Chapitre 6 : Sécurité minimale et l'établissement Ferndale

Au Canada, nous avons certains modèles et concepts qui, je le sais, sont les meilleurs au monde pour favoriser la sécurité de la population. La sécurité minimale, par exemple, est essentielle à l'ensemble du processus correctionnel. Lorsque nous demandons aux gens ce que nous devrions faire et comment nous devrions gérer les délinquants, ils décrivent inévitablement des choses que nous pouvons accomplir dans les établissements à sécurité minimale. Je ne sais pas si la question la plus importante est la réduction des coûts de l'incarcération pour le contribuable, mais, chose certaine, elle revient toujours. Les contribuables ne veulent pas qu'une grande partie de leurs impôts serve pour le logement des délinquants.

La deuxième question importante est de donner aux délinquants la responsabilité de s'occuper d'eux-mêmes. Il est évident pour nous, dans le système correctionnel, que les établissements à sécurité minimale sont les seuls endroits où nous pouvons le faire avec succès. Dans ces établissements, les délinquants peuvent faire leur propre cuisine et s'occuper d'eux-mêmes; nous n'avons pas à jouer le rôle très coûteux de gardiens d'enfants.

Troisièmement, c'est dans les établissements à sécurité minimale que nous pouvons offrir les meilleurs programmes. En raison de l'ambiance et de l'aménagement matériel, nous pouvons y mettre en oeuvre des programmes de façon beaucoup plus efficace et opportune que dans la plupart des autres établissements. Le travail est une priorité pour tous; la sécurité minimale nous donne la possibilité de faire travailler la plupart des délinquants à peu près comme s'ils étaient dans la collectivité. Nous pouvons maintenant augmenter ce type de possibilités, afin de proposer différents genres de travail, à répondre à un grand éventail de besoins et à offrir des perspectives d'emploi diversifiées (pas seulement dans un secteur). Il a été prouvé que le travail est un élément absolument crucial de tout bon programme correctionnel. Bien qu'il existe des programmes de travail dans les établissements à sécurité moyenne et même dans les établissements à sécurité maximale, ces programmes ne peuvent pas fonctionner aussi bien que dans les établissements à sécurité minimale.

Autre question importante : les services à la collectivité. Nous pouvons faire beaucoup de travaux locaux pour nos collectivités. D'après moi, les établissements à sécurité minimale du Canada fournissent pour des millions de dollars de travaux et de services communautaires aux collectivités dans lesquelles ils sont situés. Ce fait n'est pas très connu. On ne nous fait pas beaucoup de publicité, mais il arrive à l'occasion qu'on publie un article de fond décrivant les activités auxquelles nous avons participé et l'excellent travail accompli par les délinquants dans diverses collectivités.

À l'établissement Ferndale, le travail avec la collectivité constitue la grande partie de nos activités. L'exemple le plus récent est la fabrication de tous les panneaux indicateurs placés à l'entrée de la municipalité de Mission. Ce sont des oeuvres absolument superbes, fabriquées à l'aide de bois massif à un coût que la municipalité n'aurait pas pu se permettre si elle avait dû les payer. Voilà un bon exemple du grand nombre de travaux communautaires effectués par les délinquants. Ces travaux constituent aussi une partie très importante du programme correctionnel.

Apparence de confort

Bien que tout ceci corresponde à ce que les gens attendent d'un bon système correctionnel, nous avons tout de même beaucoup de problèmes lorsque les délinquants en bénéficient. La description qui en est faite au public, la manière dont les médias en parlent et la réaction du milieu politique y sont pour beaucoup.

Les principaux problèmes qui se présentent à nous sont l'apparence de confort des établissements et ce que j'appellerais la problématique politique des évasions. Il est inévitable que les établissements comme Ferndale et les autres nouveaux établissements fassent l'objet de critiques. Les gens disent que ces endroits sont beaucoup trop attrayants, compte tenu des personnes qui y logent. Certains disent que les délinquants peuvent y faire un séjour agréable. Le magazine Readers' Digest a publié un article de fond sur l'établissement Ferndale; dans le titre, on se demandait si nos prisons devaient être des cercles sportifs ? L'article insistait sur le fait que l'endroit était attrayant, bien entretenu et confortable, et qu'il reflétait un niveau de vie que bien des gens dans notre société n'ont pas. L'article était trompeur, parce que la seule différence entre un endroit laissé à l'abandon et un endroit attrayant est le travail qu'on y met. Et la seule raison pour laquelle nos établissements sont si attrayants, c'est que nous avons une main-d'œuvre capable de créer un endroit attrayant.

