Chapitre 4 : Technologies de la sécurité

La deuxième tendance que nous suivons, et qui est en quelque sorte liée aux changements organisationnels, est ce que j'appellerais le changement dans l'architecture et dans les technologies de la sécurité. Autrement dit, à quoi ressemblent nos établissements correctionnels ? Il y a des différences énormes entre les établissements correctionnels au Canada, en Amérique du Nord et dans le monde. Nous avons encore beaucoup d'anciennes prisons traditionnelles, mais nous avons aussi des établissements organisés selon des modèles innovateurs et très contemporains. Cette situation crée de la confusion au sein du public parce que nous ne donnons pas une image de cohérence.

Au Canada, au cours des 30 dernières années, nous avons renoncé aux prisons classiques, c'est-à-dire au modèle traditionnel de blocs cellulaires conçus pour faciliter la gestion des délinquants, où nous pouvions les faire marcher en file et les faire entrer dans leurs cellules le plus facilement possible, et assurer un certain niveau de sécurité avec le moins d'employés possible. Ces établissements n'étaient pas du tout conçus pour favoriser le changement chez les délinquants ni pour aider à éliminer les comportements criminels qui étaient à l'origine de leur incarcération. Nous nous préoccupions davantage de l'efficacité de la détention. Il existe, ou plutôt il existait, toute une génération d'établissements qui étaient certes efficaces au plan de la détention, mais qui à tous autres égards ne l'étaient guère.

Les changements ont commencé à la fin des années 1960 au Canada, avec la construction de plusieurs nouveaux établissements : Matsqui en Colombie-Britannique, Drumheller en Alberta, Cowansville au Québec et Springhill en Nouvelle-Écosse. On espérait que ces établissements faciliteraient la prestation de services correctionnels contemporains et de programmes correctionnels. Mais ils étaient encore conçus selon le modèle des blocs cellulaires, c'est-à-dire qu'un grand nombre de délinquants y étaient logés en groupes et devaient se plier à une routine assez régulière. Pendant ce temps, on fermait certains anciens établissements comme les pénitenciers de la Colombie-Britannique et de Laval, au Québec. Ces établissements étaient des symboles d'une époque révolue. Quand on a construit la première génération de nouveaux établissements — qui existent encore — on n'avait pas prévu les orientations que l'organisation suivrait plus tard, en particulier sur le plan de l'architecture. On n'avait pas prévu non plus certains des principes et des valeurs que le Service allait adopter dans l'avenir. Il nous faut donc continuellement rectifier le tir dans ces établissements.

En même temps, les technologies de la sécurité sont devenues incroyablement perfectionnées. Les systèmes périmétriques de détection qui sont maintenant en place ont pratiquement éliminé les évasions de nos établissements, changement saisissant par rapport à l'époque où les prisonniers étaient capables de s'évader de la Bastille. Les technologies que nous utilisons, notamment la télévision en circuit fermé, l'infrarouge et d'autres dispositifs de sécurité, ont considérablement augmenté notre capacité de maîtriser les délinquants. Nous pouvons les observer et les contenir beaucoup mieux qu'avant. Ces technologies ont eu des répercussions positives, puisqu'elles ont permis de réduire de beaucoup le nombre d'incidents. Elles ont aidé à réduire aussi le niveau de violence dans les établissements, bien qu'il nous reste encore beaucoup à faire sur le plan de la bonne gestion.

L'orientation que nous privilégions actuellement est de diviser les prisons en modules, de sorte qu'il n'y ait pas au même endroit un trop grand nombre de criminels s'influençant négativement les uns les autres. C'est évidemment l'un des critères sur lesquels reposent la conception et la construction de nos nouveaux établissements à sécurité moyenne. Nous avons subdivisé les établissements en très petits modules, ce qui améliore le contrôle. Cela permet de briser la mentalité de gang qu'on trouve habituellement dans les milieux correctionnels, et facilite les interactions entre le personnel et les détenus, ce qui crée un milieu moins propice aux pensées et aux comportements criminels.

Contrôle de la drogue et de la contrebande

Une préoccupation majeure dans la gestion correctionnelle — probablement celle qui occupe notre temps plus que toute autre chose — est le contrôle de la contrebande et de la drogue. La plupart des délinquants commettent des infractions parce qu'ils consomment de l'alcool et d'autres drogues, et le risque qu'ils représentent pour la population est fortement associé à leur dépendance à l'alcool et à la drogue. Pour que nos interventions soient efficaces, nous devons avoir comme priorité de supprimer cette dépendance et d'empêcher l'introduction de drogues dans les établissements, qui est un problème chronique de longue date. C'est là notre principal problème sur le plan de la sécurité, et il n'y a pas de solution facile.

