Chapitre 5 : Justice réparatrice

L'une des déceptions que me cause ma maladie actuelle est que je ne pourrai pas siéger à un comité, à Ottawa, qui examinera un certain nombre d'initiatives de justice réparatrice et auquel je viens d'être nommé. L'intérêt que l'on porte actuellement à la justice réparatrice — éventail de moyens de réagir aux comportements inacceptables et criminels — est un pas dans la bonne direction pour le système correctionnel. Le comité commencera par examiner divers projets pour déterminer s'il y a d'autres façons que les voies et les processus officiels de réunir les délinquants et les victimes. Nous aimerions voir si nous pouvons les aider à trouver une solution au conflit qui les oppose.

La réconciliation entre la victime et le délinquant n'est qu'un des éléments de la justice réparatrice, telle qu'elle a évolué au cours des dernières années. Nous n'utilisons pas ce moyen avec tous les types de délinquants. Dans certains cas, en particulier avec les vendeurs de drogue, il est très difficile de déterminer qui est la victime. Il s'agit d'un groupe très diversifié; il nous faut donc trouver d'autres moyens d'obtenir la réparation et de tenir les délinquants responsables de leur comportement.

Le gouvernement de la province et le gouvernement fédéral semblent vouloir mettre en place des initiatives de justice réparatrice. Ces dernières années, le procureur général de la Colombie-Britannique a fait plusieurs annonces à propos de divers projets qui sont plus compatibles avec les principes de la justice réparatrice qu'avec les modèles traditionnels des tribunaux répressifs. L'établissement Ferndale est chaque année l'hôte d'une conférence sur la justice réparatrice. Jusqu'à présent, nous destinions l'événement aux membres du clergé mais l'année dernière, nous l'avons ouvert à la participation du public, des responsables de l'application de la loi, des juges et d'autres encore. Ce domaine est en pleine croissance, tant pour ce qui est de la réalisation de projets que comme thème de recherche. Je participe actuellement à l'établissement d'un centre pour la justice réparatrice à l'école de criminologie de l'Université Simon Fraser. Ce centre fera aussi bien de l'enseignement que de la collecte d'information, et il apportera une contribution importante au système correctionnel, autant dans la province qu'ailleurs au pays.

Je suis honoré que le commissaire ait annoncé récemment qu'il remettra un prix annuel portant mon nom à des projets de justice réparatrice au Canada, ou à des personnes qui élaborent des projets dont on juge qu'ils ont de la valeur et de la crédibilité et qu'ils constituent des modèles de justice réparatrice. À mon avis, c'est là un geste très important, pas seulement parce que j'y suis associé, mais parce que nous montrons ainsi notre volonté de favoriser les initiatives de justice réparatrice et d'essayer de trouver d'autres moyens satisfaisants de tenir nos délinquants responsables de leur comportement. L'une des lacunes des programmes de ce genre est qu'ils n'amènent jamais le délinquant à dire qu'il est désolé des actes qu'il a commis. Lorsqu'un délinquant peut exprimer du remords et du chagrin pour ce qu'il a fait — et surtout s'il peut le faire en s'adressant directement à la victime — sa vie en est souvent transformée.

L'affaire Betty Osborne

L'une des expériences les plus satisfaisantes dans le domaine de la justice réparatrice a été l'affaire Betty Osborne, au Manitoba. Cette affaire a beaucoup suscité l'attention du public à cause de la victime. Les personnes impliquées dans le meurtre de cette jeune femme n'ont jamais eu à rendre compte de leur comportement, sauf un complice qui avait joué un rôle secondaire dans l'affaire, et il avait été le seul à être condamné. L'affaire a été publicisée dans tout le pays grâce aux médias et à divers films documentaires qui ont attiré l'attention sur l'injustice grave qui avait été commise : les membres de la famille n'avaient pas reçu tous les services auxquels ils avaient droit en tant que victimes. Elle soulignait la nécessité que le Service fasse preuve d'une plus grande sensibilité et d'une plus grande responsabilité dans ce genre d'affaire. La situation a atteint un point culminant lorsqu'on a étudié le cas du jeune homme en vue d'une libération conditionnelle, puis qu'on l'a libéré sous condition sans que personne n'avise la famille de la victime. Cela a suscité beaucoup d'inquiétude.