En tant que directeur d'établissement, j'ai toujours estimé que protéger les biens du pays faisait partie de mon travail. Comme ces biens appartiennent aux citoyens, j'étais d'avis qu'il serait imprudent de ne pas gérer l'établissement avec grand soin et qu'on devait faire en sorte qu'il soit attrayant et bien entretenu. La critique m'a toujours laissé perplexe. D'un côté, si nous laissions l'endroit à l'abandon, je suis persuadé que le public s'inquiéterait et se plaindrait. D'un autre côté, si nous prenons le temps de le rendre attrayant, de faire un aménagement paysager ou de voir à ce que les immeubles soient peints et bien entretenus, nous sommes critiqués de toute façon.

Je dois souligner que les critiques ne viennent pas des gens qui habitent dans les environs des établissements. Nous essayons de garder le contact avec eux et les rencontrons aussi souvent que nous le pouvons. En fait, leurs préoccupations sont tout à fait à l'opposé : lorsqu'ils voient s'amorcer un projet de construction qui ne cadre pas avec les environs, ils téléphonent pour faire part de leurs préoccupations. Si je vivais près d'un projet de construction, je préférerais qu'il ressemble à un terrain de golf plutôt qu'à une jungle, et c'est ce qu'ils nous disent. Nos voisins sont heureux que nous entretenions bien notre établissement et ils nous donnent leur appui.

Le terrain de golf qui a été aménagé à l'établissement Ferndale a fait l'objet de nombreuses critiques. Il est devenu un argument majeur pour ceux qui voulaient mettre en lumière le côté attrayant et le confort de l'endroit. À l'établissement Ferndale, nous n'avons pas de gymnases, alors nous avons choisi d'aménager un terrain de golf parce que les coûts n'étaient pas élevés. Nous voulions créer une activité qui serait plus sociale et qui refléterait ce qui se passe dans la collectivité. Au cours des années, nous avons créé des occasions d'emploi qui ont permis à certains hommes d'obtenir par la suite un emploi dans l'entretien de terrains de golf ou dans le domaine de l'aménagement paysager. Nous n'avions pas prévu cette possibilité, mais c'est ainsi que les choses se sont passées.

À mon arrivée à l'établissement Ferndale, j'ai immédiatement donné à certains groupes un accès gratuit au terrain de golf, c'est là un des premiers gestes que j'ai posés. C'est ainsi que les personnes âgées ont présentement accès au terrain trois fois par semaine. Cet accès sera élargi lorsqu'un petit parcours de neuf trous à par 3, actuellement en cours d'aménagement, sera terminé. Il se peut que nous allongions les heures d'activité, mais même actuellement, le terrain est beaucoup utilisé. Il est devenu un élément important de la vie des personnes âgées à Abbotsford et à Mission.

Il y a eu quelques retombées positives. Nous ne faisons pas payer les usagers, mais nous acceptons les dons, que nous remettons à des organismes de charité. L'année dernière, nous sommes venus en aide à plusieurs organismes de charité grâce à ces dons.

Une autre conséquence positive concerne la crainte des aînés à l'égard du crime et du système de justice pénale. Quand ils utilisent le terrain de golf, ils ont la chance de voir ce qui se passe vraiment et de rencontrer les délinquants. Ils apprennent à mieux connaître le système de justice pénale. Il est intéressant de constater leur changement d'attitude une fois qu'ils commencent à connaître certains de nos délinquants et à en savoir plus long sur ce que nous faisons, les attentes que nous avons à l'égard des délinquants et la façon dont nous gérons l'établissement. Nous ne recevons jamais de critiques de leur part. Au contraire, les personnes âgées nous apportent un grand soutien et, très franchement, si je devais un jour fermer le terrain de golf, je ne voudrais pas être celui qui devra leur donner des explications.

Je ne recommanderais pas l'aménagement d'un terrain de golf à chaque établissement à sécurité minimale. Ce projet s'avérait pertinent dans le contexte parce que nos détenus font des travaux d'horticulture dans le cadre d'ateliers. Il était facile pour nous d'amorcer ce projet en raison des faibles coûts. Nous disposons de l'équipement, et nous cultivons les plantes et les arbustes qui nous permettent de rendre l'endroit attrayant. Le coût est donc minime et les avantages sont très grands.

