d'implication dans des incidents violents dans l'établissement que présentent les détenus condamnés à perpétuité, selon qu'ils ont déjà été incarcérés ou non (une fois ou plus dans un pénitencier fédéral) et selon la portion de leur peine qu'ils ont déjà purgée (début, milieu ou fin de la peine). Les chiffres indiquent la proportion des détenus de chaque catégorie qui ont participé, pendant leur incarcération, à un ou à plusieurs incidents violents.

Si on examine les pourcentages par catégorie, on constate que plus la proportion déjà purgée de la peine augmente, plus la probabilité de participation à des incidents violents s'accroît. Ce phénomène s'explique, tout simplement, par le fait que la période de risque s'allonge. Au fur et à mesure qu'augmente le temps passé en prison, on peut s'attendre à ce qu'une proportion croissante de n'importe quelle cohorte de ces détenus purgeant de longues peines, provoquent un incident violent, soient la cible d'actes violents perpétrés par d'autres détenus, s'évadent ou tentent de le faire, ou encore retournent contre eux-mêmes leur violence.

Cependant, ce qui frappe par ailleurs dans les données du tableau 2, c'est la constance des écarts entre les détenus ayant déjà été incarcérés dans un pénitencier fédéral et les autres, au chapitre de l'implication dans des incidents violents. Pendant la première partie d'une peine d'emprisonnement à perpétuité, environ le tiers (29,2%) des détenus ayant des antécédents carcéraux provoquent un incident violent. En revanche, à peine le quart (16%) 2 des prisonniers qui en sont à leur premier séjour dans un établissement pénitentiaire fédéral réagissent de cette façon. Même quand ces détenus arrivent au milieu et à la fin de leur peine, l'écart persiste, ceux qui avaient au départ des antécédents carcéraux continuant à présenter sensiblement plus de risques d'implication dans des incidents violents. En ce qui concerne la fréquence des évasions et des tentatives d'évasion, l'écart au début et à la fin de la peine est encore plus notable.

2 Note de la traduction : Chiffres à vérifier.

Quant aux risques de victimisation (c'est-à-dire d'être agressé par d'autres détenus) et de violence auto-infligée, les tendances ne sont pas aussi nettes, comme on peut le voir à l'examen de la partie inférieure du tableau 2.

Cependant, en ce qui concerne le risque d'être agressé par d'autres détenus, une constante intéressante se dégage. Comme on pouvait s'y attendre, au début de leur peine, les condamnés à vie incarcérés pour la première fois présentent davantage de risques. Cependant, la tendance se renverse au fur et à mesure que le temps s'écoule et que le détenu parvient au milieu puis à la fin de sa peine. Parmi les condamnés à perpétuité, ce sont alors les récidivistes qui courent le plus de risques. Une hypothèse possible pour expliquer ce phénomène est qu'il est lié à la durée d'exposition à la "culture carcérale". Les condamnés à vie qui ont peu ou pas du tout d'expérience carcérale antérieure sont peut-être plus susceptibles de se résigner à "purger leur peine" et d'éviter les affrontements et les conflits (Irwin, 1981).

Quant à la probabilité de commettre un acte de violence auto-infligée, une autre courbe se dessine. Au début de leur peine, les condamnés à perpétuité qui en sont à leur première incarcération semblent mieux s'adapter à la vie en prison. Un plus petit pourcentage retournent leur violence contre eux-mêmes, comparativement aux détenus ayant une plus longue expérience de la vie carcérale. Cependant, avec le temps, l'écart disparaît, ce qui indique peut-être que, du moins pour une minorité de condamnée à perpétuité, c'est l'expérience même de la prison et non la perspective d'avoir à passer de longues années derrière les barreaux qui exige le plus grand effort d'adaptation.

Ainsi, même une classification simple des détenus en fonction du nombre de peines déjà purgées dans des pénitenciers fédéraux serait utile pour différencier les détenus condamnés à des peines de longue durée en fonction des risques de violence qu'ils posent dans l'établissement. Il se peut que d'autres facteurs revêtent aussi beaucoup d'importance pour identifier les détenus qui risquent le plus d'être la cible d'actes violents ou de s'infliger eux-mêmes des sévices. Toutefois, pour déterminer le niveau de sécurité des établissements où ces détenus doivent être incarcérés, les antécédente criminels sont peut-être aussi pertinents que la durée de la peine.