L'aspect positif de cette affaire est que la collectivité autochtone du Manitoba a organisé une série de réunions et de cercles de guérison. Eric Robinson, alors député de Rupertsland, et le chef Phil Fontaine, qui était chef national de l'Assemblée des Premières nations, ont participé à ce processus. Il était fascinant de voir ce qui se déroulait. Pour le délinquant, l'expérience a été de celles qui transforment une vie. Pour la première fois, il a pu décrire ce qui était arrivé le soir du meurtre. On ne sait pas encore si d'autres poursuites seront intentées, et je ne sais pas s'il y a suffisamment de preuves pour accuser d'autres individus. Au moins, la famille connaît la vérité sur ce qui s'est passé. Cet exercice est un modèle de ce que nous espérons que les initiatives de justice réparatrice peuvent accomplir.

Établissement Elbow Lake, adapté aux Autochtones

Dans la transformation d'Elbow Lake en établissement adapté aux délinquants autochtones, je voulais m'assurer que nous fondions sur les principes de la justice réparatrice un grand nombre des activités de l'établissement, notamment la discipline et d'autres pratiques correctionnelles traditionnelles. Nous espérons pouvoir utiliser les cercles de guérison pour régler les conflits, plutôt que diverses pratiques disciplinaires impliquant des comités, par exemple. La loi nous permet de le faire, et nous avons l'appui du Service correctionnel du Canada. Cela donnera à notre travail une saveur particulière. C'est l'une des raisons pour lesquelles je voulais tant transformer l'établissement Elbow Lake en un établissement autochtone. Nous aurons la possibilité de faire des choses que nous n'avons jamais pu faire, comme de donner aux Aînés un rôle plus important dans la surveillance quotidienne du comportement des délinquants. Les Aînés sont des employés; nous les embauchons sous contrat, tout comme nous embauchons des aumôniers ou des conseillers. Ils ont pour tâche de gérer le programme de spiritualité, mais aussi d'enseigner les pratiques culturelles. Ces deux fonctions sont importantes pour la mise en pratique de moyens traditionnels autochtones de régler les différends.

Bien que l'établissement fonctionne déjà comme un établissement autochtone, ce programme en est seulement à ses débuts à Elbow Lake. Il est un peu tôt pour juger des résultats globaux, mais nous pouvons dès maintenant constater des résultats chez certains délinquants. Il ne fait aucun doute que plusieurs conflits ont été réglés de façon satisfaisante à l'aide de ce processus. Dans certains cas, le délinquant a vu sa vie transformée par cette démarche. La spiritualité et l'enseignement de pratiques culturelles ont une place importante à Elbow Lake depuis longtemps. Nous travaillons actuellement avec la bande de Chehalis, en particulier, et la Nation Stó:lõ, et nous élaborons d'autres projets pour intégrer des pratiques autochtones traditionnelles aux politiques correctionnelles.

J'estime que de 20 à 25 % de nos détenus sont des Autochtones. La majorité — de 80 à 90 % — vivent dans les Prairies; ce sont surtout des Cris. Dans les Prairies, je crois que de 60 à 70 % des délinquants sont des Autochtones. La moyenne nationale est probablement plus près de celle de la Colombie-Britannique, et nous venons au deuxième rang des régions avec nos 20 à 25 %. Il y a quelques détenus autochtones au Québec, et pratiquement pas dans les Maritimes parce que la population n'y est pas assez nombreuse.