Malgré les critiques, je me suis fait un point d'honneur de ne pas baisser les bras. La chose la plus simple serait de se dérober et de labourer le terrain pour en faire un carré de choux, je suppose. Mais je ne crois pas que ce soit la meilleure solution. Tant que j'aurai mon mot à dire, je maintiendrai que le golf constitue une partie importante de notre identité et de la collectivité. Nous avons l'appui des clubs de golf locaux; notre présence ne leur cause pas de problème. Au contraire, ils l'apprécient parce que nous avons initié des personnes au golf et, quand elles améliorent leur jeu, elles veulent jouer sur un plus grand terrain.

Nous avons aussi été la cible de nombreuses critiques lorsque nous avons envisagé la possibilité d'ouvrir un champ d'exercice pour le golf. Les citoyens de Mission nous donnaient leur appui, mais un exploitant de champ d'exercice d'Abbotsford s'opposait au projet. Il craignait de perdre une partie de sa clientèle, et il a lancé une campagne assez vigoureuse pour contrer notre projet. Je ne sais pas si nous serions allés de l'avant finalement, mais nous avons fait faire une étude coûts-avantages pour déterminer la faisabilité du projet. Je pensais que notre champ d'exercice pourrait être un service à la collectivité; de nombreux citoyens m'encourageaient à au moins réfléchir à cette possibilité. En tant que membre du club Rotary, j'ai discuté avec plusieurs gens d'affaires qui auraient tiré avantage de ce genre de projet. Nous avions donné un terrain au district de Mission il y a quelques années pour qu'on y tienne des activités sportives, mais il n'avait jamais été aménagé. Il se trouve juste derrière les immeubles municipaux actuels. C'est un endroit bien situé, mais pour l'instant la situation politique est telle qu'il ne serait pas convenable de même envisager ce projet.

Nous devons prendre certaines initiatives aventureuses. Mon rôle, en qualité de directeur d'établissement, est de voir ce que nous pouvons faire pour offrir un service au public, ce qui sera accepté, et ce qui ne le sera pas. C'est finalement une question politique. Une personne du milieu de la politique a fait le commentaire que les détenus ne devraient pas jouer au golf, mais suivre des programmes d'aptitudes cognitives. Il ne s'agit pas ici d'une alternative; les détenus suivent aussi des programmes d'aptitudes cognitives. En fait, j'ai été l'un des principaux promoteurs de ce genre de programmes au cours des années. Mais ces programmes ne sont pas efficaces si les détenus n'ont pas la chance de mettre en pratique dans des situations de la vie réelle les connaissances qu'ils acquièrent.

Nous devons aussi créer des possibilités permettant aux délinquants de vivre ce qui ressemble à une vie normale. Tous les programmes du monde ne peuvent rien à eux seuls. On peut les asseoir 12 heures par jour dans une classe de lutte à l'alcoolisme, mais on n'aura pas de résultats positifs parce que les êtres humains n'apprennent pas de cette manière. Nous apprenons par la pratique. Quand nous offrons des programmes, nous essayons de les lier à toutes les autres activités que nous faisons, des services communautaires jusqu'au travail; nous n'accordons pas plus de valeur à une activité qu'à une autre. Nous essayons de faire tout ce qui est nécessaire pour rebâtir une vie normale pour les délinquants.

Les apparences n'en demeurent pas moins un véritable problème. Nous devons être audacieux et prendre position. Nous devons dire « non, nous n'allons pas succomber à ce genre de critiques parce qu'elles ne sont pas pertinentes et qu'elles nous empêchent de faire ce que nous devrions pour réadapter les individus ».

La politique et les évasions

L'autre grand problème auquel nous sommes confrontés est celui des évasions. Après une évasion, il y a inévitablement une enquête, ce qui signifie que quelqu'un doit trouver une faille quelconque. Quand les résultats de l'enquête sont connus, il nous faut habituellement apporter plusieurs petits changements à la procédure, lesquels vont souvent à l'encontre de ce que nous devrions faire. Il s'est toujours agi d'une question de niveau de tolérance dans le cas des évasions. Le prix de la perfection est parfois trop élevé. On peut réussir à supprimer toute tentative d'évasion, et nous y parvenons dans nos établissements à sécurité moyenne et à sécurité maximale. Mais on sacrifie alors beaucoup sur le plan de la réadaptation et du nombre de délinquants que nous pouvons atteindre et amener à changer. Nous laisserions passer cette chance si nous cherchions la perfection.