ATTITUDE FACE AU CRIME ET ADAPTATION A LA VIE EN PRISON

L'expérience de périodes d'incarcération antérieures dans un établissement fédéral est un indice approximatif de l'orientation criminelle. Il est possible de déterminer avec plus de précision l'adhésion du détenu à des normes procriminelles. On peut, par exemple, simplement évaluer son attitude face à la loi à la police et à d'autres aspects de la justice pénale. Il est depuis longtemps reconnu, tant par les théoriciens de la criminologie que par les chercheurs dans ce domaine, que les différences dans les attitudes procriminelles se reflètent dans le comportement pendant et après l'incarcération (Andrews, Wormith et Kiessling, 1986; Goodstein, 1979; Mylonas et Reckless 1963; Nettler, 1978). On peut donc penser que, chez les détenus condamnés à de longues peines, l'adaptation à la vie en prison varie selon le degré d'adhésion à des normes procriminelles. Cette question a été examinée dans le cadre d'une étude importante sur les effets de l'incarcération, entreprise en 1983 par la Division de la recherche du ministère du Solliciteur général 3 .

3 On peut obtenir la description détaillée de cette étude (raison d'être, méthodologie et instruments de collecte des données) en s'adressant à la Direction de la recherche, Service correctionnel du Canada.

Un échantillon représentatif composé de 634 détenus de pénitenciers fédéraux (c'est-à-dire environ 6% de la population carcérale) a fait l'objet d'un examen poussé réalisé par divers moyens : entrevues individuelles, examen des dossiers de cas de l'établissement, évaluations faites par le personnel et auto-évaluations réalisées à l'aide de divers instruments psychométriques mesurant les attitudes, le fonctionnement psychologique et la perception du milieu carcéral. L'étude comprenait un sous-échantillon assez important de condamnés à perpétuité choisis à différents moments de leur peine : le début (de six mois à quatre ans après l'admission), le milieu (de quatre à huit ans) ou la fin (huit ans et plus).

Comme on pouvait s'y attendre, les attitudes des détenus purgeant de longues peines variaient considérablement 4 . Ceux qui étaient plus jeunes et qui avaient accumulé plus de condamnations manifestaient des attitudes plus procriminelles (r = -0,28 et 0,24 respectivement; p < 0,01). Une certaine corrélation a été établie entre la portion de la peine déjà purgée et l'orientation criminelle, les détenus ayant purgé une plus longue partie de leur peine manifestant une orientation procriminelle moins forte (r = 20; p < 0,05). Fait assez curieux cependant, il n'y avait aucune corrélation entre l'orientation cannelle de ces détenus et le niveau de sécurité de l'établissement oh ils se trouvaient (r = 0,02).

4La classification se fondait sur un instrument d'auto-évaluation des attitudes envers la loi (dix questions), envers les tribunaux (huit questions) et envers la police (sept questions). On a regroupé les détenus en fonction de la portion de leur peine qu'ils avaient déjà purgée; dans chaque groupe, les détenus qui cotaient au-dessus de la moyenne ont été qualifiés de prosociaux et ceux qui se situaient en-dessous de la moyenne ont été qualifiés de procriminels.

D'aucuns pourraient soutenir que cette absence de rapport entre l'orientation procriminelle et le niveau de sécurité du lieu de détention est normale, le niveau d'incarcération devant être déterminé principalement par la proportion de la peine déjà écoulée. Cependant, même à l'intérieur des sous-groupes formés par les détenus qui en étaient au début, au milieu ou à la fin de leur peine, il n'y avait aucune corrélation significative entre l'orientation criminelle et le niveau de sécurité. Chez les condamnés à perpétuité qui en étaient au début de leur peine, il n'y avait pas de rapport entre l'orientation criminelle et le niveau de sécurité (r = 0,07). Quant à ceux qui avaient purgé la moitié de leur peine, les plus procriminels d'entre eux étaient généralement dans des établissements d'un faible niveau de sécurité (r = -0,10). Enfin, vers la fin de la peine, alors qu'on pourrait s'attendre à ce que les condamnés à vie manifestant peu d'attitudes procriminelles se trouvent dans des établissements d'un faible niveau de sécurité, il n'y avait encore une fois aucun rapport (r = 0,05).