Nous savons que 80 % de nos délinquants ont une dépendance à la drogue ou sont en prison parce qu'ils ont commis une infraction liée à la drogue. Notre principal problème n'est pas seulement d'intercepter la drogue, mais aussi de savoir comment aider les délinquants à réduire leur besoin de drogue et leur dépendance. Nous avons fait beaucoup d'efforts pour améliorer nos techniques d'interception. Nous avons des dispositifs de détection des drogues de haute technologie et des chiens détecteurs de drogue, mais ces moyens ne nous permettront jamais d'éliminer l'introduction de drogues dans nos établissements. Si perfectionnées que soient nos techniques, il semble que les délinquants réussiront toujours à déjouer notre surveillance et à trouver d'autres moyens de se procurer de la drogue.

Il est toujours difficile d'en arriver à un équilibre entre le caractère envahissant de la haute technologie et les droits garantis par la Charte canadienne des droits et libertés. Ainsi, lorsqu'un visiteur entre dans un établissement et que nous avons des motifs de croire qu'il a de la drogue en sa possession, il nous faut être très prudents. Un visiteur qui introduit de la drogue peut faire l'objet d'une accusation; les conséquences de ce comportement sont graves. D'abord, la drogue crée des problèmes physiques et psychologiques chez les personnes qui en consomment; elle est aussi la source de la presque totalité des incidents de violence et des conflits graves dans le milieu carcéral. Nous ne pouvons pas nous permettre de traiter cette question à la légère, c'est l'une des grandes questions paradoxales sur lesquelles nous ayons eu à nous pencher. Comment régler le problème ? La population nous tourne parfois en ridicule et nous demande pourquoi nous ne pouvons tout simplement pas éliminer la présence de drogue dans les prisons. En vérité, tant que les visiteurs auront accès aux prisons, nous ne pourrons jamais réussir complètement.

Nous avons le pouvoir de soumettre à une fouille les visiteurs et les autres personnes lorsque nous avons des motifs raisonnables de croire qu'ils transportent de la contrebande. La façon dont nous exerçons ce pouvoir peut être contestée. Nous avons déjà soumis des personnes à des fouilles par le passé, y compris des fouilles à nu, et fait l'objet d'un certain nombre de poursuites judiciaires. Les décisions des tribunaux ont confirmé notre pouvoir et notre capacité de procéder à des fouilles. Elles ont cependant mis en doute nos façons de procéder et la conformité de nos pratiques avec la loi. Dans certains cas, on a jugé que nos pratiques n'étaient pas conformes à la loi. Nous avons dû améliorer nos procédures pour faire en sorte de garantir entièrement le respect des droits de toutes les personnes en cause.

La fouille est une pratique humiliante, en particulier pour les femmes qu'on a contraintes à transporter de la contrebande. Ce sont souvent elles les véritables victimes, car elles ont l'impression qu'elles n'ont pas d'autre choix que de participer à cette activité pour des membres de leur famille, leur conjoint ou leur petit ami. Des délinquants ont même recours à leurs parents ou à des bébés pour transporter de la drogue. La fouille est humiliante pour toutes les personnes concernées, et il est très difficile de procéder à une fouille de manière digne et convenable. Je ne vois pas beaucoup de solutions. Je suis d'avis qu'il faut prendre toutes les mesures possibles pour faire respecter l'interdiction. J'inclinerais personnellement à ne plus soumettre les gens à des fouilles, mais plutôt à leur interdire l'accès à l'établissement en invoquant l'existence de motifs raisonnables. Je crois que c'est la tendance qui se dessine. Si nous avons la conviction que des personnes sont impliquées dans le trafic de drogue, nous devrions communiquer avec la police, qui se chargera alors d'enquêter. Nous procédons encore à des manœuvres d'interception lorsqu'il nous semble évident qu'une personne enfreint la loi, et il nous arrive à l'occasion de procéder à des fouilles. Toutefois, nous avons tendance à abandonner ces pratiques et à faire appel à la police parce que le trafic de drogue est un comportement criminel qui concerne bien davantage la police.

Il est difficile de vérifier si des employés sont impliqués dans ce genre d'infraction. Au cours des années, nous avons découvert qu'un certain nombre d'employés s'étaient laissés prendre au piège et avaient été impliqués dans le processus. Ce genre d'incident se produit moins souvent aujourd'hui. Avec les années, nous en avons appris beaucoup sur les scénarios qui exposent les employés à ce danger. Les stratégies de formation destinées à nos agents et aux autres employés se sont améliorées, et elles sont axées sur les risques éventuels. Cette formation est offerte non seulement au personnel correctionnel, mais à l'ensemble du personnel, aux entrepreneurs et aux autres personnes qui travaillent avec nous, de sorte qu'ils aient une bonne idée des diverses situations dans lesquelles ils pourraient se retrouver et qu'ils apprennent comment les éviter. Le succès n'est pas complet; il arrive parfois certains incidents. D'après notre expérience, ces incidents ont diminué beaucoup avec les années. L'introduction de contrebande par les employés constitue un problème beaucoup moins grand qu'avant. Notre service de renseignement interne travaille très fort à empêcher que ce genre de situation ne se produise.