Nous pouvons probablement faire mieux que par le passé. Nous obtenons d'assez bons résultats présentement. Lorsque je suis arrivé à l'établissement Ferndale il y a cinq ans, il y avait environ 25 évasions par année, et cela était toléré. Après l'incident de Timothy Cronin et Michael Roberts en 1994, il y a eu une enquête importante et nous avons déterminé les mesures que nous pourrions prendre pour nous améliorer. Nous avons examiné certaines de nos politiques et procédures, ainsi que notre façon de gérer certaines situations. Nous avons examiné les résultats des recherches et les profils des délinquants susceptibles de s'évader. Il s'est fait des recherches importantes dans ce domaine : ainsi, nous savons que la majorité des délinquants qui s'évadent sont des hommes jeunes, qui purgent souvent une peine pour une infraction liée à la drogue, comme des dettes de drogue ou une consommation qu'ils ne peuvent contrôler. Ce sont souvent des jeunes qui purgent une peine de courte durée, et on les attrape habituellement quelques heures après leur évasion. Grâce à des changements assez simples, nous avons ramené le nombre d'évasions à deux ou trois par année. En fait, pendant quelques années, il n'y a eu aucune évasion, mais je ne crois pas que nous aurons jamais une note parfaite, quelles que soient les mesures que nous prendrons.

Les évasions qui font beaucoup de bruit sont celles où un détenu commet un crime grave après son évasion. Ce genre d'incident arrive assez fréquemment pour qu'on en tienne compte, mais on ne peut pas tout changer à cause de cela. Bien sûr, il est facile de dire que nous ne savons pas ce que nous faisons, que les délinquants peuvent sortir sans problème. Mais la réalité est bien différente. La majorité des détenus ne s'évadent pas. En fait, la presque totalité — 99,9 % — d'entre eux ne le font pas. Quand un détenu s'évade, nous demeurons toujours sur le qui-vive à nous demander s'il ira commettre un crime. Notre expérience à l'établissement Ferndale est probablement un peu différente de celle de l'établissement Elbow Lake. La majorité des délinquants qui se sont évadés n'ont pas été condamnés, par la suite, pour une autre infraction criminelle. Actuellement, deux hommes qui se sont enfuis sont des suspects dans une histoire de meurtre, mais aucune accusation n'a été portée et, à mesure que le temps passe, il semble de moins en moins probable qu'il y en aura.

Quand un délinquant s'évade de l'établissement Ferndale, il n'y revient pas. Une fois repris, il est automatiquement transféré vers un établissement à sécurité moyenne. Selon les circonstances, il retournera peut-être un jour à un établissement à sécurité minimale, mais en général il n'en est pas ainsi. Lorsqu'un délinquant trahit notre confiance, nous ne pardonnons pas facilement. Certains délinquants qui s'étaient évadés sont revenus d'eux-mêmes, mais même dans ces cas, nous ne les gardons pas. Nous les transférons. Il est stupéfiant de constater combien de fois nos employés attrapent eux-mêmes les délinquants qui se sont évadés. Ils les voient en ville ou ils obtiennent de l'information d'autres détenus et nous les trouvons. Notre taux de réussite est d'environ 100 %. Il n'y a pas beaucoup d'évadés que nous n'avons pas repris, et habituellement nous les capturons peu après leur évasion.

Les détenus exercent de vives pressions à l'encontre de ceux qui veulent s'évader, parce qu'ils comprennent la problématique politique que soulèvent les évasions. Les évasions suscitent l'inquiétude au sein de la population et pourraient les priver des bons programmes et des activités intéressantes qui sont en place. Les détenus des établissements à sécurité minimale sont contrariés lorsqu'il y a une évasion — ce qui n'est pas le cas des détenus de certains de nos établissements ayant un niveau de sécurité supérieur. Mais il est certain que dans un établissement à sécurité minimale, les détenus qui font une tentative d'évasion s'exposent à une raclée aux mains des autres détenus. Ce comportement n'est pas apprécié.