Les détenus étaient bel et bien différenciés et placée dans des établissements de différents niveaux de sécurité. À titre d'exemple, les détenus plus âgés qui en étaient au début de leur peine de réclusion à perpétuité étaient plus susceptibles d'être incarcérés dans des établissements d'un faible niveau de sécurité (r = -0,27).

Dans l'ensemble, il y avait aussi un certain rapport entre le nombre de manquements à la discipline commis au cours de l'année précédente et le niveau de sécurité de l'établissement où se trouvait le détenu (r = 0,20). Ce que nous voulons souligner, cependant, c'est que les détenus n'étaient pas systématiquement différenciés en fonction de leur adhésion à des normes procriminelles. Or, s'il existe un rapport entre l'orientation criminelle et le risque d'implication dans des incidents violents en prison, il faudrait en tenir compte au moment de déterminer le niveau de sécurité de l'établissement où le détenu sera placé.

Le fait que l'attitude procriminelle soit peut-être un facteur important à considérer, d'une façon plus générale, au moment du placement pénitentiaire et du choix des programmes auxquels participera le détenu est illustré dans la figure 2. Des condamnés à perpétuité qui se trouvaient au début, au milieu ou à la fin de leur période d'incarcération ont été classés comme manifestant une attitude soit prosociale, soit procriminelle.

Le graphique montre les différences entre ces détenus, en ce qui concerne le milieu de prédilection ("environmental préférence"), dimension du besoin d'intimité ("privacy") que Toch (1977) a identifiée dans ses travaux sur l'adaptation des détenus à l'incarcération. D'après Toch, le besoin d'intimité traduit "des réserves face à l'hyperstimulation sociale et physique et une préférence pour l'isolement, le silence et la tranquillité".

Des constantes se dégagent clairement des différences relevées. Au début de leur incarcération, les condamnés à perpétuité prosociaux éprouvent un besoin beaucoup plus fort d'intimité (t(46) = 2.9; p. < 0,01). Vers le milieu de la peine, cette différence disparaît, mais elle réapparaît quand la période d'incarcération tire à sa fin, les condamnés à perpétuité prosociaux exprimant alors un plus fort besoin d'intimité que les détenus ayant une attitude procriminelle (t(53) = 3,7; p. < 0.001).

Le tableau 3 révèle certains autres rapports observés entre l'orientation criminelle et différentes mesures de l'adaptation de condamnés à perpétuité au milieu carcéral, à différents moments de leur peine.

Plusieurs corrélations intéressantes apparaissent. Au début de leur incarcération, les condamnés à perpétuité procriminels se décrivent généralement comme étant en colère ou furieux (r = 0,36; p. < 0,05) et tendus ou nerveux (r = 0,26; p. < 0,10). Quand ces détenus ont purgé la moitié de leur peine d'incarcération à perpétuité, d'autres rapports apparaissent. Dans l'ensemble, ces détenus procriminels trouvent maintenant plus difficile d'aller travailler (r = 0,28) ou de s'entendre avec le personnel ou les autres détenus (r = 0,26; p. < 0,05).

Enfin, quand leur incarcération lire à sa fin, d'autres problèmes surgissent. Les condamnés à perpétuité à tendances procriminelles semblent alors glisser dans l'apathie et l'indifférence. Ils sont sensiblement plus nombreux à être déprimés (r = 0,29) et à s'ennuyer (r = 0,46), et trouvent beaucoup plus difficile d'aller travailler tous les jours (r = 0,39).

CONCLUSION

Jusqu'à maintenant, les services correctionnels ont traité les détenus condamnés à de longues peines comme une clientèle particulière mais assez homogène. Les détenus purgeant des peines de longue durée et, en particulier, les condamnés à perpétuité ont été systématiquement considérés, du moins au début de leur incarcération, comme présentant des risques importants et devant être placés dans des pénitenciers à sécurité maximale. L'élaboration de projets de sortie pour ces individus n'était généralement amorcée qu'une fois écoulée une part importante de la peine. Par ailleurs, comme les programmes et les services offerts étaient fonction du nombre des détenus, peu de programmes ont été conçus spécialement pour les détenus condamnés à de longues peines.