Technologies de la sécurité et programmes de lutte contre la toxicomanie

La solution ultime consiste à mieux comprendre chacun de nos délinquants, en particulier ceux qui consomment de la drogue. Nous devons comprendre la nature de leur dépendance et leurs habitudes de consommation, et apprendre à bien les connaître comme personnes. Lorsqu'on les connaît, il devient beaucoup plus facile d'observer et de gérer leur comportement. L'une des techniques que nous avons apprises, en particulier à l'établissement Ferndale, est le recours à la surveillance intensive. Nous ciblons les individus qui, à une période donnée, ont beaucoup de mal à vivre avec leur problème de drogue. Nous les observons constamment et nous travaillons avec eux de façon intensive afin que les occasions et les intérêts liés à la consommation de drogue diminuent. Nous avons une bonne capacité d'observation; ainsi, nous pouvons observer leur cycle de sommeil et voir les personnes qu'ils fréquentent. Très franchement, il est assez facile de voir si un délinquant consomme de la drogue. Il semble beaucoup plus efficace de cibler ces individus et de leur donner de bonnes raisons de cesser leur consommation. S'ils ne le font pas, ils savent qu'ils en subiront les conséquences, ce qui signifie habituellement qu'ils seront soumis à un niveau de sécurité plus élevé jusqu'à ce qu'ils puissent maîtriser leur consommation.

L'autre technique que nous utilisons est la prise d'échantillons d'urine, aléatoire ou fondée sur des motifs raisonnables. Cette technique définit très clairement les paramètres qui guident notre travail, et elle nous permet de nous attaquer de façon proactive au problème de la toxicomanie, à la fois au moyen de la prise d'échantillons au hasard ou dans le cadre du programme suivi par un délinquant. Elle aide les délinquants qui participent à un programme de lutte contre la toxicomanie à persévérer dans cette voie; l'une des exigences du programme est que les participants fournissent des échantillons d'urine. La prise et l'analyse d'échantillons d'urine est un aspect intéressant des technologies de la sécurité; cette technique est encore assez coûteuse, difficile à appliquer et longue, mais elle s'améliore sans cesse. À mesure que nous prendrons de l'expérience dans ce domaine, les entreprises avec lesquelles nous travaillons deviendront beaucoup plus efficaces. La technique n'est pas infaillible, mais il serait si difficile de la faire échouer que la plupart des délinquants n'ont pas l'énergie pour même essayer. Souvent, nous surprenons des délinquants en train de manipuler leurs échantillons, et tout devient évident par le fait même. Il arrive que les délinquants réussissent à nous tromper, mais c'est très rare.

Il y a tout de même certaines failles. Par exemple, il est facile de déceler le THC de la marijuana parce qu'il reste dans le système jusqu'à 30 jours, mais des drogues comme l'héroïne et la cocaïne sont transformées par le métabolisme beaucoup plus rapidement et, par conséquent, sont éliminées beaucoup plus vite du système. Si un délinquant consomme de l'héroïne ou de la cocaïne, il se peut qu'après 72 heures, nous ne puissions pas déceler la présence de la drogue, alors que nous pourrions détecter la présence de THC. La marijuana constitue sans aucun doute un problème moins important pour nous que les drogues dures. Les délinquants prétendent souvent qu'ils passent du THC aux drogues dures simplement parce que ces dernières sont plus difficiles à détecter. Je ne sais pas si c'est vrai ou non, mais c'est un argument qu'ils utilisent à l'occasion.

Voilà donc un exemple du genre de technologie que nous avons à notre disposition dans le secteur correctionnel et qui change la façon dont nous accomplissons notre travail.

Informatisation des systèmes

L'autre changement majeur dans le domaine de la technologie est l'informatisation de tous nos systèmes. Grâce à ce changement, l'information sur les délinquants est maintenant beaucoup plus complète et détaillée, et nous pouvons faire des analyses qu'on n'aurait jamais pu imaginer dans le passé. L'informatisation est très coûteuse : le coût de développement d'un système peut facilement s'élever à des milliards de dollars et, si l'on fait une erreur durant le processus, les coûts sont prohibitifs. Elle peut s'avérer ruineuse si elle n'est pas gérée soigneusement. Un autre aspect est la nécessité de donner une formation continue aux employés sur les nouvelles technologies. Tout le monde s'évertue à essayer de suivre le train qu'imposent les spécialistes; on se plaint que les systèmes sont conçus pour répondre aux besoins des technologues, et non à ceux des personnes qui accomplissent le travail.