Nouveaux systèmes de valeurs

Comme nous avons lentement instauré, au sein de l'établissement, de nouveaux systèmes de valeurs qui sont différents de ceux auxquels les détenus ont été habitués, le code des détenus ne tient plus. Il est encore respecté dans certains établissements, mais une fois que les détenus sont transférés dans un établissement à sécurité minimale et voient les possibilités de liberté et de retour à la collectivité et à une vie normale, dans leur propre intérêt, ils se rallient de plus en plus à notre point de vue. Ils ont moins intérêt à conserver leur profil de criminel. C'est ce que nous espérions, et il semble bien que c'est ce qui se produit. Après avoir surveillé les délinquants qui sont libérés des établissements à sécurité minimale, nous estimons que 90 % d'entre eux — et je suis prudent dans mon estimation — terminent leur peine sans commettre d'autre infraction. Du moins, ils n'ont pas été accusés de comportement criminel pendant leur liberté conditionnelle ou toute forme de mise en liberté sous condition. Nous savons donc que cela fonctionne très efficacement.

Lorsqu'on regarde certains de nos détenus, on peut se demander quelles sont les chances de succès de leur réinsertion sociale. Il semble bien que ces chances soient bonnes. Parmi tous les détenus sous responsabilité fédérale de la région du Pacifique, nous savons qu'environ 40 % vont récidiver. Certaines années, le taux s'est élevé à 60 %. À l'établissement Ferndale, je dirais que seulement 10 % environ des détenus récidiveront, et pourtant nous avons des cas difficiles. La moitié de nos détenus ont été condamnés à perpétuité. Le profil des criminels de notre établissement n'est pas très différent de celui qu'on retrouve dans un établissement à sécurité moyenne, si l'on regarde la nature et le type de crimes dans lesquels les détenus ont été impliqués. La seule différence est leur attitude et leur volonté de se réadapter. Quand un détenu commet un petit vol à l'établissement, il rapporte presque toujours l'objet volé, sous la pression de ses pairs. Les détenus veulent participer à des programmes, refaire leur vie, prendre confiance en eux, établir des relations et obtenir le soutien de la collectivité.

Tous ces changements doivent se produire pour que la remise en liberté d'un délinquant soit un succès. Quelqu'un m'a dit récemment qu'au moins un quart de million de personnes au Canada ont déjà purgé une peine sous responsabilité fédérale, vivent aujourd'hui dans la collectivité et n'ont jamais récidivé. Il y a donc un grand nombre de personnes qui s'en sortent bien.

Par ailleurs, il y a aussi des victimes qui ont été très mal traitées. À mon avis, nous ne traitons pas les victimes comme nous le devrions, cela ne fait aucun doute. Il faut faire un suivi auprès de ces personnes. On rencontre parfois des victimes qui sont encore bouleversées dix ans plus tard. Elles sont encore en colère, et je peux comprendre pourquoi. Nous ne les avons pas préparées à ce qui allait se passer, nous ne leur avons pas dit qu'une personne qui est incarcérée pendant dix ans peut changer profondément, et qu'il ne sert plus à rien de la garder en détention. Ce sont les contribuables qui paient la facture. Il faut faire comprendre aux victimes que nous ne laissons pas les meurtriers s'en tirer à bon compte. Par suite de mauvaise publicité, on nous dit que le système ne fonctionne pas, on nous critique souvent, mais c'est la nature de notre travail qui le veut. J'estime en fait que le système fonctionne bien.

Expériences à l'établissement Ferndale

La clé du succès est de créer des possibilités intéressantes et de bien gérer ces possibilités. Nous offrons des programmes par l'entremise de CORCAN, une entreprise qui s'occupe de projets commerciaux. CORCAN a perdu de l'argent dans certains projets d'ateliers industriels, mais depuis que je suis à l'établissement Ferndale, tout se déroule bien. L'entreprise paie les détenus environ 2 $ par jour et leur donne un emploi et de la formation. Nous participons à un programme d'horticulture qui obtient beaucoup de succès : arbustes et couvre-sol principalement, mais maintenant aussi les plantes vivaces. C'est un programme formidable, grâce au personnel dévoué de l'établissement Ferndale, où nous avons des services correctionnels exemplaires. Ce modèle est efficace et peu coûteux, et il montre comment nous pouvons travailler avec les délinquants.