Or, comme le nombre de ces détenus ne cesse de croître et comme une utilisation efficace de ressources limitées s'impose de plus en plus, il n'est plus raisonnable ni pratique d'adopter une approche uniforme pour la prise en charge de ces détenus. La diversité qui caractérise cette clientèle doit être prise en considération.

Les rapports décrits dans ces pages sont donnés à titre d'illustration. Si on examinait d'autres indices de l'adaptation ou de la réaction à la vie en prison, on trouverait sans aucun doute d'autres différences entre les détenus purgeant de longues peines de réclusion. Une conclusion s'impose, cependant. Il existe des moyens de différencier utilement ces détenus, et dans leur prise en charge, il faut tenir compte de la diversité de cette clientèle.

Une conclusion est cependant évidente. Les détenus condamnés à de longues peines réagissent différemment à l'incarcération, et toute approche adoptée pour la gestion de cette catégorie de détenus doit tenir compte de ces différences.

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Webster, C., Dickens, B. et Addario, S., Constructing dangerousness: Scientific, legal and policy implications, Centre de criminologie de l'Université de Toronto, 1985.

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Zamble, E. et Porporino, F.J., Coping, behavior, and adaptation in prison inmates, New York, Springer-Verlag, 1988.

Tableau 1 - CHANGEMENT DU NIVEAU DE SÉCURITÉ DE L'ÉTABLISSEMENT DE DÉTENTION - AUTEURS D'HOMICIDES, PAR SOUS-CATÉGORIE JUDICIAIRE
  Au 1er Degré Au 2e Degré
Aucun changement de niveau 74,7 45,0
Vers un niveau de sécurité supérieur seulement 6,8 2,7
Vers un niveau de sécurité inférieur seulement 13,2 33,5
Vers un niveau de sécurité supérieurs et inférieurs 5,3 18,8

Tableau 2 - CONDAMNÉS À PERPÉTUITÉ IMPLIQUÉS DANS DES INCIDENTS VIOLENTS SURVENUS EN ÉTABLISSEMENT, SELON LES ANTÉCÉDENTS CARCÉRAUX ET L'ÉTAPE DE LA PEINE
Type d’incident Début (n= 519) Milieu (n= 466) Fin (n= 261)
Provocation / Aggression
Avec antécédants carcéraux 29,2% 59,0% 70,0%
Sans antécédants carcéraux 16,0% 33,7% 5,4%
 
Évasion ou tentative d’évasion
Avec antécédants carcéraux 7,0% 35,3% 52,8%
Sans antécédants carcéraux 2,4% 19,5% 28,7%
 
Victimisation
Avec antécédants carcéraux 5,3% 17,2% 18,5%
Sans antécédants carcéraux 7,1% 15,4% 15,7%
 
Violence Auto-Infligée
Avec antécédants carcéraux 9,6% 15,5% 14,2%
Sans antécédants carcéraux 4,4% 9,3% 12,0%

Tableau 3 - CONDAMNÉS À PERPÉTUITÉ CORRÉLATIONS ENTRE DES ATTITUDES PROCRIMINELLES ET CERTAINS FACTEURS D'ADAPTATION A LA VIE EN PRISON, SELON L'ÉTAPE DE LA PEINE
Facteurs d’adaptation a la vie en prison Début (n= 48) Milieu (n= 55) Fin (n=50)
Dépression 0,10 -0,05 0,393
Tension / nervosité 0,261 0,06 0,10
Colere 0,363 0,02 0,11
Ennui 0,10 0,18 0,463
Difficulté d’aller travailler 0,20 0,282 0,393
Difficulté de s’entendre avec les codétenus 0,15 0,322 0,03
Difficulté de s’entendre avec le personnel 0,05 0,26 0,16
Conflit grave avec un employé depuis un mois 0,18 0,292 0,00

Figure 1 - Niveau de sécurité des établissements de détention des auteurs d'homicides, par sous-catégorie judiciaire

FIGURE 1

Figure 2 - Besoin d'intimité des détenus selon l'étape de la peine

FIGURE 2