Toute l'information sur nos délinquants est conservée sous une forme narrative et une forme quantitative. Cela nous permet, par exemple, d'extraire les noms de tous les délinquants de 33 ans, aux yeux bleus, qui ont commis une entrée par effraction, ont une dépendance à la cocaïne et purgent une peine de 2,5 ans, et de savoir où ils sont incarcérés, ce qu'ils deviennent et à quels programmes ils participent. Non seulement avons-nous des renseignements précis sur chaque délinquant, mais nous pouvons aussi accumuler un grand nombre de données quantitatives qui nous permettent de faire des analyses qui étaient impossibles par le passé. L'informatisation nous permet de mesurer l'efficacité des programmes et le succès que nous obtenons avec des groupes particuliers de délinquants. Les possibilités sont si grandes que c'en est presque ahurissant. On pourrait se passionner pour l'analyse et la manipulation de données au point d'en devenir incapable d'accomplir son travail. Comme toute organisation moderne, nous devons connaître exactement les délinquants à qui nous avons affaire et la nature des cas dont nous nous occupons, et nous devons voir si nous pourrions être plus précis dans le classement des délinquants. Cela nous aiderait dans notre planification stratégique et dans la prestation de nos programmes.

Analyse, sens commun et intuition

Le sens commun doit guider toutes nos activités. Je me souviens d'un de mes collègues, un excellent universitaire et chercheur. Il était capable de produire d'excellents plans de recherche, avec des méthodes méticuleuses et complètes, mais il arrivait souvent à des conclusions erronées. Je ne sais pas exactement comment définir le sens commun; je crois qu'il s'agit du souvenir que l'on conserve de nombreuses choses concernant l'organisation, de renseignements pas nécessairement ordonnés ni précis. C'est là que réside la sagesse, c'est ce souvenir qui nous suggère que quelque chose a du sens et sinon, quelle en est la raison ?

Par ailleurs, l'analyse judicieuse influence aussi notre sagesse. Il y a un certain nombre de choses que nous considérons comme des vérités, et qui ne sont rien de plus que ce que j'appellerais des mythes organisationnels — des choses que nous en sommes venus à croire vraies et que nous avons entretenues comme des éléments de notre sens commun, mais qui ne résistent pas à une analyse rigoureuse. Il faut donc voir les deux côtés.

L'intuition est un sentiment très puissant. Je suis absolument convaincu que toutes les technologies au monde ne pourront jamais remplacer l'intuition. Nous avons discuté de cette question avec plusieurs chercheurs et autres personnes. Pourquoi, par intuition, savons-nous certaines choses sans avoir à faire d'analyse détaillée ? Je m'intéresse au domaine de la psychopathie depuis plusieurs années, et je connais quelques données scientifiques dans ce domaine de recherche. Je sais que, personnellement, j'ai une assez bonne intuition pour détecter les psychopathes, qu'il s'agisse de délinquants ou de personnes rencontrées dans la collectivité, en me fondant sur une brève conversation. Je me suis donc posé la question, à propos de mon collègue : comment se fait-il qu'au cours de toutes ses années d'expérience, il n'ait pas acquis cette intuition ? L'intuition est en partie la collecte inconsciente de renseignements sur des choses que nous savons, qui sont assimilés si rapidement qu'on ne les examine pas en détail de façon réfléchie. Il peut s'agir, en l'occurrence, de détecter des signaux physiologiques et comportementaux qu'on en est venu à associer à ce trouble du caractère. Après quelque temps, lorsqu'on aperçoit ces signaux, on est capable de porter rapidement un jugement intuitif. L'avantage de la science est qu'elle explique souvent pourquoi notre intuition était bonne. Elle aide à décrire certains des comportements auxquels on est devenu sensible inconsciemment, et pourquoi cela s'est produit.

L'intuition n'est que l'accumulation d'expériences. Tous ces renseignements sont si bien assimilés dans le cerveau qu'ils ne se prêtent pas à une analyse logique. Nous sommes beaucoup plus efficaces dans notre pensée inconsciente que dans notre pensée consciente, parce que dans la pensée inconsciente, nous pouvons construire de nombreuses variables simultanément, alors que si nous réfléchissons logiquement et rationnellement, nous ne pouvons habituellement considérer qu'un petit nombre de variables d'une façon organisée. L'intuition est l'art des affaires, par opposition à la science. Ces deux aspects sont les deux côtés de la médaille. Tous les praticiens de longue date du domaine correctionnel en sont venus à la conclusion que l'art de notre travail est aussi important que la science, mais on ne peut oublier ni l'un ni l'autre. Les technologies que nous adoptons doivent toutes être associées aux connaissances organisationnelles, à l'intuition et au sens commun.