Le personnel est très expérimenté. Tous les agents de correction sont au niveau AC II; leurs connaissances et leur expérience valent dix fois plus que tout l'équipement technique au monde. Il arrive souvent que seulement trois ou quatre agents soient en poste. Nous avons des caméras et d'autres dispositifs de sécurité, mais il est tout aussi important de connaître les détenus et de savoir ce que dit la recherche sur les détenus afin de savoir lesquels sont dangereux et lesquels sont susceptibles de s'évader. Deux hommes se sont évadés le jour où j'ai été nommé à l'établissement Ferndale. Lorsque je suis entré en poste, on m'a appris l'évasion de Cronin et de Roberts en mai 1994. La collectivité était très fâchée, pour des raisons évidentes. Les répercussions d'une évasion sont graves pour tous; cela remet bien des choses en question. Par ailleurs, j'ai toujours pensé qu'il fallait tirer profit de ces situations et nous en servir à notre avantage en cherchant des solutions constructives.

Nous avons recours aux services de Bob Hare, un spécialiste en psychopathie qui a fait 30 années de recherche. Il nous aide à déterminer à qui l'on peut faire confiance et à qui l'on ne peut pas faire confiance. Il y a des gens qui n'ont pas de conscience. Il nous faut les traiter différemment des autres. Aucun programme au monde ne peut améliorer leur comportement; on ne peut que les gérer et les contrôler. La majorité d'entre eux ne sont pas des tueurs. Ce sont des manipulateurs, des escrocs et des faussaires. Ils représentent environ 20 % de la population de notre établissement; cette proportion est probablement un peu plus élevée dans un établissement à sécurité moyenne; dans un établissement à sécurité maximale comme l'établissement Kent, elle est d'environ 30 à 40 %.

La population de l'établissement Ferndale est de 140 et passera bientôt à 170. Les unités résidentielles sont fabuleuses, c'est la meilleure chose qui nous soit arrivée. Elles n'ont pas coûté cher à construire, parce que les détenus les ont bâties eux-mêmes, et elles ne sont pas coûteuses à entretenir, parce que les détenus doivent s'occuper eux-mêmes de leur unité. Ils font leur cuisine, leur ménage et leur lessive, et ils ont leur propre jardin. Nous avons des unités logeant huit hommes; il n'y a pas de lits superposés, mais dans certaines des unités, il y a deux hommes par chambre.

L'homosexualité ne semble pas poser de problème dans ce modèle. Elle existe, mais les pratiques agressives ne sont plus tellement tolérées. Lorsqu'un détenu a un comportement agressif, les autres nous avertissent immédiatement. C'est ce qui se produit lorsqu'on subdivise les détenus en petits groupes. On ne retrouve plus la mentalité des anciennes prisons de grande taille. C'est complètement différent ici.

La contrebande ne constitue pas un problème majeur parce que nous avons un système différent de celui de la plupart des autres établissements. Nous avons recours à la surveillance intensive. Nous avons une liste de contrôle des comportements à surveiller. Nous observons les cycles de sommeil des détenus et nous regardons qui ils fréquentent. Si nous avons des soupçons, nous disons au détenu visé que nous surveillons tous ses faits et gestes. Dans 90 % des cas, il passe aux aveux tout de suite. Il est pénible pour eux d'être surveillés de près. Nous leur disons que nous les aiderons s'ils ont des problèmes, et habituellement ils avouent. S'ils ne le font pas, ils sont transférés.

Sans l'exposition médiatique et l'engagement dont ont fait preuve de nombreuses collectivités et organisations, je n'aurais pas pu faire tout ce que j'ai fait. Nous avions un grand accès à la collectivité, mais il a fallu un certain temps. Aujourd'hui, la collectivité locale nous accorde un appui fantastique. Nous avons travaillé très étroitement avec elle à divers projets valant des centaines de milliers de dollars. J'ai changé le logo de l'établissement pour incorporer la devise « Partners in Corrections » (partenaires correctionnels), et j'ai fait confectionner des t-shirts et des polos de golf pour les distribuer dans la collectivité. Nous avons établi un très grand nombre de partenariats au cours des quatre dernières années.

L'autre jour, j'ai reçu une note du maire de Mission, Randy Hawes. Nous sommes devenus de bons amis au fil des ans. La note disait : « Je n'ai pas de mots pour exprimer mon chagrin à propos de ta maladie. Je me rappelle ton arrivée à l'établissement Ferndale et la relation difficile que nous avions au début. Je veux que tu saches que, depuis ce temps, j'ai développé un immense respect à ton égard, non seulement pour ton travail de directeur, mais aussi pour toi en tant que personne. Tu as influencé profondément ma façon de voir les services correctionnels, ce qui est en soi, Ron, un hommage personnel que je te rends. »