Les Autochtones viennent de différentes cultures et ont différentes traditions. Cela nous pose un problème. Sur la côte Ouest, devrions-nous respecter les traditions de la côte Ouest ou celles des Prairies ? La plupart de nos Aînés viennent des Prairies, où la tradition crie est à l'honneur. La suerie est une institution des Prairies, tandis que la longue maison est une institution de la côte Ouest. Les pratiques et les rites quotidiens sont différents, mais il y a plusieurs ressemblances. Nous devons essayer de trouver ce qui est commun, un terrain d'entente. Je suis absolument convaincu qu'une fois qu'un délinquant autochtone a pris ce qu'il décrit comme le sentier rouge (démarche vers la guérison spirituelle dans leur culture), c'est presque inévitablement un événement qui transformera sa vie. Une fois que les Autochtones ont choisi cette voie, il est rare qu'ils retournent en arrière.

À Elbow Lake, nous constatons l'héritage qu'ont laissé les pensionnats. Le projet des pensionnats de la province s'occupe de certains enfants qui ont vécu cette expérience et qui sont devenus des criminels adultes. Nous participons aussi à ce projet, et nous avons découvert un certain nombre d'enfants qui ont eu de mauvaises expériences dans des pensionnats, bien que certaines étaient positives. J'ai parlé avec certains Autochtones qui m'ont dit que le pensionnat n'a pas été une expérience négative pour eux. George Isbister, l'un de nos Aînés à Elbow Lake, m'a dit que son expérience personnelle n'avait pas été si mauvaise, mais que d'autres avaient vécu une mauvaise expérience. Il y a eu certains cas d'abus dans les pensionnats, et nous constatons aujourd'hui que les victimes ont adopté plus tard, en tant qu'adultes, des comportements criminels. Ce genre d'abus entraîne habituellement la violence et la toxicomanie.

Beaucoup de délinquants souffrent du syndrome d'alcoolisme fœtal. Je ne pourrais mentionner de pourcentage exact. Je sais que le personnel du centre de réception essaie de voir comment il pourrait détecter plus tôt la présence du syndrome chez les délinquants. La population cible n'est pas seulement constituée de délinquants autochtones, mais aussi de tous ceux qui sont très prédisposés au syndrome. C'est un trouble grave et qui pose un grand problème parce qu'il n'existe pas de méthode connue de traitement.

Justice réparatrice et compréhension du public

En entreprenant des projets bien précis et en publicisant ces initiatives, nous pourrons sensibiliser le public à la justice réparatrice. Je ne pense pas que les gens connaissent l'existence de ce genre d'initiatives. Ou alors ils pensent que la justice réparatrice est utilisée seulement dans des petits projets communautaires. D'une certaine façon, ce n'est pas faux mais le public ne connaît pas toute l'ampleur de la justice réparatrice, hormis le clergé et ceux qui y ont un intérêt politique. Si vous demandez à l'homme de la rue de quoi il s'agit, il n'en aura probablement aucune idée.

Il faudra organiser beaucoup d'activités de communication. L'une des méthodes que nous avons essayées à l'établissement Ferndale consiste à organiser une conférence annuelle pour informer les gens qui ont de l'influence dans la collectivité. Nous devrons élaborer de plus nombreux projets et initiatives s'appuyant sur la justice réparatrice et être en mesure de démontrer l'efficacité de celle-ci avant que les gens prennent conscience qu'il s'agit d'une approche plus satisfaisante. On a produit quelques documentaires pour la télévision qui décrivent la justice réparatrice. Dans tout le pays, il y a de très bons porte-parole qui représentent les groupes d'aide aux victimes et qui font connaître les initiatives de justice réparatrice. Et nous avons maintenant des victimes qui peuvent elles-mêmes en parler. Lorsqu'une victime a participé à une initiative de justice réparatrice qui s'est révélée satisfaisante, elle devient souvent un porte-parole convaincant. Par exemple, Wilma Derkson, de Winnipeg, travaille avec le Comité central mennonite et d'autres organismes dans le domaine de la justice réparatrice. Sa fille a été violée et assassinée brutalement il y a 12 ans. On n'a jamais trouvé le meurtrier. Madame Derkson défend maintenant la cause de la justice réparatrice, et elle va dans tous les coins du pays pour donner des conférences ou des entrevues et faire des exposés. C'est une personne très éloquente — un exemple parmi d'autres de personnes qui essaient d'expliquer cette question et de faire avancer la cause.